À une époque où, dans de nombreux pays, la méfiance populaire à l’égard de l’État a atteint des proportions extraordinaires ; où le contraste est criant entre, d’un côté, une poignée d’individus et d’entreprises très riches qui se partagent la société et, de l’autre, l’appauvrissement continu de millions de gens à des niveaux sans précédent depuis la crise des années 1930 ; où l’exploitation atteint un tel degré que les gens en sont réduits à accepter de travailler un nombre d’heures par semaine digne du siècle dernier, les anarchistes n’ont pas été capables de proposer un programme cohérent ou une organisation révolutionnaire qui aurait pu fournir un débouché au mécontentement que la société contemporaine fait naître au sein de la population.

Au lieu de cela, ce mécontentement s’est trouvé capté par des hommes politiques réactionnaires, qui l’ont détourné contre les minorités ethniques et les immigrants, ainsi que contre les pauvres et les marginaux, tels que les mères seules, les sans-abri, les personnes âgées, et même les écologistes, qui se voient chargés de tous les maux sociaux contemporains.

Si les anarchistes – ou en tout cas la plupart de ceux qui se réclament de ce courant  – ne réussissent pas à toucher une masse de partisans potentiellement énorme, cela ne tient pas seulement au sentiment d’impuissance qui s’est emparé de millions de gens aujourd’hui. C’est en grande partie le résultat des changements qui se sont produits chez bien des anarchistes eux-mêmes ces deux dernières décennies. Qu’on le veuille ou non, des milliers de prétendus anarchistes, renonçant au caractère essentiellement social de l’anarchisme, ont fini par adopter le personnalisme yuppie et new age typique de notre époque décadente et bourgeoise. Au sens propre du terme, ils ne sont plus socialistes – des défenseurs d’une société libertaire orientée vers la communauté – et ils refusent de s’engager réellement dans une confrontation sociale, basée sur un programme cohérent, avec l’ordre existant. Emboîtant le pas de la classe moyenne branchée, les voilà de plus en plus nombreux à se tourner vers un individualisme décadent, un mysticisme sordide et une vision édénique de l’histoire au nom de leur « autonomie » souveraine, de l’« intuitionnisme » et du « primitivisme ». Ainsi, chez nombre d’anarchistes autoproclamés, le capitalisme disparaît, remplacé par une « société industrielle » abstraite. Pour eux, les diverses oppressions qu’il génère ne sont qu’une simple conséquence de la technologie. Ils ne voient pas, derrière celle-ci, les rapports sociaux entre capital et travail organisés autour d’une économie de marché qui, de la culture à l’amitié et à la famille, a envahi toutes les sphères de la vie. La tendance qu’ont beaucoup d’anarchistes à imputer les problèmes sociaux à la « civilisation » plutôt qu’au capital et à la hiérarchie, à la « mégamachine » plutôt qu’à la marchandisation de la vie, et à d’obscurs « simulacres » plutôt qu’à la tyrannie très concrète du besoin matériel et de l’exploitation, n’est pas sans rappeler les justifications bourgeoises des dégraissages dans les entreprises modernes, qui mettent en avant les « avancées technologiques » et non l’insatiable soif de profit de la bourgeoisie.

Ces prétendus anarchistes ont déserté le terrain social, que privilégiaient les anarchistes de jadis, tant les anarcho-syndicalistes que les révolutionnaires communistes libertaires, pour lui préférer des coups de main ponctuels – ne nécessitant ni organisation ni cohérence intellectuelle – et, ce qui est plus inquiétant, une attitude ouvertement égotiste alimentée par la décadence généralisée de l’actuelle société bourgeoise.

À dire vrai, les anarchistes peuvent s’enorgueillir à juste titre de s’être depuis longtemps battus pour une liberté sexuelle complète, une esthétisation de la vie quotidienne et une humanité affranchie du poids des contraintes psychologiques qui ont longtemps entravé sa liberté tant sensuelle qu’intellectuelle. Pour ma part, en tant qu’auteur il y a environ trente ans de Desire and need (Désir et besoin), je ne peux que suivre Emma Goldman quand elle déclare ne pas vouloir d’une révolution où elle ne pourrait pas danser – et, comme le firent observer très tôt dans le siècle mes parents wobbly1, d’une révolution où ils ne pourraient pas chanter.

Mais à tout le moins, ils voulaient une révolution – une révolution sociale – sans laquelle de telles fins esthétiques et psychologiques ne bénéficieraient qu’à quelques-uns. C’est cet objectif révolutionnaire, aussi sommaire soit-il, qui était au centre de tous leurs espoirs et de tous leurs idéaux. Malheureusement, les prétendus anarchistes que je rencontre aujourd’hui sont de plus en plus rares à défendre cet objectif révolutionnaire, et la noblesse d’âme et la conscience de classe qu’il implique. C’est justement la perspective de la révolution sociale, si importante pour la définition d’un anarchisme social, et tout ce qu’elle signifie en matière de théorie et d’organisation, que je voudrais remettre au goût du jour dans l’examen critique de l’anarchisme comme style de vie, qui forme le sujet de l’ouvrage. Sauf, ce que je souhaiterais, à me tromper complètement, les objectifs révolutionnaires et sociaux de l’anarchisme souffrent d’une telle dégradation que le mot « anarchie » fera bientôt partie intégrante du vocabulaire chic bourgeois du siècle à venir : une chose quelque peu polissonne, rebelle, insouciante, mais délicieusement inoffensive.

Murray Bookchin

Extrait de Changer sa vie sans changer le monde, paru aux éditions Agone le 11 septembre 2019, p. 9-12.

1. C’est ainsi qu’on désigne les membres du syndicat révolutionnaire Industrial Workers of the World (IWW). [ndt]