Depuis le printemps 2019, quatre enseignants – Jean Willot 1, Laurent Gatier 2, Frédéric Boulé 3, Christine Renon 4 – ont en commun de s’être suicidés au nom d’un travail devenu insupportable : tâches insurmontables, soutien considéré comme inexistant et immense sentiment de solitude menant à l’irréversible. Quand la mort se mêle d’un territoire dévolu à l’innocence de l’enfance, la société doit s’interroger.

Ils ne s’y sont pas trompés les collègues qui ont brandi des pancartes lors des divers rassemblement d’hommages. Sur l'un elles était écrit « Pas en saignant ». De fait, les enseignants ont mal à leur travail, et l’école saigne.

On entend à ce propos une petite musique récurrente rappelant qu’il y aurait quelque chose de quasi structurel dans le « malaise enseignant ». C’est une profession que l’on dit depuis longtemps sujette aux dépressions, aux arrêts maladie ; un métier décrit comme l’antichambre des lamentations. 

L’expression mérite qu’on s’y attarde un peu. C’est en 1899, dans le rapport du parlementaire Alexandre Ribot que l’occurrence semble apparaître pour la première fois dans un texte officiel. À cette date, l’institution s’interroge sur la modernisation du système d’enseignement secondaire garçons, et notamment des lycées ancrés dans l’enseignement classique et peu en prise avec les changements économiques et sociaux du moment. Ribot est chargé de compiler les données d’une immense enquête à l’échelle du territoire entier.

Ledit « malaise » concerne le statut des répétiteurs chargés d’assister les prestigieux professeurs de lycée agrégés et qui, dans cette fonction, se sentent disqualifiés et méprisés. Pour y répondre, le rapport propose de faire accéder les répétiteurs à la fonction d’enseignant-adjoint. À cette époque, le « malaise » recoupe ainsi des questions de hiérarchie interne au milieu hyper sélectif et hiérarchisé des lycées ; une revendication sectorielle en quelque sorte, qui déjà interroge la multiplication des statuts pour un même métier, une question qui ne cessera ensuite de se poser au fur et à mesure de l’invention de nouveaux concours : dans les années 1950, à l’agrégation s’ajoute le CAPES (certificat d'aptitude au professorat de l'enseignement du second degré) ;en 1986, les PEGC (professeurs d'enseignement général de collège) viennent renforcer les besoin en enseignants dus à la mise en place du collège unique en 1975 ; en 1989, la transformation des instituteurs en « professeurs des écoles » s’accole à l’ancien statut ; sans parler de la cohorte de contractuels et vacataires qui, tous les ans, viennent pallier les ratés du recrutement. 

On ne s’étonnera donc guèreque les revendications inauguréesavec le statut des répétiteurs continuent de courir tout au long du siècle suivant dans un monde alors très syndiqué et soucieux de participer à la redéfinition permanente des contours d’une profession à l’aune de la massification (augmentation du nombre d’élèves) et de l’objectif de démocratisation scolaire (réussite de tous les élèves quels que soient leurs profils).

En 1971, une mission présidée par Louis Joxe est lancée pour interroger à nouveau ce « malaise » dans le second degré. Le rapport soulève une « crise de l’action pédagogique », une perte de repères. Le problème viendrait de l’arrivée de nouveaux profils d’élèves dans les collèges, surtout ceux qui étaient jusque là relégués dans les voies de la professionnalisation précoce. Pour les enseignants du second degré, très fortement qualifiés, plutôt préposés à enseigner aux futures élites, devoir composer avec toutes les catégories sociales, et notamment populaires, s’avère parfois un casse-tête pédagogique – qui induit, pour le moins, une redéfinition du métier

Pour autant, le rapport Joxe s’étonne que les enseignants « réagissent aussi bien ». Le diagnostic porte surtout  sur une inadéquation entre les mutations sociales et économiques et l’école. Tout y passe : les locaux scolaires, le matériel, les pédagogies, la formation, l’organisation administrative, etc. À y regarder de près, les enseignants ne sont pas considérés comme des freins mais comme des ressources face à une institution défaillante sur bien des points.

La période correspond également à une intensification des travaux académique sur les enseignants, notamment en sciences de l’éducation. Les premières enquêtes sociologiques sur le « malaise enseignant » datent des années 1980. La formule se banalise, elle devient presque un lieu commun. S’y conjuguent des recherches sur les transformations de la profession articulées aux conditions de travail. Elles montrent que le sentiment de dégradation du métier ne cesse de s’accentuer dans le primaire comme dans le secondaire. Les enseignants sont en prise avec un sentiment de disqualification professionnelle et sociale. Avec le collège unique, l’assise des enseignants du secondaire a vacillé : comment accueillir tous les élèves ? Que faire face aux incivilités, aux parents récalcitrants et surtout face aux échecs des élèves de plus en plus nombreux ? La formation ne suit pas, on la dit déjà déconnectée du terrain. De nombreux enseignants du secondaire se sentent obligés de « brader » leurs savoirs et s’accrochent à leur qualification disciplinaire comme un facteur de dignité. C’est pour cela que le secondaire reste souvent rétif à la pédagogie, qu’il accuse de saborder les savoirs fondamentaux.

On commence alors à parler de « mal-être », une façon de rabattre sur les individus et sur la psychologie (très en vogue dans les sciences de l’éducation) ce qui est pourtant déjà une question politique – car en creux se joue rien de moins que la démocratisation scolaire. C'est alors que le débat médiatique s’empare de la question scolaire. Il biaise les faits et impose un cadre d’analyse misérabiliste qui rend encore plus difficile la politisation des enjeux.  Les suicides d’enseignants sont mentionnés dans les journaux nationaux, comme, en février 1980, celui d’Huguette Charlot, auxiliaire de l’Éducation nationale amenée à passer de poste en poste, retrouvée pendue chez elle avec un mot : « C’est l’enseignement qui m’a tuée. » Articles et témoignages se multiplient sur les dépressions des profs, au point d’en faire quasiment un marqueur identitaire. Dès lors, les faits divers se multiplient, on s’indigne, on plaint les enseignants, ceux des zones dites d’« éducation prioritaire » sont héroïsés comme des résistants. Quel enseignant n’a jamais entendu qu’il « fait un travail formidable que, vraiment, je n’aurais jamais pu faire ». Toute l’ambiguïté réside là : dans un regard ambivalent entre mépris et valorisation, le tout totalement décroché de la réalité du terrain.

Il y a pourtant des mots plus professionnels que médiatiques à poser sur le métier. S’il y a bien une caractéristique partagée par tous les segments de la profession, du primaire au secondaire, c’est l’impossibilité de mesurer les effets de ses pratiques, la difficulté à accepter quel'efficacité, en quelque sorte, soit différée. Aucun enseignant ne peut savoir dans l’immédiateté ce qui marche ou ne marche pas.

Si nous avons certes progressé dans notre connaissances des modalités d’apprentissages des élèves, de nombreux mystères subsistent, contrairement à ce qu’aimeraient nous faire croire certains courants de psychologie cognitive ou de neurosciences. Les interactions sociales, l’environnement scolaire, par exemples, sont déterminants. 

Or l’accélération vertigineuse de la néo-libéralisation, qui touche aujourd’hui l’ensemble des secteurs du service public, repose sur une soif de chiffres et d’efficacité totalement incompatible avec le métier d’enseignant qui, lui, est fondé sur une temporalité lente, qui lui est propre, un temps forcément long. Christine Renon a signé « directrice épuisée » pour signifier cette impossible adaptation de la fonction à la cadence infernale de la rentabilité. Elle a manifesté ainsi son impuissance qui est aujourd’hui un sentiment très partagé. Mais on le voit, il est davantage inhérent aux choix gouvernementaux qui affectent le métier.

Il est grand temps de repolitiser le sujet car aujourd’hui l’institution travaille contre ses agents et donne l’impression de ramer à contre-courant. Beaucoup chavirent, certains en meurent.

Laurence De Cock

Une première version de ce texte est parue dans le « Libé des historiens », le 9 octobre 2019.


Lettre de Christine Renon (21 septembre 2019)
Directrice de l'école maternelle Méhul (Pantin)

Monsieur l'Inspecteur, Mesdames et Messieurs les Directeurs,

Aujourd'hui, samedi, je me suis réveillée épouvantablement fatiguée, épuisée après seulement trois semaines de rentrée.

Les soucis depuis bien avant la rentrée se sont accumulés, c'est le sort de tous les directeurs malheureusement.

Il n'y a que les Inspecteurs/trices générals qui annoncent en réunion, la voix légère, que les directeurs ont de très lourdes responsabilités et qu'il vaut mieux être à leur place qu'à la nôtre, mais comment pensent-ils à améliorer nos conditions d'exercice ?

Encore du travail avec le RGPD, et encore je ne vais pas me plaindre, cette année, j'ai retrouvé une décharge complète.

La succession d'Inspecteurs qui passe à Pantin ne se rend pas compte à quel point tout le monde est épuisé par ces rythmes. Personne ne s'interroge sur les gens qui partent ! Sur le temps que travaillent les directeurs !

À la rentrée, les personnels non nommés qui se présentent dans les écoles sans que les Inspections locales soient au courant, la course aux enseignants faite par l'inspecteur et moi-même pour mon école le samedi après-midi pour le lundi, j'imagine que pour les autres cela a été pareil, le risque écarté le vendredi de fermeture de classe (A la maternelle Méhul il y a eu trois fois des changements de structures après la rentrée) tout cela concourt au stress des directeurs.

Les remontées de tableau de structure !!!! mais à quoi sert onde ? Faut-il donner de l'argent des coopératives pour que les inspecteurs aient une clé OTP !

Le travail des directeurs est épuisant, car il y a toujours des petits soucis à régler, ce qui occupe tout notre temps de travail et bien au-delà du temps rémunéré, et à la fin de la journée, on ne sait plus trop ce que l'on a fait.

Pour ma part, j'ai toujours fait pour le mieux pour les élèves, les enseignants, les parents, j'ai essayé de me rendre disponible au maximum pour chacun, toujours répondu positivement à un service que l'on me demandait.

Je dois dire que l'accumulation de faits mineurs dont le plus grave de mon point de vue s'est passé à l'extérieur de l'école, la réception des parents concernés, les concertations avec la psychologue scolaire, les entrevues ou échanges avec l'inspecteur m'ont plus qu'éprouvée !

En rien l'école n'est responsable de cela, mes collègues et moi-même faisons de notre mieux pour la sécurité des enfants.

Mais les Directeurs sont seuls ! Seuls pour apprécier les situations, seuls pour traiter la situation car les parents ne veulent pas des réponses différées, tout se passe dans la violence de l'immédiateté. Ils sont particulièrement exposés et on leur en demande de plus en plus sans jamais les protéger.

La semaine après la rentrée, ils sont déjà épuisés.

Le nombre de personnel dans des collèges qui reçoivent le même nombre d'élèves que nos écoles montre le degré de l'exposition et du stress dans les situations tendues quand on est seul.

C'est une honte qu'il y ait des directeurs non déchargés.

La perspective d'appeler une famille pour leur dire que leur enfant (alors qu'on est sûr qu'il ne l'a pas fait) est soupçonné d'avoir mis le doigt dans l'anus d'un autre (ils ont 3 ans tous les 2) dans la classe, l'école ou le centre ! IMPOSSIBLE ! je ne peux pas le faire, c'est la goutte d'eau qui ce matin m'a anéanti, mais franchement, j'étais déjà très éprouvée.

La perspective aussi de devoir organiser des APC avec les horaires que l'on a. Franchement, prendre les enfants sur le temps méridien, cela peut les faire progresser ? Au pire ils ont faim, au mieux ils digèrent !

Les prendre après, les prendre avant ? En quoi les rythmes de l'enfant à Pantin sont-ils raisonnables ? Presque les même qu'avant avec le mercredi en plus.

Pourquoi notre ministre n'impose-t-il pas aux villes les même horaires ?

Et que pense-t-il des horaires de Pantin ?

La perspective de devoir faire le tableau des réunions,

La perspective de devoir faire les élections de parents d'élèves, 

La perspective de devoir faire les plans de sécurité,

La perspective d'aller expliquer aux nouveaux le carnet de suivi des apprentissages premiers, alors que l'État nous a laissé faire tout seuls ce « truc », car selon les circonscriptions, départements, personne n'a le même, certains ont un livret qu'ils tamponnent ce qui a le mérite d'être pratique et moins chronophage, d'autres collent des vignettes, écrivent, prennent des photos… ceci prend un temps monstrueux aux enseignants. Certains s'en sortent mieux avec l'application sur tablette sur Apple, bien sûr tout équipement est sur les deniers personnels des enseignants.

La perspective de devoir faire avec la nouvelle direction du centre de loisirs qui nous envoient des animateurs à 12 heures 10 pour enquêter sur la probabilité que l'enseignante ait appelé la famille d'un enfant qui est tombé et qui dénie une fois qu'elle a la réponse, et le lendemain pareil à midi pour un autre enfant alors qu'il n'est pas inscrit au centre de loisirs!! cela augure des relations futures !

La perspective de devoir attendre pour voir mon médecin pour la toux qui m'empêche de dormir depuis plusieurs jours.

La perspective de dire encore en conseil d'école que les enseignants sont les seuls à qui l'employeur (l'État qu'il s'agisse de l'Education Nationale ou de la collectivité locale) ne fournit pas leur outil de travail, et même avec leurs outils personnels, ils ont du mal à travailler, franchement deux heures de pause méridienne et pas d'ordinateur pour 11 classes, la clé USB, pour le service informatique de la ville de Pantin est un danger digne de déclencher une guerre !

La perspective de tous ces petits riens qui occupent à 200 % notre journée

Je dois dire aussi que je n'ai pas confiance au soutien et à la protection que devrait nous apporter notre institution, d'ailleurs, il n'y a aucun maillon de prévu, les inspecteurs de circonscription ont probablement encore plus de travail que les directeurs, et la cellule de crise quelle blague !
    L'idée est de ne pas faire de vague et de sacrifier les naufragés dans la tempête ! Pourvu que la presse ne s'en mêle pas ! J'ai vu mon amie XXXXX se relever difficilement de ce manque de soutien.

    En l'occurrence, je ne vois pas de quoi la presse se mêlerait ! Personne dans l'école n'a rien à se reprocher, j'ai des collègues formidables qui font très bien leur travail, les enfants sont en sécurité dans un cadre rassurant.

    Je laisse à la cellule de l'éducation nationale le soin de gérer au mieux le mal être qui va suivre suite au choix du lieu de ma fin de vie, et je suis particulièrement désolée pour XXXXX qui se remet à peine du décès de ses parents.

    Et pour finir, je me demande si je ne ferais pas une petite déprime !!! je n'ai pas l'habitude, j'en ai jamais fait, mais j'ai une boule dans la gorge depuis ce matin et envie de pleurer et je suis tellement fatiguée !

    Je remercie les parents d'élèves élus qui ont toujours été là, Je remercie les parents en général.

    Je remercie mes collègues directeurs.

    Je remercie mes collègues pour leur travail avec leur classe, particulièrement à XXXX, XXXXX, XXXXX et bravo les nouveaux arrivants !

    Je remercie les enfants qui ont fréquenté et qui fréquentent l'école.

    Je remercie aussi les nombreux animateurs avec qui nous échangeons des bonjours cordiaux.

    Je remercie l'Institution de ne pas salir mon nom,

    Christine Renon

    Directrice épuisée

Notes

1. Professeur des écoles à Eaubonne (Val-d’Oise), Jean Willot (57 ans) a mis fin à ses jours le 31 mars, après avoir été visé par une plainte déposée par une mère d’élève pour « violence aggravée sur mineur » ; totalement blanchi, celui-ci n'avait pas été soutenu par sa hiérarchie. [ndlr]

2. Professeur du lycée hôtelier de Chamalières (Puy-de-Dôme), Laurent Gatier (52 ans) a mis fin à ses jours le 9 septembre. Pour le Syndicat national des lycées et collèges (Snalc), « ce drame révèle des dysfonctionnements managériaux au sein de l'établissement » et « un élément déclencheur lors de cette rentrée : notamment la perte d'un gros paquet d'heures, qui fait que vous vous retrouvez dans une situation financière difficile » ; pour ses proches, l'« origine de ce drame ne fait pas de doute », Laurent Gatier ayant « laissé une lettre dénonçant une forme de harcèlement à son travail » – lire « Émoi et questionnement un mois après le suicide d'un professeur du lycée de Chamalières (Puy-de-Dôme) », La Montagne, 6 octobre 2019. [ndrl]

3. Professeur de sciences et vie de la terre au lycée international de Valbonne (Alpes-Maritimes), Frédéric Boulé a mis fin à ses jours le 21 septembre. Pour le syndicat Snes-FSU, ce suicide révèle « la dégradation des conditions de travail dans l’éducation nationale », accuse « les effets dramatiques des réformes sur les personnels », pointe une « désorganisation permanente » et de « nouvelles formes de gestion nées du new management » : « Les collègues disent avoir l’impression de ne plus pouvoir faire leur travail correctement et ils se sentent abandonnés par l’institution, soutient-on dans la lettre. La souffrance advient lorsqu’on ne parvient plus à donner du sens à notre mission pédagogique. » [ndlr]

4. Directrice de l'école maternelle Méhul à Pantin (Seine-Saint-Denis), Christine Renon (58 ans), s'est donné la mort au sein de son établissement le 21 septembre – lire en annexe à ce texte la lettre où elle dénonce la dureté de ses conditions de travail. [ndlr]