L’insistance avec laquelle le sujet est traité est un bon indice que l’anthropocène, comme on dit aujourd’hui, a engendré un nouveau type d’être humain : l’homo demens ou homo insanus, l’homme rendu fou d’angoisse à l’idée de ce qui l’attend, lui et sa descendance, sur une Terre qu’il a systématiquement dévastée en quelques siècles.

Se sentant irrémédiablement dépassé par l’emballement de la machine infernale productiviste, l’homo œconomicus n’imagine plus d’autre issue que d’abandonner la Terre à son triste sort et d’aller recommencer ailleurs, à nouveaux frais, sa désastreuse entreprise de « civilisation ».

Bien entendu, le public à qui s’adressent les médias de masse ne dispose pas toujours des connaissances historiques qui lui permettraient de mettre en perspective cette resucée moderniste d’une très vieille histoire dont les épisodes ont vu pratiquement tous les peuples de la planète, sous toutes les latitudes, se mettre en route pour aller, à pied, à cheval, en chariots, à bord de rafiots ou de radeaux, s’établir sur une terre réputée plus accueillante – parce qu’il leur était devenu impossible de continuer à vivre là où ils étaient nés.

Les incessantes souffrances causées par les guerres, l’esclavage, la famine, les épidémies, la tyrannie, la persécution religieuse, etc., ont inlassablement suscité l’espérance de mondes meilleurs et entretenu la croyance à des pays enchanteurs où on pouvait couler, au bord de fleuves de lait et de miel, des jours de bonheur sans fin. Des générations entières ont rêvé de fabuleuses Cocagnes, de légendaires Eldorados, de providentiels Canaans, de mythiques Cathays, de magiques Indes, de fantastiques Californies…et même d’hospitalières Lampedusas.

La suite de l’aventure n’a pas toujours comblé les espérances des émigrés, c’est le moins qu’on puisse dire. Du moins ces malheureux n’ont-ils pas eu à résoudre l’épineux problème de quitter la Terre et d’entreprendre dans l’espace, à une vitesse de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres par seconde (une petite fraction de celle de la lumière), un voyage destiné à durer au minimum plusieurs années (plus de 20 ans rien que pour atteindre l’exoplanète la plus proche, située près d’Alpha Centauri, dont nous ne sommes même pas sûrs encore qu’elle soit habitable). Autant dire, avec les spécialistes les plus compétents, qui se gardent de prendre leurs désirs pour des réalités, que la grande transhumance cosmique n’est pas pour demain et que l’humanité est quasiment rivée à son boulet pour un bon bout de temps.

Or la question de la survie de notre planète devient chaque jour plus brûlante (c’est le cas de le dire) et appelle des solutions urgentes. De vraies solutions, pas des simulacres comme ces pieuses résolutions de « sommets » sans autorité ni conséquences, incapables d’arrêter l’avidité et le cynisme des puissants.

Mais peut-être n’y a-t-il plus d’urgence désormais. Peut-être notre planète a-t-elle passé le point de non-retour. Peut-être la question à se poser aujourd’hui n’est-elle plus celle de la survie à long terme du genre humain. Cette question est de toute façon réglée depuis longtemps, depuis que nous sommes assurés de notre finitude cosmique, c’est-à-dire depuis que nous savons que notre système solaire n’en a plus que pour quelques milliards d’années avant d’exploser en géante rouge. Les esprits insouciants ergoteront qu’on a bien le temps d’y penser. Mais peut-être que dans quelques esprits moins futiles une question nouvelle se pose.

Notre plus grande erreur jusqu’ici, celle qui nous a conduits au naufrage, ne serait-elle pas d’avoir cru sérieusement, au moins depuis plusieurs siècles, en vertu d’une mythologie absurde qui faisait de nous une race élue, que la Terre nous était offerte pour que nous en usions et abusions à volonté, en dus maîtres et propriétaires. De sorte que nous l’avons transformée en une entreprise privée et que nous avons appris à nos héritiers à faire la seule chose qui vaille à nos yeux : transmuer tous les biens de la Terre en marchandises et celles-ci en argent, user sans modération de toutes les ressources, y compris des « ressources humaines », à discrétion, au gré de nos seuls désirs, solvables bien entendu. Devenus une engeance de boutiquiers gestionnaires, à chaque difficulté rencontrée, sans réfléchir davantage, nous avons réaffirmé avec arrogance que nous étions sûrs de nos choix, fiers de nous et résolus à « ne pas changer de cap », à aller toujours plus fort, plus haut, plus vite, pour « changer le monde », déterminés à en faire le théâtre d’une croissance économique illimitée, le temple d’un Capital tout-puissant et la borne de l’Histoire universelle.

Eh bien, nous y voilà. Devant le gâchis que nous avons provoqué, nous sommes pris de panique. Incapables de voir les choses en face, une fois de plus nous regardons ailleurs. Jadis, ailleurs c’était sur l’autre rive du fleuve, c’était tout de suite à la sortie du désert, c’était tout au bout de l’océan, bref, c’était quelque part. Mais fût-ce aux antipodes, c’était encore sur la Terre. Aujourd’hui sur la planète, il n’y a plus d’ailleurs. Notre ailleurs est là-bas, dans les étoiles, loin, si loin que nous ne saurions y aller qu’en paroles, au mépris de toute vraisemblance et de toute cohérence scientifiques, sans même évoquer le coût, proprement inimaginable, d’une entreprise qui, à supposer qu’elle soit physiquement réalisable (pour le moment elle en est loin), ne concernerait en fait qu’un nombre tellement limité d’individus qu’elle en perdrait toute utilité. Et puis, nous avons déjà salopé une planète, c’est bien assez d’une, n’est-ce pas !

Il semble donc que nous devions nous faire une raison : c’est ici et maintenant que tout se passe. Hic Rhodus, hic salta. Et tant qu’à adopter une solution inédite mais accessible, qu’attendons-nous pour décréter le capitalisme hors-la-loi et laisser à ses dévots le soin de financer, sur leurs fonds propres, leur départ définitif pour Proxima Centauri !

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en octobre 2019.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme, Agone, coll. « Cent mille signes », 2017.