Il est vrai que le principal intéressé n’a pas non plus été tendre envers ses adversaires et qu’il ne ménagea pas ses coups. Derrière le théoricien « constructif » se cache un polémiste hors pair. Les amateurs de pensée fade et de bienveillance obligatoire en seront pour leurs frais : la plume de Bookchin est souvent trempée dans le vitriol.

Changer sa vie sans changer le monde est un livre de combat, un écrit pamphlétaire et sans concession publié en 1995. Dans le premier article qui compose ce volume, écrit la même année, Bookchin voue aux gémonies une grande partie du mouvement libertaire et de l’extrême gauche de son époque. Il semble ainsi vouloir enterrer tout ce qui a émergé de nouveau depuis les années 1960 et ne chercher qu’à retourner vers un passé depuis longtemps enterré, celui dont il trace le portrait idéalisédans le second article publié dans cet ouvrage, « La Gauche qui fut : une réflexion personnelle », paru initialementen mai1991dans le numéro 22 de la revue Green Perspectives. Bookchin semble ici la proie du ressentiment et de la nostalgie, ne jurant que par le passé et refusant toute concession à son temps.

Cette impression est pourtant fausse. Bookchin n’est pas un penseur figé, accroché à ses certitudes et incapable de se remettre en cause. Il a toujours eu en horreur le dogmatisme et n’a cessé d’évoluer. Ce que Bookchin reproche aux mouvements de son époque c’est, justement, de s’attarder sur des formules mortes et des remèdes qui ont manifestement échoué. Loin de réclamer un retour en arrière il déplore au contraire le fait que ceux-ci n’aient pas procédé aux ajournements nécessaires. Le passé ne lui sert ici que de repère pour mesurer en quoi la Nouvelle Gauche et les courants issus des Sixties ont déçu les espoirs qu’ils avaient soulevés et sont souvent retombés en deçà mêmede ce qu’ils prétendaient dépasser. Changer sa vie sans changer le mondese veut ainsi un bilan critique de l’époque qui s’est ouverte dans les années 1960 et dont les apories nous poursuivent encore aujourd’hui.

Bookchin, avouons-le, est en grande partie responsable du malentendu qui entoure ce livre. Car celui-ci, sans le dire, se critique ici lui-même. En dénonçant les illusions de la Nouvelle Gauche, il aurait pu ajouter qu’il les a lui-même en partie partagées. Après 1968, notamment, il a cru, comme tant d’autres, que la révolution frappait à la porte, avant de devoir déchanter. Les flèches, qu’il décoche si hardiment contre les autres, semblent donc s’arrêter sur son propre seuil.

Péchant par orgueil, Bookchin dissimule qu’il a lui-même évolué. En 1985 déjà, dansla seconde édition d’Au-delà de la rareté1, il affirmait n’avoir pas partagé les illusions de ses contemporains quant à la possibilité d’une révolution aux États-Unis dans les années 1960. À l’appui de sa démonstration, il citait un court extrait de « Revolution in America », datant de 1967, sans préciser que cet article indiquait par ailleurs que l’époque était bien une « époque révolutionnaire », dont la seule issue était la révolution ou un régime fasciste2. Voulant mettre l’accent sur la cohérence de son parcours, il minimise les ruptures et les heurts et donne ainsi une impression de rigidité et d’immobilisme, contraire à la réalité. Cela est en particulier le cas concernant la question du mode de vie, du lifestyle, qui est au cœur du présent ouvrage.

Car il suffit de lire les articles – tous écrits dans les années 1960 – qui composent Au-delà de la rareté pour se convaincre que Bookchin a été, à sa manière, un anarchiste lifestyle, partageant les illusions et les espoirs de ses contemporains quant aux potentialités subversives de la contre-culture. Comme eux, il a cru voir dans les aspirations à une alimentation naturelle, à la liberté sexuelle, au tribalisme et à la vie communautaire (Bookchin mentionnait aussi l’entraide, ainsi que les élans anarchistes et communistes) « les premiers jalons d’un mode de vie utopique3 ». Tout au long de l’ouvrage, cette conviction apparaît : la révolution, si elle veut triompher, doit se faire au niveau du lifestyle. Le « révolutionnaire doit se poser le problème du style de vie s’il tient à préserver son intégrité et à disposer des ressources psychologiques qui l’empêcheront de laisser subvertir le projet révolutionnaire par les valeurs bourgeoises4 ». Autrement dit, « le mouvement révolutionnaire se préoccupe profondément du style de vie. Il faut essayer de vivre la révolution dans sa totalité, pas seulement tenter d’y participer5 ». Dans « On Spontaneity and Organization », il considérera encore que la force des mouvements des années 1960 c’est leur caractère « profondément personnel », « subjectif, existentiel, culturel ». Il reprochera au socialisme marxiste son particularisme prolétarien « à l’encontre de l’intérêt général de tous les dominés » (du fait de leur classe, de leur sexe, de leur âge ou de leur « race »)6.

Comment comprendre alors cet apparent retournement : le style de vie, promu dans les années 1960, devient la cible du Bookchin des années 1990 ? Palinodie, inconséquence, incohérence ? Ou conclusion logique tirée de l’expérience et de l’évolution du mouvement ? Bookchin ne nous livrant pas lui-même la clé de l’énigme, c’est à nous de la retrouver, en revenant sur ses pas.

Parcours de Bookchin : les avatars d’une pensée

Si l’œuvre de Bookchin, nous l’avons dit, est caractérisée par une série de ruptures et de polémiques, il ne remettra pourtant pas en cause le projet humaniste et révolutionnaire d’une société rationnelle, débarrassée de toutes ses dominations et réconciliée avec la nature.

Bookchin est né en 1921, à une époque où les espoirs de révolution mondiale immédiate nés d’Octobre 1917 commençaient à retomber et où la Russie se retrouvaitisolée et soumise à un pouvoir bolchevique de plus en plus tyrannique. La Première Guerre mondiale, qui devait être l’accoucheuse de la révolution mondiale, n’avait donc donné naissance qu’au « socialisme dans un seul pays » et les révolutionnaires se retrouvaient de nouveau écartelés entre leurs espoirs et une réalité de plus en plus sombre : l’histoire, encore une fois, marchait à rebours de l’idéal.

Pour ceux qui refusaient ce qui deviendra bientôt le stalinisme, il ne restait plus qu’à agir au sein de petits groupes souvent très minoritaires et isolés par rapport à la classe ouvrière. Bookchin qui, comme tant d’autres, a fait, très jeune, l’expérience du stalinisme (il fut engagé très tôt dans les mouvements de jeunesse communistes dont il sera exclu à lasuite de son opposition au pacte germano-soviétique), finira, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, par rejoindre les rangs du trotskisme. Trotski et ses partisans pensent alors que la nouvelle guerre mondiale va sonner le glas du capitalisme et de l’impérialisme, et que le prolétariat en viendra à se soulever. La fin de la guerre et le partage du monde qu’elle entraîne (accords de Yalta) engendrent de fortes désillusions, notamment à l’égard de la classe ouvrière et de son rôle révolutionnaire, et de nombreuses désaffections parmi les trotskistes (le positionnement à l’égard de l’URSS est l’autre sujet de discorde). Bookchin, comme tant d’autres, finit par rompre avec le trotskisme ainsi qu’avec l’idée de fonder un mouvement révolutionnaire sur le travail et la classe ouvrière. Cette décision fut sans doute aussi motivée par son expérience du syndicalisme à l’époque où il était ouvrieret par la déception que fit naître chez lui le compromis réformiste sur lequel débouchèrent les grandes grèves de l’après-guerre dans le secteur de l’automobile. Cette rupture avec le vieux mouvement ouvrier fut irréversible : elle permet de comprendre ses attaques ultérieures contre le marxisme et la centralité de la lutte des classes. L’hommage à la Gauche qui fut, qui clôt Changer sa vie sans changer le monde, ne signifie nullement, on le verra plus loin, un retour en arrière ni une volonté de réhabiliter la classe, au détriment de tous les autres aspects de la domination.

Bookchin ne fut pas le seul à désespérer d’une classe ouvrière qui avait apparemment failli à la mission historique que le marxisme lui avait confiée. À la même époque, par exemple, les théoriciens de l’École de Francfort, qui l’influença si fortement,s’attachaient à développer une théorie critiquedébarrassée de tout ouvriérisme, et prenant pour cible la domination (et non pas la seule exploitation) au sens large (notamment de la nature), dont la « société administrée » et le totalitarisme constituent l’expression ultime. Le phénomène totalitaire, fait massif de la première moitié du XXe siècle, avait ainsi incité de nombreux héritiers de la tradition révolutionnaire à cet élargissement de la critique, par-delà l’économie, vers les phénomènes de la politique et du pouvoir. Plus ancrés dans les luttes de leur temps qu’Adorno et son école, d’autres courants, souvent issus du trotskisme, s’attachaient eux aussi à dégeler le marxisme et la critique radicale et à l’ouvrir à de nouveaux problèmes. En France, Socialisme ou Barbarie, aux États-Unis, FacingReality (animé notamment par C.L.R. James et Raya Dunayevskaya) cherchaient, chacun à leur manière, à renouer avec les traditions de la démocratie radicale et à développer l’autonomie ouvrière, pour lutter contre la confiscation bureaucratique des luttes. L’exigence d’autonomiesera d’ailleurs progressivement étendue à de nouveaux sujets (par exemple les femmes et les Noirs), au-delà de la seule classe ouvrière, et deviendra l’un des mots d’ordre de la Nouvelle Gauche.

En 1947, Bookchin participe, aux côtés de Josef Weber et d’un certain nombre d’exilés politiques allemands ayant rompu avec la IVe Internationale, à la création de la revue Contemporary Issues a Magazine for a Democracy of Content8. Ce groupe, qui existait à la fois à New York, à Londres et en Afrique du Sud, développait des positions assez proches d’un groupe comme Socialisme ou Barbarie, tout en refusant d’emblée la dimension classiste que Castoriadis ou Lefort n’abandonneront que bien des années plus tard. À la dictature d’un prolétariat ayant échoué à révolutionner la société, C.I.entendait substituer une « démocratie majoritaire », où ce serait à la majorité des êtres humains de combattre et de renverser un système capitaliste ayant étendu sa domination à l’ensemble de la société. La conscience d’une menace diffuse, pesant sur la totalité de l’humanité et même de la planète et non plus sur la seule classe ouvrière, favorisera une prise de conscience écologique précoce, développée dans les écrits de Josef Weber9 et surtout de Murray Bookchin.

Le décentrage qu’il opère par rapport à la tradition marxiste lui permet en effet de mettre l’accent sur les phénomènes de la hiérarchie et de la domination, et non plus sur les seules oppositions de classes. La domination se manifeste sous deux formes, domination des êtres humains et domination de la nature, et la seconde dérive de la première. À l’encontre de la conception instrumentale de la nature qui a si fortement marqué le mouvement ouvrier, Bookchin voit dans celle-ci un sujet vivant, à l’égal de l’homme, et non un simple objet à exploiter. L’objectif sera dès lors fixé, et il ne variera plus : il s’agira d’abolir toutes les hiérarchies et toutes les dominations et de libérer à la fois la nature et l’être humain. Cela suppose d’établir entre eux des relations d’équilibre et d’harmonie, loin de la relation à sens unique que le capitalisme établit avec la terre et le sol, qui équivaut à une immense spoliation10 et mène à un épuisement progressif des sources de la vie.

Bookchin renoue ainsi avec le courant utopique du socialisme et même du marxisme, que l’accent mis sur les classes et l’économie avait longtemps recouvert. Loin de ne considérer que le sort des classes laborieuses, le socialisme a d’abord été une lutte en faveur d’une émancipation intégrale de l’humanité et pour le renversement des oppressions séculaires. À la suite de Fourier et de Flora Tristan, Marx et Engels considéraient ainsi que l’asservissement des femmes et celui de l’humanité allaient de pair. Le même raisonnement est donc appliqué par l’écologie sociale naissante aux relations des hommes et de la nature. L’affranchissement doit être général et ne doit pas être payé par l’asservissement d’une partie de l’humanité ou par celui de la planète. Cette leçon sera au cœur de ce qu’on devait bientôt appeler la Nouvelle Gauche et qui prendra son envol dans les années 1960.

(À suivre…)

Xavier Crépin

Extrait de la postface à Changer sa vie sans changer le monde de Murray Bookchin, paru en septembre 2019 aux éditions Agone.

1. Murray Bookchin, Post-Scarcity Anarchism, Montréal, Black Rose Books, 1986 ; cette introduction est reproduite partiellement en postface de l’édition en langue française : Au-delà de la rareté, Montréal, Écosociété, 2016, p. 273.

2. Lire John Clark, « Municipal Dreams: Social Ecological Critique of Bookchin’s Politics », in Andrew Light (dir.), Social Ecology After Bookchin, New York, Guilford Press, 1998.

3. Murray Bookchin, Au-delà de la rareté, op. cit., p. 31.

4. Ibid., p. 31.

5. Ibid., p. 59.

6. Murray Bookchin, « On Spontaneity and Organization », Anarchos, no 4, 1972.

8. Au sujet de ce groupe et des relations entre Weber et Bookchin, on se reportera aux articles suivants : Marcel van der Linden, « The Prehistory of Post-Scarcity Anarchism: Josef Weber and the Movement for a Democracy of Content (1947-1964) », Anarchist Studies, vol. 9, no 2, 2001 et la réponse de Janet Biehl dans « Bookchin’s Originality », Communalism, no 14, avril 2008.

9. Lire notamment l’article de Josef Weber, « The Great Utopia », paru en 1950 et disponible sur Bopsecrets.org.

10. Le capitalisme traite la terre comme un réservoir inépuisable, une matière passive qu’on peut dépouiller et appauvrir sans rien lui apporter en retour, il ne tient aucun compte de ce que, au XIXe siècle, Justus von Liebig – un chimiste allemand ayant déjà influencé Marx – nommait la loi de la restitution – rendre à la terre ce qu’on lui a enlevé – et qui est au cœur des premiers écrits de Weber et de Bookchin.