Le processus délétère qui devait conduire le genre humain en quelques millénaires à son état désespéré actuel, a débuté dès cette époque-là, avec la préférence de plus en plus marquée accordée par les collectivités humaines aux signes de la puissance matérielle : ce fut d’abord l’accumulation des rognons de silex, puis le façonnement des poteries, puis la fusion des métaux et finalement la monétarisation des échanges et la thésaurisation de l’Argent. Celui-ci, bien servi par l’invention de l’écriture et les scribes de tout poil, est devenu une idole qui a bientôt supplanté toutes les autres. De sorte que, progressivement, les tendances à se spiritualiser davantage, qui étaient probablement inscrites dans le logiciel initial de l’espèce, ont perdu de leur force.

Durant plusieurs millénaires tout se passa comme si la croissance mentale des humains était restée grippée, bloquée au niveau du psychisme enfantin, tandis que l’espèce continuait à grandir physiquement et collectivement pour devenir le monstre que nous connaissons désormais, cette sorte de demeuré infantile qui a gardé un âge mental de sept ans dans une enveloppe corporelle ayant largement dépassé l’âge adulte.

Quand on apprend, par exemple, que des dizaines de milliers de jeunes gens se sont réunis récemment à New York pour assister à la finale mondiale d’un jeu électronique qui fait fureur sur la planète, avec des centaines de milliers de dollars pour enjeu, et que ce jeu consiste pour l’essentiel à s’entre-trucider avec une bande d’ennemis virtuels qu’il faut désintégrer par écrans interposés, on est en droit de se dire qu’il n’y a pas eu sur le plan psychologique et moral d’amélioration vraiment significative depuis le temps lointain où les bandes de jeunes rustres latins mal dégrossis mobilisés par Romulus tendaient des embuscades à leurs voisins les Sabins en vue de les exterminer et de s’approprier leurs femmes.

Le phénomène devient frappant quand on prend une vue d’ensemble de la situation.

Je serais tenté de dire, de façon un peu paradoxale, que l’humanité est en train de mourir de jeunesse. Plus précisément, elle pâtit sans remède de n’avoir pas réussi à grandir de façon équilibrée, pour devenir adulte de corps et d’âme. Le spectacle des comportements humains, tant individuels que collectifs, en tous lieux et en toutes circonstances, est parfaitement édifiant à cet égard. La planète Terre tout entière est désormais livrée à la débilité de la fraction encore adolescente de sa population.

Ce qui est dramatique, c’est qu’il n’y a plus aujourd’hui de limite bien précise au statut d’adolescent. Le jeunisme étant devenu plus qu’une mode, une espèce de culte, un style de vie, un idéal de civilisation, malheur à ceux qui n’ont pas les moyens de revendiquer et d’afficher, de sept à quatre-vingt-dix-sept ans, une inaltérable jeunesse. Des hommes et des femmes, tel Faust, se damneraient pour ça. La différence entre un grand-père et son petit-fils serait parfois difficile à percevoir si on ne remarquait encore dans la bouche de celui-ci l’appareil d’orthodontie qu’on lui a posé à huit ans pour redresser ses incisives, et à l’oreille de celui-là le sonotone qui lui a rendu récemment un peu de son ouïe. Ne parlons pas des actrices et autres célébrités pipoles chez qui le fin du fin, ou plutôt le fun du fun, est de se dénuder autant que leurs filles et petites-filles pour poser sur les couvertures des magazines en se persuadant que leur anatomie est encore en état de soutenir la comparaison. Et tout à l’avenant.

Les peuples terrestres, spécialement ceux des pays en voie de modernisation au cours de ces derniers siècles, particulièrement exposés aux effets des changements technologiques et à leur influence sur le plan des mœurs et des institutions, semblent être entrés, quel que soit par ailleurs leur régime traditionnel (ou ce qu’ils en ont gardé), dans une phase nouvelle d’organisation politique, économique et sociale, sans précédent historique. En l’absence d’un vocabulaire qui permettrait de désigner cette forme inédite d’hégémonie, je propose, selon l’habitude établie dans le monde scientifique, de lui forger un nom à partir d’une racine grecque et de l’appeler « hébécratie », ou « despotisme de la jeunesse ».

La révolution hébécratique, caractérisée par l’abolition du rapport de subordination des enfants aux adultes, comme tous les changements qui affectent en profondeur la vie sociale, a pris beaucoup de temps. Il ne servirait à rien d’en retracer ici l’histoire. Je me bornerai seulement à rappeler que l’invention récente, à l’époque contemporaine, de l’« adolescence ». Il s’agit là d’un processus manifestant, sous des modalités empiriques différentes, les changements induits par l’évolution du capitalisme industriel et financier mondialisé. L’universalisation de la logique du Marché, favorisée par les différents impérialismes, poussait à la transformation de la condition féminine, qui a joué un rôle décisif dans la transformation du « jeune », directement ou par des médiations diverses – comme par exemple l’individualisation et la psychologisation à outrance des relations humaines au sein des structures familiales ou scolaires.

On pourrait dire que le résultat de ces processus complexes et interdépendants, c’est ce à quoi nous assistons aujourd’hui, un peu partout, à des degrés divers, c’est-à-dire à la revanche des anciens dominés, naguère objets de la domination masculine. Comme il est de tradition à bord de toutes les nefs en train de sombrer, la règle officielle est devenue : les femmes et les enfants d’abord ! Bien qu’en réalité, aujourd’hui comme hier, il n’y ait de canots de sauvetage que pour les privilégiés, ou plutôt pour ceux qui s’imaginent qu’ils seront sauvés par les privilèges auxquels ils s’accrochent…

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en septembre 2019.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme, Agone, coll. « Cent mille signes », 2017.