C'est parce que, dans ces merveilleux récits, on croit en l'homme. En la possible grandeur de l'homme. En la beauté des rêves de l'homme. Ce qui fait un bien considérable.

Somme toute, depuis des années, il nous est expliqué que l'humain est plutôt laid, mauvais, mesquin, que ses rêves sont idiots ou dangereux, que les héros, à y regarder de plus près, sont des fous inconscients, ou des légendes factices, etc. Et c'est ainsi qu'on se retrouve franchement dépressif. À sentir qu'on nous rétrécit l'imaginative, nous dévitamine le goût d'agir, nous ratatine l'espérance.

D'autant qu'on va nous expliquer que, si on n'arrive plus à donner sens à notre vie, c'est parce qu'il n'y a plus de « transcendance ». Autrement dit : «  et Dieu, dans tout ça ? »: l'homme est regrettable, pécheur, trompeur, et Dieu nous sauvera… Ou la magie: les héros des enfants ne semblent plus être qu’Harry au pays des sorciers et Bilbo le Hobbit. Les sortilèges, le Bien en blanc, le Mal en noir. Tandis que les adolescents récoltent leurs héros parmi les Star Ac’ qui se succèdent, vedettes interchangeables et autres messes à la gloire du fric et du narcissisme. On caricature un peu. Peut-être…

Certes, en même temps, on insiste sacrément sur les « valeurs ». D'abord la solidarité . Mais la fraternité, alors ? la fraternité qui permet de voir l'autre sans qu'il y ait besoin de se sentir lié par une chaîne de culpabilité. Car non, on n'est pas tous responsables de toute la misère du monde. Comme le rappelait Christiane Taubira à propos de l'anniversaire de l'indépendance de Haïti, si Haïti demande réparation pour l'esclavage, tous les Français n'ont pas soutenu l'esclavage à Haïti -- aboli  en 1794 par la Révolution, rétabli en 1802 par le Consulat et Napoléon Bonaparte : des ouvriers parisiens, des canuts lyonnais et de grandes voix se sont élevées aux côtés des luttes des Haïtiens…

Dire que c'est la faute à tout le monde, c'est dire que c'est la faute à… personne. Mais non : des ouvriers qui perdent leur emploi, ça n'est pas la faute à la mondialisation, c'est la responsabilité des patrons, et la mondialisation est un moment du capitalisme. Soyons vivants, que diable, rejetons les mots vides qui portent peu à peu vers l'absence de désir. Tout ce qui est du ressort de l'homme peut être pensé. Et conduire à agir. Allons, un peu d'exaltation ne nuit pas toujours.

De 1969 à sa mort en 2004, Patrick O'Brian écrit une série de vingt romans rassemblés sous le titre des Aventures de Jack Aubrey 1. Patrick O'Brian était anglais, coléreux, doué d'un grand sens de l'humour froid, et d'une splendide sympathie pour les erreurs humaines. Ses héros sont magnifiques : parfois ridicules, souvent épatants, ils parcourent le monde, et l'admirent. Maturin, le médecin de bord, aime comprendre, c'est sa façon d'aimer. Il guette les oiseaux, il étudie les plantes, il s'émeut devant les animaux d'ailleurs, et il en profite pour approfondir ses connaissances. Ah, quel plaisir , le savoir est une conquête et un bonheur. Le savoir est une quête et un émerveillement. Maturin est aussi agent secret : il déteste Napoléon et cherche à soutenir les mouvements de libération en Catalogne, en Irlande, en Amérique du Sud. C'est un curieux mélange, le Maturin : un réactionnaire de gauche, un révolutionnaire contrarié… Mais il croit à la nécessité d'agir parmi les hommes, il croit à la nécessité d'agir pour une idée. Aubrey, le capitaine, aime la mer, les étoiles, sa femme , et quelques autres aussi, à l'occasion. Il ne s'est jamais donné la peine de réfléchir aux injustices du monde terrien. Mais quand il y est confronté, il agit. Intrépidement. Et le paie durablement. Aubrey est un honnête homme, comme on disait au XVIIe siècle. Tous deux essaient de cerner quel est leur devoir, et de s'y tenir. C'est proprement exaltant.

Comme dit Joseph Bialot dans le récit de sa déportation à Auschwitz (C'est en hiver que les jours rallongent) : « La liberté, c'est de choisir, jour après jour, heure après heure, la vie. »

Choisir la vie, c'est, chaque fois, redéfinir l'homme, et ce qui le rend vivant. C'est un travail. C'est une réflexion. Solitaire et collective. C'est à cela que conduisent les romans d'O'Brian, et c'est pour cela qu'ils sont heureux, émouvants, affectueux, brusques. C'est pour cela qu'ils sont des gestes d'amitié.

Et nous avons besoin d'amitié : pour continuer à aimer l'idée de l'homme, en nous, et au-dehors.

Évelyne Pieiller

Une première version de ce texte est parue dans le quotidien L'Humanité, le 27 décembre 2003, p. 35.

De la même autrice, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).

1. On retrouve ces personnages dans le film de Peter Weir, Master and Commander. De l'autre côté du monde (2003). [ndlr]