J’avais pensé, il y a quelque temps déjà, recueillir du matériel pour un opuscule consacré à l’inquisition fasciste. J’y ai renoncé, pensant qu’une monographie sur ce sujet se révèlerait lacunaire et manquerait de ces précisions de détail qui écarteraient le soupçon d’exagération voire d’invention.

J’utilise donc ici une partie du matériel recueilli parce qu’il ne me semble pas inutile de mettre l’accent sur la monstruosité du régime fasciste. Les faits sont si terriblement éloquents que tout commentaire serait inutile. Par conséquent, notre incursion n’est qu’une visite dans un musée des horreurs, qui vise à ce que le devoir de la lutte antifasciste reste présent dans notre esprit. C’est l’humanité qui est offensée par l’inquisition. La brutalité de la violence entre combattants est une triste nécessité. En tant que révolutionnaires, nous l’admettons. Mais s’acharner sur le vaincu sans défense, mais sévir sans nécessité absolue, mais profiter du silence des quatre murs, cela ne peut que susciter toute notre indignation et offenser notre sens de la justice.

Mais laissons la parole aux faits.

Au cours de l’été 1927, la police milanaise arrêtait le journaliste Francesco Leon, l’ouvrier Boselli, le concierge Antonio Sanvito et son épouse, accusés de diffuser la revue communiste Lo Stato Operaio. Les trois hommes furent soumis à de féroces tortures. Sanvito en mourut. À la nouvelle de sa mort, son épouse perdit la raison.

En mai de cette même année, le communiste Paolo Betti fut remis par la police milanaise à la milice de Brescia, qui le tortura en lui plongeant les mains dans l’eau bouillante, en l’affamant, en l’arrosant d’eau glacée, en lui perforant les testicules. La milice excelle dans cette férocité inquisitoriale. []

Que la milice se distingue par sa brutale férocité, cela est prouvé par la fréquence des épisodes d’une violence presque inouïe auxquels sont mêlés des gens assignés à résidence. []Le 7 janvier 1930, les confinati[déportés] sur l’île de Lipari, E. Tulli et G. Silvestrini étaient battus à coups de cravache par une bonne dizaine de miliciens, dont le centurion1Patrizi, et de l’infirmerie ils passèrent à la prison, chacun d’entre eux étant condamné à quatre mois de réclusion pour « outrage et violence envers des officiers de la milice ». Toujours à Lipari, en présence d’un centurion, Sigfrido Sozzi2, frère du martyr3, fut soumis à une féroce bastonnade de la part des miliciens, qui lui valut d’être alité pendant quinze jours. Le 14 mai, le 5 juin et le 21 juillet de cette même année, d’autres déportés politiques avaient été l’objet de traitements très brutaux de la part des membres de la milice. Le 1er janvier 1932, le déporté Filippich4  était frappé durement par des miliciens, et mourait de ses blessures le 25 du même mois. Le 3 février suivant, le déporté Balilla Vanni était soumis dans la chambre de sûreté de la milice à des violences si féroces qu’elles ne furent jugées guérissables que dans un délai de quatre-vingts jours. De l’infirmerie, il passa à la prison, et fut condamné par les juges de Lipari à huit mois de réclusion pour « outrage et violence envers les miliciens ». Le 14 mars suivant, le déporté politique Solazzi était assassiné par la milice.

Et nous fermons la parenthèse en retournant à l’inquisition fasciste.

Le 24 février 1928, dans les chambres de sûreté de la R. Questura5 de Milan, les policiers torturent Augusto Ruggieri et le tuent pour qu’il ne révèle pas les tortures subies. Le 28 novembre 1930, le professeur Marco Vinciguerrra6, critique littéraire de valeur, est laissé entièrement nu, toute une nuit, sur une terrasse de la R. Questurade Rome. Le lendemain matin, dans la prison de Regina Coeli il est contrait d’assister à la torture subie par des prisonniers slovènes, auxquels on enfonçait des clous sous les ongles des mains et des pieds. Dénudé à nouveau, Vinciguerra fut frappé brutalement. Parmi d’autres violences, il fut frappé si violemment à l’oreille droite qu’il eut une otite d’origine traumatique et perdit une partie de son ouïe. Au surplus, il dut assister à un nouveau supplice sur les Slovènes, dit du « chat à neuf queues »7. Même le professeur Rensi fut l’objet de violences, ainsi que d’autres victimes de l’agent provocateur Del Re8, infiltré dans le groupe Giustizia e Libertà. C’est le commissaire de police du quartier, Trionfale Menichincheri, qui dirigeait ces opérations inquisitoriales.

Au cours de l’année 1931, 79 personnes furent torturées dans les prisons de San Giovanni in Monte, à Bologne, victimes elles aussi du même Del Re. Deux de ces martyrs, Quattrosoldi et Lantini, furent martyrisés avec des fers rougis au feu. Quatre des suppliciés moururent. L’ouvrier Giorgio Scarabelli fut torturé pendant quinze jours, du 8 au 25 novembre, dans une chambre de sûreté de la R. Questurade Bologne. Pendant toute cette période, on ne donna à manger à l’héroïque communiste qu’en trois occasions, quand épuisé par les bastonnades, il semblait près de tomber en syncope. Sous les yeux du commissaire Pastore, on lui enfonça des épingles sous les ongles et on lui brûla le dessous des pieds. Aux Murate9 de Florence, l’ouvrier Renato Giacchetti fut torturé pendant quatre mois.

Je ne fais ici que rappeler quelques cas. Le matériel que j’ai à ma disposition est bien loin d’être complet. Et, du reste, c’est seulement à la chute de la tyrannie fasciste que l’on pourra traiter de façon exhaustive de ce douloureux thème. Et même à ce moment-là, beaucoup de ces viles férocités resteront encore ignorées. […]

Comme il ressort de tout ce que nous avons dit jusqu’ici, presque toutes les tortures visaient à « faire parler », pas seulement à obtenir des aveux, mais aussi à dénoncer des coreligionnaires, qui, le plus souvent, sont aussi des amis, c’est-à-dire plus que des frères. La torture morale vient s’ajouter à la torture physique, et elle n’est pas moindre.

Venons-en maintenant à la question des suicides.

Les affaires de « suicide » en prison restent, et resteront peut-être toujours, entourées d’un épais mystère. La tendance générale de la presse antifasciste est de présenter ces cas-là comme des assassinats déguisés. Et un certain nombre de « suicides » ne sont à coup sûr que des justifications des autorités pénitentiaires et policières. Mais, au fond, entre l’assassinat et le suicide il n’y a guère de différence : il est clair qu’un père de famille, équilibré et forgé par mille batailles, ne se suicide que poussé par des motifs aussi tragiques que la peur de céder aux tortures et de se transformer en délateur.

En août 1927, l’ex-chef de gare Pirola, de Sondrio, dénoncé au Tribunal spécial, meurt dans la prison de San Vittore à Milan. Les autorités font savoir aux membres de sa famille que Pirola s’est « pendu » et leur dénient le droit à l’autopsie de son corps.

En janvier 1927, les autorités annoncent à sa famille le « suicide » survenu dans la prison de Regina Coeli, à Rome, du professeur Umberto Ceva10, détenu à la suite du fameux « procès des 2411 ». Au mois d’octobre de la même année, on retrouve pendu dans une cellule de la prison de Santo Stefano le détenu politique Rocco Pugliese, socialiste. Quelques jours auparavant, Pugliese avait été frappé si brutalement qu’on avait diagnostiqué une rupture artérielle. Le médecin refusa de signer le certificat attestant son « suicide ». Un autre prisonnier politique, Bartolomeo Castellano, avait été trouvé mort quelques jours avant dans la cellule de rigueur.

En décembre de la même année, l’ouvrier Oreste Burnelli,qui était revenu en Italie après avoir mené des activités en France pour le compte de la Ligue italienne des droits de l’homme fut arrêté et soumis à des tortures dans la prison de Baricella. Trois jours après son arrestation, les autorités communiquaient à sa famille que Burnelli s’était pendu.

Et combien de ces cas restent ignorés ! Mais ceux que nous connaissons ont tous une caractéristique très significative : celui qui s’est suicidé ou qui a été « suicidé » était en détention provisoire et soumis à un interrogatoire.

Le cas du communiste Gastone Socci est très emblématique : il est évident qu’on a affaire à un assassinat même si, effectivement, il y eut suicide par pendaison, comme l’annonça le gouvernement fasciste afin de s’opposer à une autopsie. Torturé dans une cellule souterraine de la prison de Pérouse, de décembre 1927 à février 1928, d’abord à coups de bâton, puis par privation d’alimentation, puis par des entéroclyses de teinture d’iode, Sozzi ne put être poussé au suicide que par le désespoir.

Il avait été interrogé par le général Ciardi, du Tribunal spécial, et par un inspecteur du ministère de l’Intérieur qui avaient un mandat formel : arracher à Sozzi, par tous les moyens, des aveux sur l’activité clandestine des communistes en Italie. Mourut-il à la suite de ces tortures ? Ou fut-il tué pour qu’avec sa vie disparaisse le témoignage de ces féroces interrogatoires ? Ou se suicida-t-il parce qu’il était allé jusqu’au bout de son héroïsme ? De quelque façon qu’elle ait eu lieu, la mort de Sozzi fut un assassinat.

Il est des antifascistes qui tiennent pour inopportune la révélation de ces monstruosités inquisitoriales. Ceux-là craignent que la peur de la torture anéantisse ou refroidisse la « volonté de faire » et entame la confiance dans le progrès humain, comme si la ténacité stoïque de tant de martyrs ne faisait pas la preuve qu’un homme décidé ne plie pas devant les tortures physiques et morales.

D’autres antifascistes craignent que les tableaux de la cruauté fasciste n’alimentent le goût de la vengeance. Ô moralistes ! Quand sonnera l’heure de la revanche antifasciste, être durs sera une nécessité et un devoir. Que de temps il a neigé sur les rancœurs, qui sont pour la plupart la brûlure de la violence que le seul et sans défense a subie de la part d’une foule de gens armés. Que de temps désormais. Après une victoire complète, le pardon sera doux et juste. Mais avant, dans la longue lutte purificatrice, le pardon serait une trahison, non seulement envers le développement de la révolution italienne mais aussi envers le monde entier.

Notre révolution devra prouver qu’étouffer les libertés les plus élémentaires et piétiner la justice jusqu’à se voir ravalés au rang d’inquisiteurs est un crime qui doit être expié. La bourgeoisie tout entière, la police, la magistrature, le clergé, les officiers de l’armée, le journalisme aux ordres12 devront expier ce crime. À la nuit noire devra succéder une aurore rouge si nous voulons que nos lendemains soient des jours chauds et ensoleillés sans nuages menaçants à l’horizon.

Camillo Berneri

Texte initialement publié dans Almanacco Libertario pro Vittime Politiche per l’anno 1933.

Extrait du recueil de textes Contre le fascisme. Textes choisis (1923-1937) de Camillo Berneri, édition établie par Miguel Chueca, paru aux éditions Agone le 21 août 2019, p. 266-278.

1. Ce grade de la milice fasciste, puis de la MVSN (Milice volontaire pour la sécurité nationale), correspond à celui de capitaine dans l’armée régulière. [nde]

2. Sigfrido Sozzi (1910-1984) était membre du PCd’I depuis six ans quand il fut arrêté en 1930 pour diffusion de tracts appelant à manifester à l’occasion du 1er Mai. Condamné à cinq ans de confino, il alla d’abord à Ponza avant d’être envoyé à Lipari. [nde]

3. Gastone Sozzi, communiste comme son frère, Sigfrido, fut retrouvé mort en février 1928 à la prison de Pérouse. Pendant la guerre d’Espagne, on donna son nom à une centurie formée essentiellement par des militants italiens, qui finirait pars’intégrer dans les Brigades internationales. [nde]

4. Giovanni Filippich était originaire de Trieste et se considérait comme Slave. [nde]

5. La Regia Questura, soit la préfecture de police du royaume. [nde]

6. Mauro Vinciguerra fut un des signataires du fameux « Manifeste des intellectuels antifascistes » paru dans les colonnes d’Il Mondo le 1er mai 1925. [nde]

7. Dit en anglais « cat-o’-nine-tails », il désigne un fouet constitué d’un manche de bois auquel sont fixées neuf lanières de cuir dont chaque extrémité se termine par un nœud doté parfois d’une griffe en métal. [nde]

8. Carlo Del Re (1901-1978) était un avocat proche du groupe Giustizia e Libertà [GeL] dès 1929. Il se mit peu après au service de la police politique fasciste, qui fit arrêter, fin octobre 1930, tous les giellisti[membres du groupe GeL]. [nde]

9. Cette prison était établie dans l’ancien monastère homonyme jusqu’à sa fermeture en 1984. Malatesta y fut emprisonné, ainsi que des antifascistes comme Salvemini, Nello Rosselli et Carlo Levi. [nde]

10. Docteur en chimie, Umberto Ceva (1900-1930) était un républicain engagé dès 1926 dans des activités antifascistes clandestines, membre du noyau milanais de GeL. Pris dans le grand coup de filet ordonné pour la nuit du 29 au 30 octobre 1930 par le chef de la police fasciste, Arturo Bocchini, qui voulait lui faire endosser la responsabilité de l’attentat de la place Giulio Cesare (Milan, 12 avril 1928), Ceva se suicida la nuit de Noël 1930. Sa sœur, Bianca Ceva, publie en 1955 le livre 1930, retroscena di un dramma, afin d’empêcher la réhabilitation par la justice de Carlo Del Re, le dénonciateur de son frère. [nde]

11. Les militants de GeL arrêtés en octobre 1930, au nombre de 24, furent jugés au cours de deux procès successifs, organisés en mai et juin 1931. Les arrestations furent facilitées par la présence au sein de GeL de trois agents stipendiés par le régime : Carlo Del Re, l’écrivain Pitigrilli et Enrico Brichetti, camarade d’enfance de Berneri, ex-légionnaire fiumain et ex-dirigeant de l’ARS [Azione Repubblicana e Socialista : Action républicaine et socialiste]. Celui-ci ne serait démasqué qu’en 1938. [nde]

12. Traduction approximative de l’expression « giornalismo biadaiolo », adjectif formé sur « biada », le foin qu’on met dans la mangeoire des animaux. Avec ce mot, Berneri voulait dénoncer les journalistes « qui vont à la soupe » ou « à la gamelle » : le journalisme vendu aux pouvoirs établis. [nde]