Un lundi à midi, ils m’ont changé de cellule. Je suis passé de la 23 à la 31, toujours « nord-colline ». Selon le règlement intérieur, un détenu dangereux est déménagé, par mesure de sécurité, tous les deux ou trois mois. Ma nouvelle cellule est située au débouché de l’escalier, un carrefour qui a la réputation d’être bruyant. Devant ma porte se regroupent les détenus en partance pour l’école, pour le sport, pour les promenades, pour les parloirs, etc. Ce qui produit, du matin au soir, un va-et-vient incessant. On parle, s’interpelle, se bouscule ou même, pris de curiosité, on se succède derrière mon œilleton, que je bouche désormais avec du papier kraft, histoire d’échapper à l’œil curieux suivant mes moindres mouvements ou s’interrogeant sur mon immobilité au-dessus de la page blanche.

Cette nuit, il a plu. L’orage a couru la crête au-delà des calanques. Et je n’ai pas été inondé. Par contre, quelques blattes distraites ont croisé ma route. À leur lenteur, je me dis qu’elles sont empoisonnées. Quelques jours plus tôt, une équipe spécialisée est passée dans les cellules. Deux gars en salopette rouge sont entrés sans frapper. Ils discutaient entre eux et vaquaient à leur tâche sans tenir compte de ma présence. L’un s’activait près du lavabo puis dans les toilettes et l’autre dans le coin de la fenêtre derrière les tuyaux. Une goutte ici, une goutte là. Comme rien ne semblait devoir interrompre leur dialogue, la surveillance, restée à la porte, se crut obligée de préciser, avec un sourire : « C’est pour les cafards. »

Un cafard, un vrai, un spécimen aux élytres lustrées et noires de coléoptère, de la taille de l’ultime phalange de mon pouce, pose, dodu, immobile, sur la lunette des toilettes. Je l’observe en préparant ma stratégie d’attaque. Deux fois déjà je l’ai manqué de peu. Sa vitesse m’a surpris. Dès que je glisse la pelle en plastique dans sa direction, il se jette dans le vide. Les blattes ordinaires ont droit à un écrabouillage méthodique et sans hésitation. Leur fin ne produit qu’un son de brindilles brisées. Mais celui-là est trop gros, trop gras. Je crains l’épanchement de viscères glauques. D’un geste prompt de la pelle je le cueille enfin pour le balancer dans les chiottes. Et de ma main libre je lui souhaite un bon voyage.

Même si on en croise des centaines au rez-de-chaussée et dans la cour de promenade, les cafards noirs sont plutôt rares dans les étages. Je ne sais comment l’intrus est arrivé là mais je préfère sa visite à celle d’un scorpion – cet été, plusieurs gars en ont découvert dans leur cellule et on dit qu’ils grimpent le long de la façade. Je n’avais pas revu de cafards noirs depuis mon enfance, longtemps avant que les petites blattes brunes n’aient pris leur place. C’était alors un habitant familier des recoins de la cour de l’école Rouget-de-l’Isle. Et on se faisait un devoir de les traquer. Toutefois, comme compagnons de jeu, on préférait ces insectes gris qui, attaqués, se roulent en boule. Il a fallu que je lise La Métamorphose des cloportes d’Alphonse Boudard pour en connaître le nom.

Un matin, autour du 14 juillet, du temps où j’étais encore en semi-liberté. Entre les Grandes Baumettes et l’ancien hôpital transformé en centre des peines aménagées, un espace entouré de murs sert de parking. Les équipes de jour y croisent celles de nuit. Ce matin-là, de petits groupes de surveillants parlent fort. Un bricard débarque avec un « Ils nous en ont fait voir de toutes les couleurs ! », complété par un « Qu’est-ce qu’on a dégusté ! » lancé par un vieux qui n’a visiblement pas dormi.

Depuis le fond de mon lit, des cris, quelques sirènes de police, une ou deux alarmes privées mais surtout la ronde des hélicoptères avaient troublé mon sommeil. Le premier pied posé sur le trottoir, deux carcasses de véhicules calcinés s’offraient en spectacle. C’était la hantise de mes voisins de cellule, qui avaient trouvé plusieurs fois leurs quatre pneus crevés : que les gremlins1 prennent leur voiture pour celle d’un maton. Près de l’arrêt du 22, des poubelles avaient été incendiées. Sur le rebord du trottoir, un morceau arrondi de plastique fondu jouait les horloges de monsieur Dali. J’en appris un peu plus en prenant mon café au Bar de la Plaine. Chaque consommateur de passage y allait de son détail. Les gamins de la Cayolle et de la Seigneurie se seraient livrés une guérilla de tous les diables, des collines aux abords du quartier bourgeois de Michelet. Les hélicoptères de la police les auraient traqués jusqu’à l’aube. Selon un jeune anar, le comité anticarcéral aurait également tiré un feu d’artifice du côté de la détention des femmes.

Bien plus tard, quand j’ai été réincarcéré, la situation est encore chaotique. On me raconte qu’un groupe de détenus avait provoqué un chahut pour protester contre l’absence de grâce. À la nuit tombée, ils ont balancé des journaux enflammés par les fenêtres. Ce qui est coutumier pour les jours de fête ou lors des mouvements de protestation : comme des graines d’érable les flammèches tournoient dans l’obscurité.

(Le plus beau de ces spectacles pyrotechniques auquel j’ai assisté date d’un premier de l’an à la fin des années 1980. Seul détenu du quatrième étage du D5 à Fleury, ma fenêtre donnait sur plusieurs bâtiments loin au-dessous du ciel étoilé. La nuit était glacée. D’un coup, des centaines de prisonniers ont jeté par-dessus bord tout ce qui pouvait prendre feu. Une cascade lumineuse embrasa les façades. Les cellules, d’un même souffle allumées et éteintes, imitèrent un cœur palpitant. D’énormes bûchers de naufrageurs se consumèrent toute la nuit sur les allées de béton.)

Aux Baumettes, le feu avait pris vers minuit dans les détritus avant de se propager au sous-sol et dans les locaux techniques. Les fumées étaient remontées pas les gaines d’aération. Un ou deux prisonniers avaient bientôt perdu connaissance et d’autres avaient été intoxiqués. Étage par étage, cellule par cellule, le D était vidé de ses occupants. Certains devaient râler parce qu’ils dormaient malgré l’ambiance enfumée ou parce qu’ils étaient tout à leur attente du film de cul sur Canal Frisson. Surpris au milieu du repas, d’autres ont dû protester de la promenade impromptue et obligatoire. Sauf les plus jeunes, saisis d’une excitation frénétique, qui profitaient de l’occasion pour faire la fête. Une poignée de mias 2 ont dû hésiter : devaient-ils se faire la bise ? L’ordre d’évacuation imposa de renoncer aux civilités.

Surpris par cette promenade nocturne, une douzaine de chats avaient cavalé dans tous les coins. Avec les bagarres de pies dans la prairie, les arrivées de matous sont mon spectacle favori. Midi et fin d’après-midi sont les heures de promenade de nos greffiers. Ils débarquent par deux ou trois, les adultes nonchalants et roulant des épaules, suivis des petits qui se chamaillent. Émergeant d’un sommeil à l’ombre du chemin de ronde, ils s’aplatissent avec dignité pour passer sous la grille, puis ils s’étirent. Chaque jour le même vieux mâle aux oreilles en dentelle, preuves d’incessants combats dynastiques, fait quelques pas avant de s’écrouler sur le goudron brûlant. Plus loin, les concubines patientent, leurs langues occupées à la toilette. Bientôt la gamelle tombera des fenêtres. L’odeur d’urine qui serre la gorge près du mur n’empêche pas les détenus d’apprécier la promiscuité de la gent féline. « Et puis je préfère ça aux rats de Fresnes. » C’est sûr... Même si, certaines nuits de printemps, une averse de canettes s’abat sur les amours miaulantes. Puis tout le monde s’endort à nouveau.

Quand les pompiers ont débarqué dans le bâtiment, un hélico de police stationnait au-dessus des filins, scrutant les environs de son œil cyclopéen. Une joie enfantine parcourait les rangs. Pour certains, cela faisait tant d’années qu’ils n’avaient pas passé la nuit à la belle étoile. Ça discutaillait fort. Ça riait. Puis, ne sachant plus comment s’occuper, certains ont tourné à pas lents.

Un ancien raconte qu’en 1974, lors des grandes révoltes, il avait passé toute une nuit dans la cour de promenade à tourner en rond avec les autres émeutiers. « Au matin, on a défilé entre deux haies de CRS et de matons mêlés. Ils nous ont rendu les honneurs, pour les uns à coup de matraques, pour les autres à coup de clef. »

Les lourdes clef d’alors constituaient des armes redoutables et les prisonniers avaient appris à les redouter. Après une tentative d’émeute à la sinistre centrale de Clairvaux vers la fin des années 1980, plusieurs taulards avaient été torturés au mitard. J’ai connu plus tard un Marseillais qu’ils avaient sodomisé avec leur outil de « travail » : en tournant la clef, comme dans une serrure, ils lui avaient déchiré les muqueuses de l’anus.

Vingt ans plus tard, à l’heure du déjeuner, je bois un café en terrasse. L’endroit pourrait sortir d’un clip de rap tournant en boucle sur les télés de la centrale Belsunce breakdown. Le poto qui m’accompagne me passe un portable : « Quincun veut te causer.

— Allo Jean-Marc, c’est moi...

Qui « moi » ? Puis la voix est remontée. Du fond de nos prisons... Profond, profond... Du temps infini des QI3.

— Tu me reconnais ?

— Oui, je crois...

Une voix franchit les murs séparant les cours des isolés du QHS4 de Fresnes... Et je revois les portes à claire-voie, aux planches de bois peintes en gris.

— Je débarquais du mitard de Clairvaux...

Puis il se tut. Je pensais alors à l’histoire de la clef violeuse.

— Mec, il va falloir qu’on se fasse une bonne bouffe.

— Mes conditions de semi sont des plus drastiques.

— J’imagine qu’ils ne te font aucun cadeau, comme d’hab.

— Comme d’hab !

— Dès que je reviens sur Marseille, je te file un rencard.

Quand je lui rends l’appareil, son propriétaire m’explique : « Il a honte de ne plus avoir de la grosse tune. Lui qui roulait en Ferrari... Il attend de faire rentrer de l’oseille pour t’inviter.

— Tu sais, je me contente d’une pizza.

— Tu le connais, il faut qu’il brille...

On ne mangera jamais ensemble. Et je ne verrai jamais sa bouille.

Au QHS, on s’était côtoyés des années sans se voir. Même une seule fois. Un mois ou deux plus tard, j’ai reçu un coup de fil du même poto : « Il est mort. À l’instant. Je suis au pied de son lit, à Sainte-Marguerite... Un cancer foudroyant... Une saloperie... On l’enterre ce samedi... Oui, je sais, tu es à la semi... J’embrasserai sa mère pour toi. »

C’était une belle nuit de juillet sur les collines. Elle aurait même été agréable sans le tintamarre de l’hélico. La plupart des détenus avaient pris leurs aises entre la cour et le ciel. Ils n’ont pas dû s’en apercevoir immédiatement. Une ondée grouillante dégoulinait de tous les orifices. Ombre plus noire que l’ombre nocturne elle-même, la marée montait à l’assaut du renfort de béton. Enfin un gars a chuchoté : « Des cafards... » Et tous se le sont dit. Des milliers de cafards noirs avaient maintenant gagné le goudron. Il en sortit ainsi jusqu’à ce que la cour se trouve égalitairement partagée entre les taulards et les cafards.

L’agent de probation sort de son bureau à mon approche et me tend une main molle. Je l’ai rencontrée pour la première fois lors de mon évacuation d’Arles5. C’est le genre qui s’applique à bien montrer tous les efforts qu’elle accomplit, comme pour rendre moins inutile sa tâche.

— Entrez monsieur Rouillan, dit la jeune femme. Je vous ai convoqué à la demande du juge spécial. Très bientôt votre procédure de suspension de peine sera examinée.

Prévenu de la lourdeur de la chimiothérapie et de la nature expérimentale du traitement, j’ai demandé à bénéficier de la loi Kouchner. En fin de peine, je devrais entrer dans les critères de son application. Mais ni la loi ni la règle n’ont jamais penché en ma faveur.

— J’ai vu que la Cour de cassation avait cassé l’ordonnance de la cour d’appel.

— Ils la pensaient sans doute trop à mon avantage.

— Sans doute... Du coup, vous repartez à zéro.

Exactement. Après vingt-trois ans de cabane je repars à zéro. Mais certainement pas tout de suite : d’abord quelques mois voire quelques années supplémentaires... Hier, dans la cour, le Blond a donné sa voix à l’évidence : « Imagine qu’ils t’aient chopé avec un calibre ! Ils t’auraient arraché les ongles avant de te brûler chaque matin la plante des pieds... (Il ricane.) Tout ça pour une phrase ambiguë dans une interview ! Il n’y a plus de mesure... que l’arbitraire !

Derrière le bureau, la jeune femme prend un air grave :

— Vous savez sans doute que vous n’obtiendrez pas la suspension.

— Je m’en doute.

— Oui, bien sûr... Mais que voulez-vous...vous ne changez pas de position... (Dans un cri du cœur.) Essayez d’y mettre du vôtre, bon sang ! Vous êtes le dernier à ne pas regretter. Alors qu’il suffirait de quelques mots. Comme votre camarade qui est passé à la télévision dernièrement. Vous l’avez vu ?

— J’étais plutôt peiné pour lui.

(Cette réaction m’étonna. Je croyais ne plus rien ressentir contre ce genre de sauve-qui-peut.)

— Mais lui au moins il restera libre.

— À quel prix ? Remarquez, il se renie sur le dos des autres. C’est beaucoup plus facile.

— Écoutez, ça n’est pas grand-chose ! On vous demande si peu... Quelques mots...

— En fait vous me proposez de faire exactement ce qui m’a valu d’être à nouveau incarcéré : la même musique, mais en changeant les paroles. (Elle semble acquiescer d’un signe de tête.) Je n’ai pas le droit de revenir sur les causes de mes condamnations sauf pour énoncer le bréviaire du repentir...

Elle ne semble pas m’avoir entendu quand elle poursuit son idée :

— Nous avons contacté votre collègue, qui est en semi-liberté à Nîmes. Il a refusé de prendre la parole. Il n’est plus d’accord avec vous. Mais il ne veut pas le reconnaître publiquement.

— Autrement dit vous avez essayé de monter un plan média pour pouvoir déclarer ensuite que je suis le dernier non-repenti et justifier ainsi que je doive subir cette nouvelle détention. Et vous arrivez devant moi aujourd’hui en espérant que de m’avoir abandonné sans traitement depuis cinq mois m’a fait changer d’avis... Déjà quelques journalistes n’hésitent pas à prétendre que j’ai récidivé. Récidivé de quoi ? Dans mon cas le prétexte de l’absence de repentir pour déterminer le danger de récidive ne tient pas. Parce que, justement, je suis déjà sorti. Et qu’au cours des dix mois de semi-liberté j’ai pris une orientation nouvelle qui, comme je l’ai déclaré, correspondait à l’époque et à ma situation personnelle.

— Vous voulez parler de votre adhésion au NPA ?

— Oui. À moins d’avoir été condamné à l’inexistence sociale et me couvrir la tête de cendres les vendredis saints, je ne vois pas où réside l’interdit légal... Cet épisode démontre que le chantage se perpétue depuis le premier jour de détention.

— Il n’y a pas de chantage, c’est une simple affaire de bon sens. Et c’est dans votre intérêt.

— Mon intérêt !

(J’entends la voix de Marlon Brando dans Le Parrain : « On va lui faire une proposition qu’il ne pourra pas refuser... »)

Mais elle continue déjà avec un sourire engageant :

— Juste quelques mots. Peut-être un ou deux articles dans la presse... Et après on oubliera tout. Et vous aussi vous aurez oublié.

— L’État est prêt à me liquider pour quelques mots exactement comme je suis prêt à mourir pour une histoire vieille de bientôt trente ans.

— Comme vous y allez !...« Mourir!...Tuer!... »

— Ce vocabulaire n’appartient à pas à la langue administrative ? Pourtant c’est bien ça : on me soignera quand les séquelles seront irrémédiables, c’est- à-dire quand je serai crevard de chez crevard !

Pourquoi continuer à questionner mon refus ? Pourquoi cet attachement fidèle à une génération aujourd’hui disparue ? Parfois douter du doute lui- même ? Ne voir aucune arrogance dans ma position de résistance. Peut-être de l’orgueil. Un orgueil intime qui n’est plus coté aux Bourses du temps présent. Quand des amis s’inquiètent, je les exhorte à changer de point de vue : « Pourquoi l’État est-il prêt à laisser mourir un condamné pour le faire changer de position politique à propos d’un conflit aussi ancien ? Qu’y a-t-il dans ces quelques coups de feu de si important qu’ils cherchent à l’éradiquer ? »

Ils mentent sur ce qui s’est passé. Ils en rajoutent et ne s’en gênent pas. Mais ils savent que sans nos regrets la boucle ne serait jamais bouclée. Voilà le sens de l’acharnement judiciaire. Voilà pourquoi j’accomplis une peine supérieure à celle d’Albert Speer, le bras droit de Hitler et architecte de la solution finale. Pourquoi pareille démesure, dont la disproportion risque à tout moment de nous faire tous tomber dans le ridicule du tragi-comique ?

(Voilà quelques mois, pour la dernière exposition du peintre Dado, le président du Monténégro, de son vrai métier trafiquant de cigarettes et autres babioles du marché noir globalisé, avait invité notre ministre de la Culture, une dame toulousaine, à la biennale de Venise. Elle fit répondre qu’il n’était pas question que sa présence honore un peintre ayant eu l’outrecuidance d’illustrer la prose d’un terroriste6.)

À l’échelle du siècle, mon propre passé est une abstraction. Ne s’est-il pas écoulé plus de temps entre nos dernières actions et aujourd’hui qu’entre la résistance à l’occupant nazi et nos premières actions en Mai 68 ?

Un camarade professeur d’université m’écrivait il y a peu : « Ta fidélité à l’événement qu’a représenté l’élan d’une partie de la jeunesse dans la lutte armée me rappelle la fidélité de Badiou pour la révolution culturelle chinoise. Refuser de reculer face à la restauration. » La fidélité de Badiou est politique, théorique, philosophique. C’est aussi une fidélité orpheline. La mienne repose sur le drame. Fidélité à une aventure sociale et humaine. Je reste fidèle au camarade garrotté un matin dans une prison catalane ; à celui assassiné d’une balle dans la nuque ; à celui devenu fou sous la torture... Fidèle à tous nos malheurs, bien sûr, mais plus encore à la joie et à la liberté, à l’incalculable liberté de combattre pour cet absolu vivant, fraternel et incandescent.

Devant les pisseux arrogants qui dégoisent sur la tristesse de la clandestinité je n’enrage même plus. Je détourne mon chemin.

Une nuit de février dernier, je suis mort pour de vrai. Allongé sur le dos, agité d’une respiration de moribond, je rassemblais mes dernières forces. « Tu dois vivre. » Vivre malgré tout. Malgré la prison. Malgré l’acharnement judiciaire. Malgré la petite dictature du quotidien. Vivre même si ce n’est que survivre. Vivre encore un petit peu.

S’ajoutant au crime ourdi par des gens conscients de leur acte et de leur impunité, la maladie me tuait. Mais aucun être humain ne mérite de crever sur le lit d’une prison. Alors j’ai pensé à Girier Lorion, propagandiste anar mort en réclusion dans les îles du Salut une nuit de décembre 1888. Agitation et fait de grève... On l’avait envoyé au bagne pour une poignée d’années. Mais à Cayenne, 80 % des condamnés ne résistaient pas à deux ans de détention. Son corps fut jeté aux requins. Un étage plus bas, un grand bruit retentit, puis des cris. Des appels en arabe. Déjà quelques voisins relayent l’urgence par des coups dans les portes. « Mirador, mirador !... Vite, vite !... » Paralysé, je me laisse aller dans cette agitation. Une brassée d’interminables minutes. Un gars s’est suicidé. Et un autre pleure et gémit. De peur et de désespoir. Enfin une cavalcade réveille la coursive. Un surveillant hurle à travers la porte. « Soulève-le, soulève-le ! » L’autre crie et pleure de plus belle. « Les secours arrivent, soulève-le... » Il doit essayer de prendre le pendu à bras le corps et de toutes ses forces le maintenir en l’air. Avec en tête une obsession : « Je ne veux pas rester dans une cellule avec un cadavre. » L’idée de la cohabitation directe avec la mort est insupportable.

Je voulais vivre, et lui, à quelques mètres, voulait mourir. L’insupportable vanité me submerge. Puis je trouve assez de force pour passer le cap.

Hier, sous la douche, un gremlin se plaignait : « Depuis que mon collègue s’est accroché, toutes les semaines je vais au psychiatre, j’en peux plus... » Combien de fois avais-je entendu de tels récits ? « J’ouvre les yeux avec la sensation de la rigidité froide d’une main près de mon visage. Elle pend. Immobile. Et là je prends conscience d’avoir dormi enfermé avec un macchabée... » « Je me suis réveillé avec une drôle d’impression, comme un sentiment de gamin pris en faute... À cause de la sensation d’humidité entre les cuisses ? Quand j’y porte la main, la couverture est poisseuse. Du sang ! Le compère du lit au-dessus s’était tranché la fémorale... »

Depuis quinze jours c’est une épidémie de suicides. D’une cellule du mitard qu’il a fait cramer, un gars s’en sort, brûlé mais vivant. Au second, Yannick, un petit braqueur, s’est tranché les avant-bras comme du saucisson. Au troisième, un gars s’en est tiré, mais en piteux état...

Elle nous a bien fait rire, l’Alliot-Marie, avec ses pyjamas en papier et ses rondes incessantes : les saints-matons ne vont sauver que ceux qui les guettent pour se couper les veines ou se pendre afin d’être découverts et sauvés sans trop souffrir. Pour les autres, ces rondes s’ajouteront à la pression des nuits de faux sommeil.

Dans le temps, un prisonnier partageant la cellule d’un suicidé recevait quelques mois de grâce. Façon de payer le traumatisme. Puis la tendance s’est inversée. Aujourd’hui on suspecte et on menace : « Vous risquez six mois de rallonge pour non-assistance à personne en danger. »

La plupart des suicidés ne laissent rien paraître, même une heure avant leur geste. Ainsi l’Albanais, un ancien militaire, avait fait son sport avec nous. Puis il était remonté au second étage de la centrale. Jean-Marie, un ancien, qui lui avait servi la gamelle, n’avait rien remarqué d’anormal, sauf peut-être une réflexion à propos des desserts. Pourquoi un gars qui décidait de mourir voulait-il deux yaourts ? (Madame Alliot-Marie, supprimez les yaourts !) Une demi-heure après, l’Albanais pendait au bout d’une corde. On a eu vent de la raison quelques jours plus tard : à quelques semaines de sa libération, le procureur menaçait de le poursuivre pour une vieille affaire s’il n’acceptait pas de signer une interdiction définitive de territoire.

Aux Baumettes, on ne peut pas dire que le conflit quotidien avec les matons soit usant ni la cause de suicides. Les choses se passent plutôt sans violence et surtout sans humiliation gratuite. Les incidents, comme les engueulades et les coups, sont rares. Pascal, un Corse de Paris et ancien boxeur (dans le temps, il a été incarcéré pour une attaque contre une prison) tombe d’accord avec moi : par rapport à Fresnes et à Fleury, les Baumettes, c’est du gâteau.

— Hier quand le minot est sorti en hurlant qu’il allait niquer tout le monde, imagine à Paname, poto, y a pas photo : il avait droit aux Eris7 et à tout le tintouin ! Plus un voyage au mitard sans toucher terre.

— À Fresnes, ils massacrent un gars pour rien et pour que dalle...

Depuis un an que je suis retombé, je n’ai pas vu un seul encagoulé. Et comme on a connu tous deux les pires QI, on a appris à reconnaître les différences.

— Et puis le fait qu’ils t’ouvrent la porte en souriant pour te donner du « Bonjour, monsieur Rouillan », ça te change, non ?

— Tu parles...

Mais c’est vrai qu’au début, je n’en revenais pas. Il y a dix ans, j’avais connu une agent de probation qui s’était fait lourdement reprendre par un directeur parce qu’elle nous démontrait trop de respect... Ici, la hiérarchie des costumes cravates est absente. D’ailleurs, depuis mon retour, je n’en ai croisé aucun. Je n’ai droit à rien, mais au moins je ne subis ni leur cinéma ni leurs mensonges. Au lendemain de l’évacuation d’Arles, le soir tard, après la fermeture des portes, le grand directeur des Baumettes avait débarqué dans ma cellule : « Je ne veux pas vous garder dans mon établissement. C’est clair ? Choisissez votre affectation : centrale de Moulins ou de Lannemezan ?

— Lannemezan ! Moulins est beaucoup trop loin pour ma famille.

— D’accord pour Lannemezan.

Le bricard derrière lui notait sur mon dossier la nouvelle affectation. Quatre jours plus tard j’étais embarqué direction Moulins.

(À suivre…)

Jann Marc Rouillan

Extrait de Paul des Épinettes et moi. Sur la maladie et la mort en prison, Agone, 2010, p. 75-91.

Dernier livre paru : Dix ans d'Action directe. Un témoignage, 1977-1987, Agone, 2018.

1. L’auteur a déjà évoqué les « gremlins » dans sa première série de « Chroniques carcérales », écrites à la centrale d’Arles en juillet 2002 : « Ils écoutent du rap à fond la caisse, parfois le soir tard. Ils parlent aux fenêtres comme aux Baumettes. Ils roulent des épaules sur les coursives… Ce n’est pas bien grave. On les surnomme d’un terme qui leur va si bien : les gremlins. Pour le moment, ils sont abonnés aux petites peines, peuplent les maisons d’arrêt et les centres de détention régionaux. Ils n’ont jamais su créer une délinquance nouvelle, ils sont restés dans leur quartier, en bas de leur immeuble, et ils se débrouillent seulement à la petite semaine… » (« La génération perdue… », Lettre à Jules, Agone, 2004, p. 99-100). On voit reparaître les gremlins dans ses Chroniques carcérales. 2004-2007, Agone, 2008, p. 105, 168, 176, 201.  [ndlr]

2. À Marseille, on désigne par « mias » (prononcer [mïa]) les hommes (plutôt jeunes) des quartiers populaires qui surjouent la virilité tout en affichant une franche coquetterie – indépendamment des particularités culturelles locale, on pourrait traduire par « gandin ». [ndlr]

3. « QI » pour quartier d'isolement. [ndlr]

4. « QHS » pour quartier de haute sécurité. [ndlr]

5. Les premiers jours de décembre 2003, la centrale d’Arles, où l’auteur purgeait sa peine, était inondée par une crue. Évacué en urgence à la maison d’arrêt des Baumettes, il raconte ce transfert dans sa première chronique, « Inondations sécuritaires », Chroniques carcérales (2004-2007), Agone, 2008, p. 13-17. [ndlr]

6. En l’occurrence Les Viscères polychromes de la peste brune, édité par La Différence en 2009. [ndlr]

7. « Eris » pour Équipes régionales d’intervention et de sécurité. [ndlr]