Dans la presse antifasciste on a traité fréquemment et sous bien des rapports des liens entre la Première Guerre mondiale et le fascisme, mais presque tous les articles sur ce thème ont porté sur les liens psychologiques. Pourtant, bien plus importants sont, à mes yeux, les liens politiques. L’intervention de l’Italie dans la guerre, comme avant la guerre en Libye, se fit en passant par-dessus la tête du Parlement et du pays. Pour la guerre en Libye, Giolitti domestiqua l’opposition socialiste avec le plat de lentilles du suffrage universel, et on assista à la prolongation du flirt entre les réformistes et le président du Conseil et à l’esclandre social-réformiste après l’attentat de D’Alba 1. Pour récriminer cet attentat, la revue socialiste Sempre avanti! lui consacra un numéro entier, et Bissolati se rendit au Quirinal 2. L’article 5 du Statuto[la Constitution en vigueur à l’époque] donnait au monarque le droit de passer outre l’autorité du Parlement, déterminant qu’il revenait au roi seul de déclarer la guerre.

C’est grâce à ce pouvoir constitutionnel octroyé au roi que Giolitti put déclarer la guerre à la Turquie. Aux yeux des socialistes et des réformistes, lui et le roi furent tenus pour de bons constitutionnalistes. Et, de fait, ils l’étaient. Ce même article 5 stipule qu’il revient au seul roi de conclure les traités d’alliance. C’est à cause de cet article que l’Italie put être entraînée dans le conflit européen.

En avril 1915, le gouvernement italien signa avec les puissances de l’Entente le traité de Londres, en vertu duquel l’Italie s’engageait à entrer en guerre avant le 26 mai. Pour entrer en guerre, il fallait demander au Parlement de voter les crédits nécessaires, mais la majorité parlementaire était opposée à l’intervention. Quand, dans la seconde quinzaine d’avril, Giolitti [qui défendait à cette époque la neutralité] se rendit à Rome pour la rentrée de la Chambre, plus de trois cents députés lui envoyèrent des lettres et des billets d’adhésion. Salandra [le président du Conseil de l'époque] aurait dû démissionner. La Couronne aurait dû appeler au pouvoir celui qui disposait d’une majorité parlementaire ou dissoudre la Chambre, et demander au pays de se prononcer : il n’y avait pas d’autres solutions constitutionnelles au conflit entre le gouvernement et le Parlement. Cependant, à la veille de la date choisie pour l’intervention, la signature du traité de Londres faisait obstacle à ces solutions. Par conséquent, il ne restait plus que des moyens extraconstitutionnels : ou le coup d’État de la monarchie ou la pression sur le Parlement en faveur de l’intervention. La Couronne aurait pu dissoudre le Parlement, déclarer la guerre et pourvoir aux dépenses de guerre par le recours à des décrets-lois. Mais elle pouvait également faire plier le Parlement devant les thèses interventionnistes, en lui imposant un vote contraire à sa propre opinion majoritaire, grâce à la pression extra-légale des interventionnistes. C’est cette seconde décision que choisit la Couronne.

En mai 1915, l’illégalisme interventionniste put atteindre son paroxysme grâce à l’inertie des organes de police et l’aboulie du Parlement. Une petite minorité hétérogène, qui allait des nationalistes aux subversifs interventionnistes, menaça de prendre le Parlement d’assaut, calomnia grossièrement le président du Conseil, incita à son assassinat, bastonna impunément les neutralistes.

Le gouvernement parvint à s’imposer au pays, la Chambre abdiquant ses propres pouvoirs : le cabinet présenta sa démission et la campagne effrénée contre le Parlement culmina par la menace d’une attaque exterminatrice contre lui. Le roi refusa d’accepter la démission du cabinet Salandra et la Chambre accorda les pleins pouvoirs au gouvernement, pour toute la durée de la guerre, par la loi du 22 mai 1915, n° 671. L’abdication parlementaire fut scandaleuse.

Cependant, le traité de Londres avait eu un poids déterminant sur l’intervention parce que la Chambre fut désavouée par l’œuvre du système constitutionnel lui-même. On signa le traité au nom du roi, sans que la Chambre et Giolitti lui-même n’en aient eu connaissance.

Dans son beau livre, Le Régime fasciste italien, F. L. Ferrari, du Parti populaire, parle de « masses révolutionnaires »à propos des manifestations interventionnistes du « mai radieux » favorables à l’intervention 3. C’est une erreur : on n’avait affaire en réalité qu’à une claque 4 estudiantine et à de petits noyaux d’ouvriers. Toutes les campagnes étaient contraires à la guerre, et seule l’action répressive de la police et l’optimisme quiétiste des socialistes-réformistes empêchèrent les vraies masses de s’opposer aux chahuts des interventionnistes. À Reggio d’Émilie, à l’annonce d’une conférence en faveur de l’intervention, il se trouva bien quatre mille personnes pour tenter, sur l’initiative de quelques jeunes socialistes, de prendre d’assaut le théâtre où elle devait avoir lieu 5. Les coups de feu des carabiniers firent deux morts et plus de cent blessés dans les rangs des partisans de la neutralité. Dans presque toutes les villes, les manifestations en faveur de la neutralité se heurtèrent à la répression militaire et policière. Et on pourrait citer de très nombreux épisodes de solidarité entre les organes de police et les interventionnistes pour expliquer comment il se fait que, dans des centres ouvriers majoritairement neutralistes, de petits noyaux interventionnistes adeptes des bastonnades aient pu imposer leur loi.

Une fois la guerre déclenchée, les interventionnistes de gauche se distinguèrent par leurs activités d’espionnage et de provocation. Les tristement célèbres Comités du front interne développèrent une œuvre fasciste et presque tous les défenseurs de la guerre révolutionnairese firent remarquer en réclamant au gouvernement une répression féroce. Alceste De Ambris 6 invoquait les pelotons d’exécution et Maria Rygier écrivait dans Il Popolo d’Italia (23 mars 1916) : « Aujourd’hui, nous sommes toujours un peu victimes de la maladie des vieux partis subversifs, à savoir qu’il ne faut pas jouer les espions. Eh bien, en ce moment, il va falloir changer cette mentalité. »

Au congrès des Faisceaux interventionnistes de mars 1916, Maria Rygier disait : « La liberté de la presse est une très belle chose en temps de paix, parce que chacun est maître de dire ce qu’il veut, et le gouvernement s’en lave les mains. Nous savons, au contraire, que l’édit sur la presse de 1848 fut précisément publié parce que le gouvernement voulait se dédouaner de la violence des acteurs de l’indépendance italienne. Mais aujourd’hui, nous sommes sous un régime de censure et il est incompréhensible que le gouvernement laisse écrire certaines choses contre nos alliés… »

Quant à Massimo Rocca, il déclara ce qui suit : « Il est nécessaire de rappeler le préjugé de la liberté […] Nous devons avoir le courage de dire : contre les neutralistes nous avons fait tout ce qui pouvait être fait. Nous devons avoir le courage de demander au gouvernement de mener une politique répressive… »

Les impératifs de la guerre sont mis en avant par les antifascistes qui furent naguère interventionnistes. Cependant, ces impératifs ne justifiaient pas la totale abdication du Parlement et les stupides mesures réactionnaires qui, en Italie, caractérisèrent la période de la guerre. Aucun Parlement des États belligérants ne se réunit plus rarement que le Parlement italien, aucun n’eut une influence plus réduite sur le déroulement de l’action diplomatique et militaire.

Les interventionnistes libéraux, démocrates, socialistes, syndicalistes révolutionnaires, républicains, etc., laissèrent le gouvernement mettre en œuvre une politique de violations continuelles des droits civiques sans une protestation, sans esquisser la moindre critique, de sorte que la suspension des libertés personnelles culmina par le décret Sacchi contre le défaitisme (décret-loi du 4 octobre 1917, n° 1561), en vertu duquel de nombreux citoyens furent déportés dans des camps de concentration.

Durant la guerre, la caste militaire étendit son propre pouvoir jusque dans le domaine civil. Le commandement suprême constitua à sa tête un véritable gouvernement, indépendant de celui de Rome, en se jouant de l’article 251 du Code pénal pour l’armée, qui concède au général commandant en chef le droit de promulguer des édits ayant force de loi sur tout le territoire dépendant de son commandement. C’est ainsi que les deux tiers du territoire septentrional furent sous la domination du commandement suprême, lequel pouvait donner une interprétation aussi extensive qu’arbitraire de la disposition légale mentionnée, en promulguant des décrets concernant tous les services de l’administration publique. Les ordonnances de police, la dissolution des administrations locales, la réquisition des victuailles au moyen de directives différentes de celles du gouvernement, la constitution d’un commissariat pour les affaires civiles, situé au côté du commandement, dépendant de lui et aussi puissant qu’un ministère, sans nul compte à rendre au Parlement : voilà quelques caractères qui suffisent à reconnaître dans le pouvoir du commandement suprême la nature et l’extension d’une dictature militaire. On ajoutera que le commandement suprême fut la dictature du généralissime, que le boucher Cadorna 7 fut le Mussolini de la guerre, le Duce sans contrôle, malgré des erreurs tactiques évidentes et répétées, qui se payèrent par la perte de dizaines de milliers de soldats et d’immenses capitaux.

Durant la guerre, l’interventionnisme de l’État devint monstrueux, avec des effets désastreux dans tous les domaines de l’administration publique, comme Salvemini ne se fit pas faute de le relever dans les colonnes de son Unità. L’abus des décrets-lois, les dissolutions systématiques des administrations locales, remplacées par des commissaires gouvernementaux, et autres pratiques anti-libérales du gouvernement commencèrent en temps de guerre et, une fois la guerre finie, l’orientation étatique centralisatrice continua à prévaloir.

Tout cela est dû aux résidus absolutistes du Statuto et aux équivoques constitutionnelles qui portèrent Mussolini à Rome et lui assurèrent l’appui du Parlement.

Dans son discours du 22 novembre 1924 àla Chambre, Orlando 8 affirmait ne pas voir d’incompatibilité constitutionnelle entre une dictature temporaire et les institutions parlementaires et, selon le professeur Ferrari, ce discours fut « la manifestation suprême de l’école constitutionnelle classique au sein du Parlement italien ». Le constitutionnalisme admet donc que le roi puisse conclure des alliances et déclarer la guerre, qu’il puisse dissoudre le Parlement et nommer des ministres. Le roi et Giolitti ont décrété la guerre en Libye et, pourtant, les social-réformistes ont continué à rendre hommage au roi constitutionnel et ils sont restés bons amis avec Giolitti. Le roi a déclaré la guerre avec l’appui du Parlement. Le roi a mis Mussolini au pouvoir, et la Chambre lui a donné son approbation.

La guerre en Libye aurait dû marquer le début de la lutte des socialistes contre un régime dans lequel un ministre et le roi pouvaient entraîner un pays dans la guerre, contre un système parlementaire où les députés pouvaient voter en faveur de la guerre, bien qu’ils aient été élus à la Chambre par une majorité d’électeurs contraires à la guerre. Le vote du député au lieu du plébiscite, la dictature du ministère au lieu du vote de la Chambre, l’absolutisme du roi au lieu de sa fonction constitutionnelle. Toutes ces équivoques libérales, ces résidus absolutistes nous ont menés d’abord à la guerre, à la dictature fasciste ensuite.

Camillo Berneri

Texte initialement publié dans Il Risveglio anarchico(n° 771), le 1er juin 1929.

Extrait du recueil de textes Contre le fascisme. Textes choisis (1922-1937)  de Camillo Berneri, édition établie par Miguel Chueca, paru aux éditions Agone le 21 août 2019, p. 195-201.

1. Il s'agit de l'attentat manqué contre le roi Victor-Emmanuel III et son épouse perpétré par l'anarchiste Antonio D'Alba qui tira sur leur carrosse et ne parvint à blesser qu'un militaire de la suite royale. [nde]

2. Journal socialiste (1900-1916) Sempre avanti ! se consacrait en particulier à donner des informations aux ouvriers sur les lois sociales ; Bissolati est 'un des fondateurs du Parti socialiste italien et principal leader de l'aile pro-guerre en Libye et pendant la Première Guerre mondiale ; le Quirinal est la résidence du roi à Rome. [nde]

3. Au cours des mois précédents l'intervention, il y avait eu dans toute la péninsule des manifestations en sa faveur, qui s’intensifièrent après le discours prononcé par D’Annunzio le 5 mai à Gênes. Ce sont les interventionnistes qui forgèrent l’expression de « maggio radioso » pour décrire l’ambiance enfiévrée de ces journées de mai 1915. De Francesco Luigi Ferrari, Le Régime fasciste italien (Paris, Spes, 1928), lire en particulier le chapitre intitulé « Les journées de mai », p. 24-29. [nde]

4. En français dans le texte. [nde]

5. Berneri était d’autant plus fondé à parler de cet événement qu’il y avait été présent avec ses jeunes camarades de la FGS (Fédération des jeunesses socialistes). [nde]

6. De Ambris et Rygier, comme Rocca ensuite, sont tous des syndicalistes révolutionnaires ou anarchistes ralliés au parti pro-guerre. [nde]

7. Le généralissime italien entre 1915 et 1917. [nde]

8. Le président du Conseil italien à la fin de la Grande Guerre. [nde]