Selon la préface du Traité théologico-politique, avant de pouvoir affirmer que l’Écriture sainte est vraie et provient de Dieu, cette proposition doit être soumise à l’examen minutieux de la raison. Spinoza examine ainsi les énoncés de l’Écriture sainte pour voir s’ils s’accordent avec une analyse rationnelle basée sur des idées claires et distinctes de Dieu ou de la nature. Puisque, soutient-il, la majorité des questions discutées dans la Bible ne peuvent faire l’objet de démonstrations, il faut les interpréter autrement – par exemple, par la philologie, l’histoire ou la psychologie, c’est-à-dire comme des questions relevant de la connaissance scientifique. Avec Spinoza, la Bible cesse manifestement d’être une source de connaissance pour devenir, en lui appliquant les critères cartésiens, un objet de connaissance. L’Écriture sainte n’est plus qu’un texte étrange écrit par les Hébreux il y a plus de deux mille ans, qu’il convient de lire dans cette perspective.

En considérant de façon littérale les énoncés contenus dans la Bible et en les jugeant sur la base d’idées claires et distinctes de Dieu et des lois de la nature, Spinoza demande si cette façon de procéder nous procure à propos de la réalité la moindre information qui soit certaine d’une certitude démonstrative ou morale. Mais ces critères permettent tout au plus de trouver dans l’Écriture sainte des vérités morales fondamentales que nous pouvons tout aussi bien découvrir par investigation philosophique. (Et s’il est vrai que nous pouvons apprendre un grand nombre de choses sur ce que faisaient et pensaient les Hébreux de l’Écriture sainte et d’elle seule, cela ne relève que du domaine de l’histoire et non de la compréhension de la réalité.)

Spinoza conclut de sa méthode d’interprétation de l’Écriture sainte qu'un grand nombre de passages n'ont aucun sens. Au lieu de tricher avec cela comme, selon lui, le fait Maïmonide 1, une autre solution, au moins aussi dangereuse, est d’accommoder la raison à l’Écriture sainte. Il s’agit de la position sceptique, qui détruit tous les critères rationnels (puisque la raison doit alors s’ajuster à un texte non rationnel). Or, écrit Spinoza, « il faudrait être réduit au dernier désespoir et avoir perdu tout bon sens, pour donner un congé définitif à la raison, pour mépriser tous les arts et les sciences en refusant la moindre certitude à la raison.2 »

Pour Spinoza, la philosophie et la théologie doivent alors être tenues à l'écart l'une de l'autre et non adaptées l'une à l'autre. La philosophie se juge par des critères rationnels, par des idées claires et distinctes ; la théologie par la seule chose qu'elle accomplit vraiment : enseigner la piété et l'obéissance. La théologie n’offre pas et ne peut offrir de preuves de la vérité de ses prescriptions. Limitée à cette seule fonction, elle s’accorde avec la raison puisque ce qu'elle demande aux individus de faire est étayé par les preuves qu’apporte la philosophie. C'est donc la philosophie qui décide de la vérité des prescriptions théologiques.

Ces thèses de Spinoza impliquent une forme de scepticisme total vis-à-vis de la théologie et de la religion, dont les propositions n’ont pas de contenu intellectuel (exception faite de celles qui peuvent être soutenues par la philosophie). Il est inutile de remettre en question les propositions théologiques ou religieuses, ou même d'en douter, car elles n'appartiennent pas au domaine où pareilles attitudes intellectuelles sont pertinentes. Tout comme les positivistes du début du XXe siècle affirment que les discours éthique et esthétique se situent hors du domaine de la connaissance (et que l'on ne peut donc discuter de la vérité ou de la fausseté des jugements de valeur), Spinoza ôte de leur pouvoir à la théologie et à la religion en les écartant de la discussion philosophique dotée de contenu intellectuel. Dans cette perspective, il n'y a aucun sens à se demander si les affirmations de la religion révélée sont vraies ou fausses : elles se situent hors du domaine des preuves et des doutes. Elles peuvent être étudiées en tant qu'éléments de l'histoire de la stupidité humaine pour ce qu'elles représentent d'un point de vue historique, sociologique ou psychologique, mais pas sous l’angle de leur vérité ou de leur fausseté.

Avant même la publication de l’Éthique et de sa métaphysique naturaliste déclarée, beaucoup ont compris qu'un scepticisme vis-à-vis de la religion révélée est explicite dans l'œuvre de Spinoza et que la façon dont il aborde la Bible conduit à nier la validité ou l'importance de la tradition judéo-chrétienne. Le Traité théologico-politique et l’Éthique permettent d’envisager l'expérience humaine sous un angle absolument neuf. Ce que Pascal dénonce comme étant la misère de l'homme sans Dieu est pour Spinoza la libération de l'esprit humain des chaînes de la peur et de la superstition.

Le scepticisme de Spinoza vis-à-vis des valeurs du monde de la Bible et son idée de le remplacer par celui de l'homme rationnel dépassent de beaucoup ce que peuvent accepter les penseurs du milieu du XVIIe siècle. L'appellation de spinoziste restera une insulte longtemps après la mort de Spinoza et il faudra attendre environ un siècle pour qu'il soit possible de se déclarer partisan de Spinoza sans courir de risques (et encore : cela causera des ennuis à certaines figures des Lumières allemandes). Pourtant extrêmement tolérant, Pierre Bayle affirmera ainsi que Spinoza est « un Athée de Système, & d'une méthode toute nouvelle » et que le Traité théologico-politique est un « Livre pernicieux et détestable3 » qui contient en germe l'athéisme de l’Éthique.

Spinoza n’est en revanche nullement sceptique à l’égard de la connaissance scientifique et philosophique, et même anti-sceptique. Pour Spinoza, le scepticisme résulte de controverses religieuses construites sur l’ignorance de l’idée de Dieu. Ceux qui abordent la question à partir des idées mathématiques puis passent à la connaissance de Dieu verront à quel point la religion populaire est fausse et stupide ; le dogmatisme absolu de Spinoza justifie ainsi qu’on doute d’elle et qu’on finisse par la rejeter.

Spinoza croit ainsi avoir découvert un moyen de désarmer la puissance du scepticisme en construisant un (ou le) système philosophique absolument certain. Le Dieu de sa philosophie fonde le rejet ou le scepticisme absolu à l’égard de la religion populaire et des systèmes théologiques du judaïsme et du christianisme. Une fois connu, le Dieu de son système offre un rempart contre tous les assauts du scepticisme puisqu’ils seront rejetés comme autant de cas d’ignorance ou d’incapacité à percevoir la vérité. Les sceptiques pourront toujours continuer à demander comment on peut être assuré de la vérité de X. Spinoza répondra que la vérité s’auto-indique. De sorte que leur question, selon lui, sera posée par ignorance ou par stupidité.

Ce scepticisme à l’égard de la religion couplé à un anti-scepticisme dogmatique à l’égard de la connaissance servira de modèle à nombre de déistes anglais et de philosophes français des Lumières qui continueront à soulever les interrogations sceptiques de La Peyrère et de Spinoza jusqu’à avoir, de leur point de vue, aboli la religion traditionnelle – ce qu’ils essaieront de faire politiquement sous la Terreur.

Richard H. Popkin

Extrait d’Histoire du scepticisme. De la fin du Moyen Âge à l’aube du XIXe siècle (Agone, 2019).

1. Philosophe, théologien, médecin et astronome, commentateur talmudiste de la Bible, Moïse Maïmonide (1135-1204) a tiré du système d’Aristote une synthèse entre révélation et vérité scientifique. [ndlr]

2. Spinoza, Œuvres complètes, Gallimard, « La Pléiade », 1954, p. 878.

3. Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique, Rotterdam, 1697.