On connaît bien les méthodes qui accroissent le degré de vérité de nos croyances : écouter toutes les parties, essayer d’établir tous les faits pertinents, contrôler nos penchants individuels par la discussion avec des personnes ayant des penchants opposés, et cultiver l’habitude de rejeter toute hypothèse qui s’est montrée inadéquate. On pratique ces méthodes dans la science, et grâce à elles se construit le corps des connaissances scientifiques. Tout homme de science dont la façon de voir est véritablement scientifique est prêt à reconnaître que ce qui passe pour une connaissance scientifique à un moment donné — tout en étant suffisamment proche de la vérité pour pouvoir servir dans la plupart des affaires pratiques (mais pas dans toutes) — exigera inévitablement, avec le progrès de nos découvertes, d’être corrigé. Dans la science, là seulement où l'on peut trouver quelque chose qui s’approche de la connaissance authentique, l’attitude des hommes est prudente et remplie de doute.

Dans la religion et la politique au contraire, bien qu’on n’y trouve jusqu’à présent rien qui approche la connaissance scientifique, tout le monde considère comme étant de rigueur d’avoir une opinion dogmatique qu’on doit soutenir en infligeant la faim, la prison et la guerre, et protéger soigneusement de la compétition argumentative avec n’importe quelle opinion différente. Il suffirait pourtant que les hommes soient amenés à une disposition d’esprit un tant soit peu agnostique sur ces sujets pour que les neuf dixièmes des maux du monde moderne soient guéris. La guerre deviendrait impossible car chaque camp comprendrait être probablement tout autant dans l'erreur que l'autre. Les persécutions cesseraient. L’éducation tendrait à élargir les esprits et non à les rétrécir.  Et l'on choisirait des travailleurs pour leurs aptitudes à effectuer un travail donné et non pour le fait de flatter les dogmes irrationnels des personnes au pouvoir. Le doute rationnel à lui seul, si l’on pouvait le faire advenir, suffirait donc à conduire au millénium.

Un exemple éclatant de la disposition d'esprit scientifique nous a été fourni récemment par la théorie de la relativité et la manière dont elle a été reçue. Ce que prévoyaient les théories d'Einstein - un physicien germano-suisse juif et pacifiste nommé professeur au début de la guerre par le gouvernement allemand - a été vérifié peu de temps après l’armistice par une expédition anglaise ayant observé l’éclipse de 1919. Quoique ses théories bouleversent l'ensemble du cadre théorique de la physique traditionnelle, portant autant de dommage à la dynamique orthodoxe que Darwin à la Genèse, les physiciens du monde entier se sont montrés entièrement disposés à les accepter dès que les faits sont apparus témoigner en faveur de celles-ci. Mais personne d’entre eux, et Einstein moins que tout autre, n'a prétendu qu'il avait dit le dernier mot ; il n'a pas échafaudé un dogme infaillible destiné à se maintenir jusqu'à la fin des temps. Il y a notamment certaines difficultés qu'Einstein ne peut pas résoudre ; ses doctrines devront être modifiées à leur tour, comme elles ont modifié celles de Newton. Cette réceptivité critique et non dogmatique est la véritable attitude de la science.

Que serait-il arrivé si Einstein avait avancé quelque chose d’aussi nouveau dans le domaine de la religion ou de la politique ? Les Anglais auraient trouvé des éléments de prussianisme dans ses théories ; les antisémites les auraient considérées comme un complot sioniste ; les nationalistes de tous pays les auraient vues teintées de pacifisme pleutre et comme une simple combine pour échapper au service militaire. Tous les professeurs aux idées traditionnelles auraient demandé à Scotland Yard d’interdire l’importation de ses écrits. On aurait renvoyé tous ceux qui se seraient déclarés en sa faveur. Ses théories auraient dans le même temps séduit le gouvernement de quelque pays arriéré, qui aurait fait de celles-ci un dogme mystérieux et largement incompris et aurait rendu illégal l'enseignement de toute autre doctrine. Au bout du compte, la vérité ou la fausseté des théories d'Einstein se serait décidée sur le champ de bataille, sans faire intervenir de nouveaux arguments pour ou contre elles. Cette méthode est la conséquence logique de la « volonté de croire » de William James. Ce qu’il faut, ce n’est pas la volonté de croire, mais la volonté de découvrir, qui est exactement le contraire. 

Comme dans le cas de la bataille pour la tolérance religieuse, un déclin de l’intensité de la croyance s’avérera probablement être le facteur décisif. Quand les hommes étaient convaincus de la vérité absolue du catholicisme ou du protestantisme, ils étaient prêts à persécuter au nom de ces religions. Tant que les hommes seront passablement certains de leurs opinions actuelles, ils persécuteront en leur nom. Un certain élément de doute est essentiel à la pratique, sinon à la théorie, de la tolérance.

Si la tolérance doit régner dans le monde, une des choses qu’on doit enseigner dans les écoles est l’habitude de soupeser les faits et l’habitude de ne pas donner son plein assentiment à des propositions qu’il n’y a aucune raison de croire vraies. Par exemple, on devrait enseigner l’art de lire les journaux. Le maître d’école devrait choisir quelque incident arrivé quelques années auparavant et qui avait alors soulevé les passions politiques. Il devrait ensuite lire aux enfants ce que disaient les journaux d’un parti, puis ce que disaient ceux de l’autre et enfin leur fournir une description impartiale des faits. Il devrait leur montrer comment un lecteur expérimenté pouvait, en s'appuyant sur les descriptions biaisées et partisanes de chacun des deux camps, déduire ce qui s'était réellement passé, et faire comprendre aux enfants que tout ce qui est écrit dans les journaux est toujours plus ou moins faux. Le scepticisme cynique qui résulterait de cet enseignement les immuniserait à vie contre l’idéalisme par lequel des gens de bien sont conduits à contribuer à la réussite des plans des canailles. Tout cela ferait un bien meilleur entrainement au civisme que les maximes morales rabâchées que certaines bonnes gens croient susceptibles de donner de bons résultats.

Il est vrai, me semble-t-il, que les maux de notre monde sont dus à des défauts moraux tout autant qu’au manque d’intelligence. Mais l'humanité n’a pas jusqu’ici découvert le moyen d’éradiquer les défauts moraux ; les sermons et les exhortations ne font qu’ajouter l’hypocrisie à la liste des vices. On peut cependant facilement améliorer l’intelligence par des méthodes connues de tout éducateur compétent. C’est pourquoi jusqu’à la découverte de quelque méthode d’enseignement de la vertu, le progrès doit être cherché dans l’amélioration de l’intelligence plutôt que de la morale. Un des obstacles principaux que rencontre l’intelligence est la crédulité, et celle-ci pourrait radicalement diminuer par l’enseignement des formes les plus répandues du mensonge. La crédulité est un mal plus grand actuellement que jamais car, du fait du développement de l’éducation, il est beaucoup plus facile qu’autrefois de répandre de la désinformation, dont la propagation est, dans les démocraties, plus importante aux tenants du pouvoir qu’elle ne l’était pour eux auparavant. Ainsi s'explique l’augmentation du nombre de journaux.

Bertrand Russell

Extrait de « Pensée libre et propagande officielle » [1926], paru dans Écrits sur l'éducation (Écosociété, 2019, p. 211-231), publié avec l'aimable autorisation de Normand Baillargeon et Chantal Santerre, qui en ont dirigé l'édition.

Ce texte, paru en amuse-gueule de l'histoire du scepticisme de la fin du Moyen Âge à l’aube du XIXe siècle selon Richard Popkin (Agone, octobre 2019), fait aussi référence au débat entre William Clifford et William James paru dans la même collection sous le titre L’Immoralité de la croyance religieuse (Agone, 2018).