Les massacres de Florence sont étroitement liés à la violente campagne contre la franc-maçonnerie menée par la presse fasciste au cours de la seconde moitié du mois de septembre 1925.

Le 25 septembre, l’Idea Nazionale publie une circulaire en provenance de la franc-maçonnerie italienne demandant l’aide d’une force internationale contre le fascisme et l’aggravation de la chute de la lire. Le secrétaire du Suprême Conseil du 33e degré, le professeur Ettore Ferrari déclare qu’il s’agit d’un « faux insensé et impudique ».

L’Idea Nazionale se refuse à donner crédit à ce démenti, à soumettre la question de l’authenticité du document à un jury et continue à multiplier ses accusations.

Dans son numéro du 25 septembre, mis en vente dès le soir du 25, le journal Battaglie Fasciste de Florence publie en première page un manifeste sous le titre suivant, « Mot d’ordre pour le Fascio de Florence contre la franc-maçonnerie » :

À partir d’aujourd’hui, on ne doit plus accorder la moindre trêve à la franc-maçonnerie et aux francs-maçons. La dévastation des loges s’est soldée de la manière la plus imbécile et ridicule. Il faut frapper les francs-maçons dans leurs personnes, dans leurs biens, dans leurs intérêts. Sans démontrer de respect à personne. La pression de notre sainte violence ne doit pas leur permettre de donner signe de vie. Lutte à outrance, sans ménagement et sans lésiner sur les moyens. Nous nous proposons de libérer définitivement, et par tous les moyens, l’Italie de ses pires ennemis.

Le manifeste est signé du « Directoire du Fascio florentin ». Ce directoire est formé de trois personnes : Odoardo Cagli, Alfredo Barlesi et Giovanni Luporini.

Dans la nuit du vendredi 25 au samedi 26 septembre, les fascistes florentins partent à la chasse aux francs-maçons. Les escouades des matraqueurs sont sous les ordres du triumvirat du Directoire. Deux francs-maçons, le médecin et professeur Berti et l’industriel Biondi, sont bastonnés dans le centre-ville, de même qu’un fasciste exclu du parti et un fasciste dissident.

Dans la journée du samedi 26, les bastonnades continuent à plus large échelle. Des escouades de fascistes envahissent le Palazzo Vecchio, le siège de la municipalité, et ils bastonnent plusieurs employés francs-maçons ou présumés tels. D’autres équipes envahissent le bureau des taxes municipales et bastonnent les employés. Des commerçants et des représentants des professions libérales sont agressés dans les rues et dans les cafés. Le 27, les bastonnades se poursuivent.

Le même jour, parlant à Vercelli aux chemises noires, Mussolini déclare :

Si cela est nécessaire, nous userons du manganello 1 et même du fer. La foi qui surgit doit être nécessairement intolérante. Ou ma vérité est la vérité, ou c’est la tienne. Ou c’est la tienne et ce n’est pas la mienne. Si je pense que ma vérité est la vérité, je ne peux tolérer les vociférations clandestines, les pièges tendus en travers de ma route, la lâche calomnie, la diffamation infâme. Tout cela doit être supprimé, emporté, englouti.

Puisque tous les journaux fascistes accusent la franc-maçonnerie de procéder à des menées clandestines, à des embuscades, etc., les fascistes se sentent encouragés à persévérer dans leur action.

Et, de fait, dans la journée du 28 septembre, les bastonnades continuent. Les victimes sont presque tous des commerçants, des négociants, des gens des professions libérales. Dans la nuit du 28 septembre, le Directoire du Fascio publie un manifeste où « il assume absolument toute la responsabilité des actes des saintes et pourtant légères représailles menées par les fascistes modestes et valeureux de la première et de la dernière heure » et, dans le même temps, « il ordonne que tous les fascistes suspendent toutes leurs initiatives et leurs violences et qu’à la place, ils s’occupent d’identifier tous les indignes adhérents à une quelconque organisation franc-maçonne dans le but de mieux connaître les objectifs utiles à une action punitive radicale, décidée et nécessaire ».

Malgré cet appel, les bastonnades continuent tout au long du mois de septembre. La police brille par son absence. Le 30 septembre et le 1er octobre, les bastonnades sont suspendues. La raison de cette trêve est expliquée dans le commentaire au manifeste du Directoire daté du 28 septembre, dans les colonnes de Battaglie Fasciste (3 octobre) :

La lutte contre la franc-maçonnerie se poursuit avec plus d’intensité. Nous sommes partis d’un point ferme, et notre première action, microscopique, semblait avoir mis l’ennemi en déroute.

Sottises que tout cela !

L’ennemi est plus aguerri que jamais.

La lutte contre la franc-maçonnerie est engagée à fond, et le programme ne peut être que celui-ci : la franc-maçonnerie doit être détruite et les maçons ne peuvent avoir droit de cité en Italie.

Pour atteindre ce but, tous les moyens sont bons, du manganello aux coups de revolver, des vitres cassées au feu purificateur.

Ceux dont l’appartenance actuelle à la secte est désormais avérée doivent être proscrits de la liste des gens fréquentables. Il faut faire obstacle au moindre de leurs actes, de leurs gestes : il faut leur rendre la vie impossible. S’ils sont employés dans les administrations de l’État ou des municipalités, ils doivent être renvoyés sur le champ ; s’ils appartiennent à des administrations privées, leurs employeurs devront les licencier, faute de quoi leurs entreprises seront détruites. Ceux qui exercent une profession libérale devront être boycottés par la clientèle, et il en ira de même pour les exploitants industriels.

C’est pourquoi l’action continue. La trêve momentanée est nécessaire pour mieux se préparer à opérer le grand saut vers de nouvelles actions, qui seront décisives.

Le journal est mis en vente le 2 octobre au soir et le soir de ce jour, le « vénérable » Bandinelli, un homme d’une soixantaine d’années, est bastonné. La soirée suivante, une escouade de fascistes se présente chez Bandinelli, et un membre du Directoire, Luporini, en compagnie d’un autre fasciste, essaie d’obliger Bandinelli à lui donner la liste des francs-maçons de la ville. Comme le « vénérable » s’y refuse, les fascistes le menacent et, probablement, le frappent. Un autre franc-maçon, un certain Becciolini, voisin du premier, intervient et tire sur Gambacciani, le blessant légèrement, et sur Luporini, qui est frappé à mort. Les fascistes en faction dans la rue interviennent. Bandinelli essaie de s’enfuir, mais il est repris. Quant à Becciolini, il tombe sous les balles des assaillants. L’appartement de Bandinelli est dévasté et les meubles incendiés. Les pompiers sont contraints de reculer devant les menaces des fascistes. Ceux-ci sont sur le point de prendre d’assaut l’appartement voisin de l’ex-député socialiste Frontini, mais n’ayant pas reçu encore d’ordres précis, hésitants et divisés, ils y renoncent, impressionnés par les cris de protestation et d’épouvante des voisins.

Des représailles immédiates et désordonnées, on va passer à la terreur systématique 2. Les escouades fascistes sont rassemblées au siège central du Fascio. On fait évacuer les rues centrales. Tous les traînards sont bastonnés. Les cafés sont contraints de fermer ! Les théâtres sont envahis et les représentations interrompues. On menace les étrangers qui protestent contre ces faits 3. Les fascistes commencent à dévaster les cabinets et les commerces. Trente cabinets d’avocats, un cabinet d’expert-comptable et de nombreux commerces et laboratoires sont pris d’assaut. Les meubles sont jetés dans les rues et incendiés. Et cela a lieu tout près de la préfecture, du poste de police et de la caserne des carabiniers.

Ensuite on s’en prend aux habitations privées. La maison de la femme de lettres Amelia Rosselli 4, déjà saccagée le 15 juillet 1925, essuie plusieurs coups de feu. La demeure de l’ex-député Frontini est prise d’assaut, mais des officiers et des soldats étant accourus de leur propre initiative en entendant les cris de la famille, les assaillants s’enfuient.

D’autres escouades tentent de pénétrer dans les demeures des professeurs Mariotti et Pierracini, socialistes tous les deux, mais leurs portes résistent. Les appartements de l’ex-député Targetti et du toujours député Baldesi sont saccagés. Le socialiste Ferro voit son appartement envahi, mais il réussit à s’enfuir par les toits, en chemise. La Disperata [la Désespérée], une des escouades fascistes les plus brutales, parvient à escalader la demeure de l’ex-député socialiste Pilati, mutilé de guerre et décoré. Pilati, surpris dans son sommeil, n’a pas eu le temps de s’armer. Un des fascistes décharge toutes les balles de son revolver sur lui, sous les yeux de sa femme et de son fils de quatorze ans. Pilati, atteint par quatre balles, meurt à l’hôpital après trois jours de terribles souffrances. Une autre escouade se rend à la villa de l’avocat Consolo, enfonce la porte et, une fois que les fascistes ont découvert l’avocat entre les deux petits lits de la chambre des enfants, ils poussent la femme de la victime et ses rejetons dans un angle de la chambre et font feu à huit reprises sur l’avocat. Cinq coups de feu blessent à mort la victime 5. L’appel aux « représailles », communiqué par téléphone aux fascistes des faubourgs et des communes voisines, étendle massacre et les saccages.

À Ponte-Mensole, la demeure de l’ex-capitaine d’infanterie Fattirolo est prise d’assaut, et le propriétaire des lieux réussit à s’échapper, à l’aide de draps de lit noués entre eux, en passant par un terrain situé à l’arrière de chez lui. À Legnaia, la maison et la pharmacie du docteur Caparotta sont saccagées et celui-ci échappe de peu à la mort. À Tavanella, la demeure de l’avocat Chiti est saccagée, et lui-même est en grand danger. À San Baronto, la villa du grand maître Domizio Torrigiani est incendiée et détruite. À Arezzo, les cabinets des avocats Gatteschi et Morvidi sont dévastés. À Trespiano, la villa de la famille Pozzi – des gens riches et philofascistes – est saccagée.

Ne parlons pas des bastonnades, dont certaines furent gravissimes. Le 4 du mois, il y eut de grands saccages de commerces et d’habitations privées, les premiers appartements touchés appartenant presque tous à des philofascistes. Le même jour, Farinacci envoie un télégramme de Rome : « Ordonne nom du président cesser toutes représailles. » Le 5 octobre, Farinacci vient à Florence pour y procéder à une enquête. Le communiqué officiel qui en est issu contient des phrases de ce genre : « L’assassinat de Consolo est justifié par la circonstance que la victime… fut rédacteur de l’Avanti, candidat politique maximaliste et un des chefs de Non mollare 6. » Après qu’on a justifié le saccage des commerces et des logements privés, on qualifie les représailles de légitimes. Un article de Farinacci conclut comme suit : « Continuons imperturbables notre action jusqu’à ce que plus un seul adversaire de la cause nationale ne foule le sol sacré de notre patrie. »

Mussolini intervint quand la réaction de la presse internationale et les protestations des consulats – Florence étant une ville où résident de nombreux étrangers – commencèrent à le préoccuper.

Camillo Berneri

Extrait du recueil de textes Contre le fascisme. Textes choisis (1923-1937) de Camillo Berneri, édition établie par Miguel Chueca, paru aux éditions Agone le 21 août 2019, p. 254-260.

1. Le manganello était le gourdin chargé de faire entrer la doctrine fasciste dans la tête des Italiens les plus récalcitrants à son apprentissage. [nde]

2. La nuit du 3 au 4 octobre 1925 à Florence a été baptisée par les Italiens « Nuit de la Saint-Barthélemy ». Dans son roman La Chronique des pauvres amants, l’écrivain Vasco Pratolini l’évoque sous le nom de la « Nuit de l’Apocalypse » (Albin Michel, 1988, p. 274). [nde]

3. En 1925, il existait déjà une forte colonie étrangère établie à Florence. [nde]

4. Il s’agit de la mère des frères Rosselli (membres fondateurs du groupe antifasciste « Giustizia e Libertà »), assassiné en 1937 par la Cagoule, un groupe paramilitaire français sympathisant du fascisme. [nde]

5. L’épouse de Consolo a perdu la raison et un de ses enfants est mort des suites de la frayeur qu’il a subie. [nda]

6. Non mollare est le titre de la petite feuille antifasciste fondée en 1925 à Florence par Gaetano Salvemini, les frères Rosselli et Nello Traquandi. [nde]