Qui n’a pas médité sur les îles au trésor, les plans enterrés et indéchiffrables, le bandeau noir et la jambe de bois, en hurlant à l’abordage, vers dix-douze ans, n’a vraiment pas eu de chance.

Plus tard, évidemment, on devient plus dissimulé. Mais quand on a été frappé au cœur par ces formidables anarchistes des mers, on ne s’en remet jamais tout à fait.

On lit le Conrad de Frère de la Côte ; on lit Stevenson, évidemment, de l’Île au Maître de Ballantrae ; on lit Poe et Borges ; on lit le splendide Louis Garneray, Corsaire de la République ; on lit le diabolique Trelawney, l’ami compliqué de Byron et de Shelley qui mena une vie extrêmement mouvementée d’Angleterre en mer de Chine ; on lit De Foe, naturellement : pas seulement Robinson Crusoé, mais aussi et surtout ce qu'il fît paraître sous le nom de capitaine Johnson, cette somme que pillèrent les grands flibustiers de la littérature, d’Oexmelin à Mac Orlan, discrètement – cette Histoire générale des plus fameux pirates où, au fil de monographies sèches et sournoisement ironiques, défilent les vies brutales et insurgées de Rackham le Rouge, d’Edward Teach (dit Barbe-Noire) ou de l’étonnant Misson et de sa fameuse Libertalia ;mais tout aussi bien les existences quasi hollywoodiennes de deux demoiselles délurées, qui se voulurent pirates par amour et, en travesti, firent le coup de feu comme des grandes : on aura reconnu mesdemoiselles Anne Bonney et Mary Stead, amazones quelque peu déchaînées.

D’origine irlandaise et d’un milieu social parfaitement honorable, Anne Bonney (1702-1782) fut, d’après le capitaine Johnson, poussée par la méchanceté d’une belle-mère à s’enfuir de son doux foyer, et, ayant rencontré l’amour sous les traits d’un beau marin, en vint à s’engager comme matelot pour ne point le quitter. Mais elle s’en lassa et s’éprit de Rackham le Terrible, qu’elle finit par mépriser et haïr pour sa lâcheté lors d’un dernier combat où l’équipage fut pris par la police des mers. C’était à l’époque où le roi décida de proposer une amnistie aux pirates qui feraient leur soumission, ce que firent certains, qui devinrent corsaires, continuant ainsi leur travail, mais pour le bénéfice du roi, trahissant sans remords leurs frères. Anne n’avait pas l’âme soumise. Mais, jugée par la justice royale, elle lui posa un problème inédit : elle était femme, ce n’était pas prévu, et enceinte de surcroît. Contrairement à ses camarades, elle fut graciée et disparut. Où ?

Paru en 1940, L'Île au rhum de Simon Vestdijk, repart sur ses traces. Un jeune Anglais, natif de la Jamaïque, l'île des pirates par excellence, repart chez lui s’occuper des affaires familiales, et, surtout, essayer de retrouver la trace d’Anne, qui, quinze ans avant, au cours d’un abordage, avait posé la main sur son cou. Guidé par ce fantôme brûlant, il tombe amoureux, s’empêtre dans les folies de l'île, ne comprend rien et repart, blessé à vie par cet amour, son impuissance et son fantôme. Le jeune homme tempétueux est arrivé trop tard. Le temps des pirates est révolu, on ne veut entendre plus entendre parler que de ce qui est correct et légitime. Personne ne lui dira ce qu’il est advenu d’Anne Bonney. La Jamaïque carbure au rhum, les esclaves préparent leur révolte, les marrons, ceux qui se sont échappés, suscitent l'effroi, le vaudou est le roi secret de l'île, les pirates se sont tus comme un vieux scandale familial. Adieu, la fraternité pirate !

Évelyne Pieiller

Une première version de ce texte est parue dans l'hebdomadaire Révolution, le 8 septembre 1994, p. 52.

De la même autrice, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, Une histoire du rock pour les ados (avec Edgard Garcia, Au diable vauvert, [2013] 2019).