Il y a trois versions plausibles. À l’époque, la plupart des sources proches des anarcho-syndicalistes attribuèrent les assassinats aux communistes. On savait alors que Berneri n’avait cessé de susciter leur hostilité par ses critiques de la politique communiste en Espagne. Dans un article publié dans Guerra di Classe – un journal anarcho-syndicaliste italien que Berneri et d’autres libertaires italiens de la Casa Malatesta à Barcelone publiaient depuis octobre 1936 –, Berneri soutint que la Russie avait envoyé des armes et des cadres en Espagne pour « contrôler la lutte des antifascistes et entraver le développement de la révolution sociale dans la lutte armée contre le fascisme1 ». D’après Rudolf Rocker, cet article « suscita les protestations de l’ambassadeur russe à Barcelone [certainement le consul général, Antonov-Ovseenko] et dès lors, les agents de Moscou lui vouèrent une haine mortelle2 ».

Compte tenu du conflit qui opposait de longue date Berneri et les anarcho-syndicalistes aux communistes et des méthodes employées par ceux-ci pour liquider leurs adversaires politiques, il est naturel qu’ils aient été accusés. Selon Augustin Souchy, Berneri et Barbieri furent tués dans les circonstances suivantes : « Le mercredi 5 mai, vers 5 heures de l’après-midi, [...] douze hommes arrivèrent [chez eux], pour moitié des Mozos de Escuadra [les gardes de la Generalitat], l’autre moitié des membres du PSUC et, semble- t-il, de l’UGT3, portant des brassards rouges. Le chef du groupe, quand on lui demanda son nom, montra sa carte d’identification qui portait le numéro 1109. Deux membres du groupe restèrent à l’appartement pour faire une nouvelle fouille. [...] Pendant la nuit, [Berneri et Barbieri] furent tués par des balles de mitrailleuse, comme l’indique l’autopsie. C’était un meurtre froidement calculé. [...] Les indices sont irréfutables. Berneri et Barbieri ont été assassinés en tant qu’anarchistes. Par des Mozos de Escuadra et des membres du PSUC, c’est-à-dire, par le Parti communiste affilié à Moscou4. »

Cette version coïncide avec celle de « Brand » (Enrico Arrigoni), le correspondant du journal anarchiste américain Cultura Proletaria, qui, comme Souchy, se trouvait à Barcelone à l’époque. Il affirme également avoir été présent au côté des femmes de Berneri et Barbieri lorsqu’elles identifièrent les corps de leurs maris atrocement mutilés5. Plusieurs semaines après les événements, un article paru le 29 mai 1937 dans Il Grido del Popolo, l’organe du Parti communiste italien en France, sembla accréditer la thèse selon laquelle Berneri aurait été assassiné par les communistes. L’article s’efforçait surtout de trouver les responsables des événements de mai. Berneri lui-même y était accusé à tort d’avoir fait parti des supposés éléments incontrôlables qui, explique l’article, provoquèrent « le soulèvement sanglant contre le gouvernement de Front populaire en Catalogne ». En tant que membre des provocateurs, poursuivait l’article, Berneri « a reçu ce qu’il méritait pendant cette révolte ». Si l’article ne suggérait nullement que les communistes soient intervenus dans la mort de Berneri, il témoignait bel et bien de la détestation qu’il suscitait chez eux. Il reflétait également l’idée communiste commune à l’époque selon laquelle l’élimination et même le meurtre d’individus opposés au Front populaire pouvaient se justifier. Depuis la guerre, plusieurs auteurs ont accepté la version d’une responsabilité communiste dans le meurtre de Berneri, notamment son gendre Vernon Richards, Abad de Santillán, Pier Carlo Masini et Alberto Sorti6.

La version anarchiste officielle de l’assassinat de Berneri fut présentée par le comité national de la CNT. Dans un manifeste publié en juin 1937, le comité national accusa le parti séparatiste catalan Estat Catalá d’avoir déclenché la tragédie de mai et par extension, la mort de Berneri et Barbieri7. D’après ce manifeste, Berneri avait été tué parce qu’il disposait d’informations détaillées sur les activités des fascistes italiens en Espagne et dans d’autres pays méditerranéens. Le manifeste laissait entendre que les hommes qui avaient arrêté Berneri et Barbieri n’étaient pas des membres du PSUC, mais des éléments profascistes d’Estat Catalá déguisés en policiers qui travaillaient avec l’OVRA (la police secrète de Mussolini).

Plus récemment, après de très longues recherches sur le sujet, l’historien Carlos Rama a présenté une variante de la théorie de la conspiration fasciste dans plusieurs publications8. Pour résumer, Rama pense que le plus probable est que Berneri ait été assassiné par des franquistes de la cinquième colonne sur ordre de l’OVRA. Pour appuyer sa thèse, Rama souligne que l’historien italien Pier Carlo Masini a découvert des documents dans le Casellario Politico Centrale du ministère de l’Intérieur en Italie qui prouvent que, pendant son séjour à Barcelone, Berneri était sous la surveillance constante d’agents italiens. Ces agents, poursuit Rama, peuvent avoir infiltré les rangs des groupes anarcho-syndicalistes italiens qui opéraient à Barcelone. Rama explique que l’intérêt que l’OVRA portait aux mouvements de Berneri était compréhensible : Berneri était connu pour ses écrits antifascistes (par exemple, son Mussolini a la conquista de las Baleares), mais on le disait aussi impliqué dans une conspiration pour assassiner Mussolini. À cet égard, il est important de noter qu’on dispose de preuves concrètes attestant de la présence et des activités d’agents de l’OVRA à Barcelone pendant la guerre civile. On sait désormais, par exemple, qu’une lettre de Jean Rous à Léon Trotsky fut interceptée par des agents de l’OVRA, puisqu’elle fut découverte des années après dans les archives de la police italienne.

Bien évidemment, la théorie de Rama remet en question la conviction encore très forte chez de nombreux anarchistes que Berneri a été tué par les communistes. Mais certains libertaires, comme Joan García Oliver, soutiennent une thèse similaire à celle de Rama. Dans son autobiographie El Eco de los Pasos (1978), García Oliver remarque que les anarchistes accusèrent instinctivement le PSUC d’avoir assassiné Berneri en raison de leur haine intense des communistes. Mais pour lui, dans la confusion qui régnait à Barcelone pendant les journées de mai, des agents de l’OVRA peuvent avoir mis sur pied une telle opération. Il souligne également que l’exécution de Berneri présente des similitudes frappantes avec celle de ses compatriotes Carlo et Nello Rosselli, qui furent tués en France peu après les événements de mai par des cagoulards français sur ordre de l’OVRA – le New York Times du 24 septembre 1944 affirme que le meurtre des Rosselli fut ordonné par le comte Galeazzo Ciano.

Dans une lettre à Burnett Bolloten (juillet 1979), Federica Montseny écrit que l’assassinat de Berneri « demeure et demeurera un mystère ». Elle est parvenue à cette conclusion après en avoir discuté avec Rama : « Selon Rama, les auteurs de l’assassinat auraient tout aussi bien pu être des fascistes que des communistes. Mussolini ne pardonna jamais à Berneri [...] les campagnes contre le fascisme que notre malheureux camarade mena pendant ses années d’exil en France. Et l’acte commis un mois plus tard – en juin 1937 – par les tueurs à gages du fascisme qui assassinèrent Carlo et Nello Roselli à Paris [en réalité à Bagnoles de l’Orne], dans les circonstances horribles qu’on connaît, suscite un certain nombre de suspicions. D’ailleurs, Berneri s’est distingué davantage par ses attaques contre le fascisme que par son opposition aux communistes. Le doute que Rama a semé en moi lors de nos conversations m’oblige, comme un cas de conscience, à ne pas considérer cette question comme tranchée. »

George Esenwein

Extrait de de Burnett Bolloten, La Guerre d’Espagne. Révolution et contre-révolution (1934-1939), Agone, 2014.

De Camillo Berneri vient de paraître un recueil de textes choisis Contre le fascisme. Textes choisis (1923-1937) (édition préparée par Miguel Chueca, Agone, 2019).

1. Camillo Berneri, Guerra di Classe, 16 décembre 1936, republié dans Anarchist Review, 1978, no 4, p. 54.

2. Rudolf Rocker, Extranjeros en España, Buenos Aires, Imán, 1938, p. 132.

3. PSUC : Parti Socialiste Unifié de Catalogne ; UGT : Union Générale des Travailleurs.

4. Augustin Souchy, Los sucesos de Barcelona, Valence, Ebro, p. 24-25. [Bien que le nom de Souchy ne figure par sur ce livret, c’est indubitablement le texte espagnol original de The Tragic Week in May qui, lui, est explicitement attribué à cet auteur]

5. Enrico Arrigoni, Cultura Proletaria, 12 juin 1937 ; et Enrico Arrigoni [Carl Brand, dit], Freedom : My Dream, Sun City, Western World Press, 1985, p. 323-324.

6. Vernon Richards, Lessons of the Spanish Revolution, 1936-1939, Londres, Freedom Press [1953] 1983, p. 250 ; Diego Abad de Santillán, Alfonso XIII, la II República, Francisco Franco, Gijón, Júcar, 1979, p. 425 ; Pier Carlo Masini et Alberto Sorti, dans Camillo Berneri, Pietrogrado 1917/Barcellona, 1937, Milan, Sugar, 1964, p. 239-254.

7. Boletín de Información, CNT-FAI, 14 juin 1937.

8. Lire, par exemple, Carlos M. Rama, Fascismo y anarquismo en la España contemporánea, Barcelone, Bruguera, 1979.