La grille de la fouille franchie, le large couloir s’ouvre sur la détention. Les lieux ressemblent encore à n’importe quelle autre prison de France et de Navarre, la même succession de sas, la même teinte pisseuse des murs et les mêmes relents d’enfermement, de saleté. De peur. Et une rumeur. Celle qui tord les boyaux. Qui apeure les nouveaux arrivants et les marque au fer rouge. On s’en souviendra toute notre vie de son premier baiser, de sa langue froide. Du goût de la salive au fond de la gorge quand on déglutit. Elle transpire du plâtre des murs. Elle goutte à goutte des coursives suspendues. Elle glisse sous les portes de bois avec les courants d’air. Et on ne s’y habitue jamais. On la supporte seulement. Jusqu’à ce qu’elle s’impose à nous comme « notre atmosphère ». Un ersatz d’oxygène dont on ne comprend pas s’il nous permet de survivre ou s’il nous tue à petit feu. Et celui qui a passé derrière ces murs presque une vie peut témoigner que pas une heure elle ne s’interrompt.

Jusqu’au cœur des instants les plus obscurs de la nuit, la rumeur de la prison est aussi inexpugnable que le béton et les grilles. Parfois des cris, parfois une plainte, un brouhaha d’usine, la volée de coups derrière une porte, un chuchotement, le cliquetis des couverts dans les assiettes Duralex les soirs de ramadan, le roulement chaotique d’un chariot, l’arpège du sondage des barreaux, un haut-parleur nasillard scandant les « Remontée intermédiaire du quatrième étage »...

Ici le silence, le vrai, n’existe pas. Et après vingt ans on craint dans nos pires cauchemars que la rumeur nous accompagne dans les limbes de la mort. Allongés dans le sac plastique individuel on frissonnera à l’appel du talkie-walkie. « Quatrième pour le pic, j’ai un DCD à embarquer... »

Dehors, si je le voulais vraiment, je parvenais à retrouver le silence. Il m’envahissait dans le bus 22 qui remontait le boulevard Michelet en direction de Mazargues ou quand je sortais du métro sur la Canebière à l’heure où le soleil couchant se présente exactement dans l’axe du Vieux-Port. Aux feux rouges, les rangées de piétons équipés de lunettes noires paraissaient contempler une éclipse. L’accès au silence serait-il un luxe de solitaire ? Rejoint par le volontarisme désespéré des rêveurs ?

Chez vous, la rumeur des chaînes est sans doute plus difficile à identifier, moins visible, maquillée. Et muette. Sauf peut-être le soir à vingt heures pour la grand-messe de propagande. Dehors, l’ordre règne par le renoncement. Des milliers de petits renoncements à être vraiment libre. Dedans, impossible d’éviter l’ordonnance des commandements. Impossible d’éviter les autres. Les congénères ne font qu’un, une brochette numérotée et alignée au garde-à-vous. Qu’ils le veuillent ou non, ils appartiennent corps et biens à la pulsation comprimée, opprimée, grouillant sur elle-même d’une stagnation convulsive. Pour lui échapper, certains sont prêts à franchir les murs sous les balles et à jouer Tarzan pendu à sa liane sous un hélicoptère.

Un gars escalade le grillage des promenades et se laisse retomber lourdement de l’autre côté. J’ai cru d’abord qu’il faisait tout ce cinéma pour récupérer un yoyo. (Quinze jours de mitard, c’est le prix à payer par un plus riche ou un moins miséreux pour recouvrer la propriété d’un téléphone portable ou de quelques barrettes de shit.) Il court maintenant en direction du bâtiment. Toutes les activités ont cessé. Même les discussions. Fred est resté avec son as de cœur en l’air. Léon laisse choir sur sa poitrine le chapelet de bois qu’il aime à tripoter, les yeux bleus perdus dans le vague. Fabien n’a plus envie de blaguer de tout et de rien. Lentement, à la manière d’un troupeau de bovins, les prisonniers s’amassent le long du grillage. La même envie d’être témoin les motive : pouvoir raconter à des absents et à des mal-chanceux qu’on était aux premières loges. « J’ai tout vu et j’en croyais pas mes oreilles. »

Un faux silence envahit l’espace immobile autour de nous, car une question résonne dans toutes les têtes : savoir ce qu’il adviendrait à celui qui a osé briser le tabou. Finalement, le candidat à l’escampette ne parvient pas à s’accrocher aux barreaux du deuxième étage. Trois fois il essaye. Et trois fois il échoue. Il est maintenant face au mur, les bras ballants et les pieds plantés dans les déchets accumulés sous les fenêtres. Un haut-parleur l’appelle par son nom. Il soupire puis, les épaules basses, il obéit. Et chacun reprend ses activités. Le lendemain, La Provence raconta une histoire bien différente, un conte de fonctionnaires qui, avec sang froid et professionnalisme, avaient neutralisé la cavale sur le mur. (Une histoire pour les gens du dehors.) Les juges condamneront l’audacieux, qui pourra revendiquer « J’ai essayé de m’arracher des Baumettes... Moi je ne dors pas. Je ne suis pas un mouton... »

Lorsqu’une bagarre éclate, c’est un silence trompeur qui s’installe. Notre chair est prévenue comme par une alarme reptilienne. On se tait et le cœur bat plus clair. Les coups qui tombent sur la peau nue frappent aussi brutalement le temps et l’espace autour. Tout vibre au rythme des instincts animaux. Impossible de prendre parti. Sauf si l’un des corps traversés de convulsions anarchiques est celui d’un ami. Une voix voisine est toujours là pour rappeler à l’ordre : « T’en mêle pas, c’est une histoire de clando... » ; « Laisse tomber c’est un charclo... » La plupart du temps, je poursuis mon chemin. Sauf si la densité de l’attroupement ferme le circuit habituel.

À l’occasion des bagarres, la rumeur mute. Elle devient le coup lui-même, le crissement des semelles sur le goudron, la déchirure des tissus et de l’épiderme. Elle devient la meurtrissure. Notre meurtrissure intime. La meurtrissure socialisée de notre espèce.

La dernière fois, l’embrouille a débuté à mes pieds. Assis en tailleur sur une serviette de plage, deux jeunes beurs jouent aux dames. Un coup part puis deux, trois... Et c’est une averse de printemps. Un cercle de spectateurs se forme, qui définit l’arène au centre de laquelle les deux gladiateurs sautillent pareils à des gallinacés de combat. Un costaud profite du désordre pour fendre la foule et se diriger droit sur un autre qui ne demandait rien à personne. Un poing sur orbite dessine un demi-cercle dans l’air avant de s’abattre comme une pierre. La cible n’a pas esquissé le moindre geste de défense. Puis elle porte une main à la bouche et du sang s’échappe entre ses doigts. Des yeux elle questionne l’agresseur d’un pourquoi insistant tandis que deux gars l’ont enlacé avant qu’il ne frappe encore.

J’ai eu mal pour lui. D’un autre mal et pourtant le même. Un mal aux tripes. Indigestion d’un trop-plein d’injustice. Où avais-je égaré mon armure ? Qu’arrive-t-il à ma carapace ? Celle qui me permet de tenir le rôle du témoin, qui me protège des éclaboussures. Celui qui n’est pas capable d’échapper aux malheurs des autres laisse toute latitude à leur tyrannie ordinaire. Chaque instant ne sera plus qu’une moisson de l’infamie carcérale. En prison, les saints et les héros sont fatigués, ils ont déserté. Et le courage est pavé de trop de lâchetés.

Ne pas s’encombrer de sentiments. Ne pas subir. Si on veut durer ou même si on espère sortir sans être trop amoché. Je connais la règle. Que j’ai eu tout le temps de réviser. Le plus ignoble des taulards n’est jamais le pire des hommes. Ça aussi je l’ai appris et vérifié cent fois. Face aux détenus, le tortionnaire par goût ou par subordination franchira plus naturellement le seuil de la monstruosité.

Dans les années 1880, au bagne de Cayenne, le bourreau se prénommait Chaumette. Condamné à mort par les assises de la Marne pour le meurtre d’un vieux, sa peine commuée en prison à vie, il remerciait la société en guillotinant ses congénères. Était-il plus mauvais que le commandant qui lui versait une prime de 150 francs pour chaque assassinat légal ?

Et le sinistre mouchard Plista, condamné au bagne pour avoir trucidé la vieille femme qui l’avait élevé : était-il moins honorable que le chef de camp de l’île Saint-Joseph, M. Bonafai, qui l’utilisa pour provoquer le massacre de quinze relégués anarchistes, les 22 et 23 octobre 1894 ? Charles Simon, appelé « Biscuit », à peine âgé de vingt ans, fusillé au début du massacre. Malhey, révolvérisé dans sa case, les fers aux pieds. Et Leauthier, cordonnier de son état, condamné à perpétuité pour un attentat, qui déboutonna sa vareuse et présenta sa poitrine aux assassins en uniforme.

Sans oublier la violence quotidienne. De petits rien en pas grand-chose, elle s’accumule. Si insidieuse. Elle serre la gorge et la raison. Une lettre censurée, une autre disparue, un refus de donner du travail, un transfert repoussé, une décision sans appel... il suffit de presque rien pour faire déborder le trop-plein. La violence est alors le seul moyen d’échapper à l’horrible absurdité du système. De répondre à son inhumanité. La violence contre les matons, contre les autres détenus ou contre soi-même appartient à la violence globale de l’institution pénitentiaire. Elle découle de sa violence nourricière. C’est le cri de la volonté du détenu qui veut retrouver, à n’importe quel prix, une condition humaine, même la plus dégradée.

Épuisé par la maladie et trois mois d’hospitalisation, je remonte le couloir central à petits pas. Le briscard qui m’escorte n’est pas plus pressé que moi. Au vol, il claque deux bises à une matonne venue à sa rencontre. Quand il se retourne pour accompagner la fermeture de la grille, je surprends son regard rivé sur les fesses qui s’éloignent, moulées par la toile étroite de l’uniforme. Je profite du ralentissement pour reprendre ma respiration et passer le sac poubelle contenant mon paquetage d’une main à l’autre.

Après le sas du bâtiment A, le couloir me déroute. Ai-je été trop dressé aux rectitudes des citadelles des hautes sécurités ? Là-bas, les galeries sont si larges que la circulation y est réglementée. Gare à celui qui n’obéit pas au code en vigueur : « Longez le mur de gauche »... « Marchez au milieu »... « Suivez la ligne blanche »... Rien de tout cela aux Baumettes, point de parquet ciré ni de dalles luisantes reflétant la lumière qui tombe des vasistas mais un désordre de recoins et d’escaliers aux larges marches de béton gris. Tantôt les couloirs rétrécissent, tantôt ils s’élargissent. Quand ils ne se grimpent pas de travers. Parfois, trois ou quatre marches se dressent, orphelines d’un étage disparu.

Le couloir serpente maintenant telle une ruelle, suivant la pente de la colline entre les constructions ajoutées au gré des aménagements : là un poste fixe, trois bureaux, une salle d’attente... Est-ce l’aspect anarchique, provisoire et perpétuel à la fois ? ou bien ces murs de parpaings badigeonnés de peinture à l’eau ? les lieux m’évoquent une ruelle gravissant la pente d’une favela.

Ce couloir est à l’image de la ville au bord de la- quelle est posée la prison. D’une extrémité à l’autre, des cités de la Cayolle à celles des quartiers Nord, comme au cœur des rues étroites et bruyantes du centre-ville, de Noailles au Panier ou à la Belle-de- Mai, on y crie plus qu’on y chuchote et on n’y craint jamais de tartiner des civilités à un ami de la veille comme à une connaissance lointaine. Ainsi il ne viendra jamais l’idée à un maton d’interrompre une série de bises ni de faire une remarque parce qu’un gars en appelle un autre en lui hurlant au ras des oreilles. Ici, la sociabilité n’a pas été brisée. On ne marche pas en rang et on n’obéit pas instantanément à la consigne. Il faut voir, quand les feux passent au rouge, annonçant le blocage des grilles pour laisser le passage à l’escorte d’un isolé, les matons se démener comme des diables pour coincer les gars : certains s’échappent en courant, d’autres se planquent dans un recoin... Tout en haut, près du centre scolaire, une surveillante originaire de Béziers se poste en général au milieu du couloir, les bras écartés, prête à plaquer le premier qui tenterait de prendre la poudre d’escampette.

Même les salles d’attente sortent de l’ordinaire. Un matin de parloir, j’ai été poussé dans l’une d’elles, un réduit coincé au bout d’un escalier, huit marches étranglées entre quatre murs. (Une architecture que Max Ernst aurait appréciée à sa juste valeur...) Installé avec d’autres sur les gradins de ce théâtre aveugle, j’observais, tout en bas, sur la première marche, dansant une valse tragique, un de ces mecs qui ne peuvent rester en place, un pas, deux pas puis demi-tour, au ras du mur, un pas, deux pas et demi-tour, son visage frôlait chaque fois l’obstacle, les semelles des Adidas couinaient sur le béton peint, son regard sombre courait de la fenêtre grillagée à la grille de la porte, chaque pas scandant un « Je veux être ailleurs... Je veux être ailleurs... Je veux être ailleurs ».

Il y a bien longtemps, lors d’une balade au Jardin des Plantes, j’ai découvert un loup, seul dans une cage si étroite qu’il avait à peine la place de tourner sur lui-même. Il balançait lentement la tête, avec dans ses yeux d’or le même exil, la même urgence vaine.

Un autre sas. On dépasse le bâtiment B. Le sac me scie la paume de la main. Un nouvel escalier. D’autres bureaux désertés. On arrive à hauteur du bâtiment C, une coursive fantomatique, l’ancien mitard, QHS 1 et quartiers des condamnés à mort. Elle n’est plus occupée que par quelques auxiliaires et les cuisiniers. À l’opposé, le hall de la chapelle, rebaptisée « centre multimédia », est encombré d’enseignants, intervenants, visiteurs et élèves – que l’on reconnaît tout de suite : ils sont beaucoup plus âgés que leurs instituteurs.

Enfin, une quinzaine de marches dans un coude et l’escalier s’élargit en estuaire. Nous entrons dans le bâtiment D. La cellule qu’on m’a désignée est située au quatrième, l’étage des condamnés « définitifs ». Comme pour ma cellule précédente, la fenêtre s’ouvre sur la colline. Une autre configuration héritée des temps anciens, maintenue malgré l’omniprésence du système de vidéosurveillance : les cellules des détenus « dangereux » devaient rester sous l’œil permanent du mirador.

Le bâtiment D est plus récent que l’ensemble des Baumettes, plus d’un demi-siècle sépare leur construction, et il surplombe la prison tout entière ainsi que le quartier, offrant aux derniers étages une vue jusqu’à l’hippodrome Borely et aux étendues de sable de la plage du Prado. Le rez-de-chaussée est occupé par les auxiliaires, plombiers, électriciens, etc., tous ceux qui maintiennent le bâtiment à flot contre son délabrement avancé. Au-dessus, quatre étages de détention normale, ensuite le quartier d’isolement et, tout en haut, le mitard et les cours de promenade des isolés et des punis.

À mon étage, les cellules sont spacieuses et, véritable luxe pour cette période de surpopulation, aucune n’est triplée 2.

À l’autre rive de la coursive, le regard se perd loin vers la rade. J’ai droit à cette vue maritime quand je téléphone ou depuis la salle des douches. En attendant mon tour, je pose mon front sur les barreaux et, le matin tôt, j’aperçois parfois les ferries croisant l’île du château d’If. À cette heure, je sortais du centre de semi-liberté. Quand un camarade venait me chercher, on rejoignait le centre-ville par la Corniche. En hiver, quand il fait encore nuit, le long serpent des feux des véhicules soulignait de rouge la route côtière. On roulait parfois à l’heure où les premiers rayons de soleil frappent le viaduc de l’Estaque. C’est vers là-bas que le cinéaste Guédiguian a situé le garage de mécanique générale tenu par Jean-Pierre Darroussin dans sa carte postale marseillaise. Les visages de celles et ceux que je croisais du temps où j’habitais la ville, le jour, me traversent l’esprit. Dans mon dos, l’Arménien, « un vrai », débarqué d’Erevan, me saisit le bras : « Tovarich, prends mon tour. Moi pas pressé. »

Ukrainien et ancien légionnaire, Sergueï le reprend en russe puis en français : « Y a plus de tovarich, maintenant c’est la merde et il faut nager. » Son compère de cellule, un Bulgare, rigole : « Da, da, c’est la monstrueuse merde ! »

Sur fond de ciel, au loin, par dessus la ville, se dresse la « Bonne Mère », drapée d’or.

Quand je me glisse sous la douche, je demande à Sergueï :

— Tu étais à l’école quand l’URSS s’est effondrée ?

— Non, non, j’étais à l’armée. Dans l’Armée rouge. Et je suis passé à l’Ouest.

— Pour faire quoi ?

— La même chose dans l’armée française ! ricane encore le Bulgare.

La colline propose également un assez beau panorama. Mais seul l’anime le balayage par le mistral de la cime des pins et le sautillement incessant des pies dans le pré, derrière le mur.

Dans mon pays d’enfance, le proverbe dit : « Une pie augure d’un malheur, deux un bonheur, trois un mariage. » Ici, il nous en passe des dizaines sous les yeux toute la journée ! Sept pies, tu passeras la prochaine année ici ; neuf, mauvais présage : la maladie te croquera les poumons et le cartilage.

Finalement, à la veille de l’été, je ne suis pas malheureux d’être logé du côté colline. (À Fresnes, la localisation officielle aurait été « nord-droit ». Ici, sans doute inspiré par Giono, c’est « nord-colline »...) Le soleil impitoyable ne frappe notre côté que jusqu’à midi, mais en face, les cellules se transforment en fournaise jusqu’à une heure avancée de la nuit. Et puis je profite des premières lueurs, alors que les tensions et les bruits de la prison sont au plus bas, pour écrire, sur une table coincée entre la fenêtre et le lit, tandis que l’air encore frais de l’aube caresse ma peau nue.

Ma cellule est propre, repeinte de frais. Bien meublée. Je fais ce constat d’un coup d’œil circulaire après avoir posé mon baluchon sur le lit du bas. La glace au-dessus du lavabo est intacte. À la fenêtre, deux rideaux bleus fabriqués maison avec une housse de matelas. Un troisième masque la haute penderie de béton.

Après une semaine, aucun cafard n’a croisé ma route. Du coup, je me demande quel vice me cachent les lieux. Je l’apprendrai bien plus tard, en septembre, lors du premier orage, quand l’eau se mettra à couler par les fissures du mur et le long des tuyaux du chauffage : en une heure, la moitié de la cellule sera inondée et j’écoperai avec la pelle de ménage.

Après vingt-trois piges, je pensais tout connaître de la prison. Mais je découvre à présent la détention de masse. La ronde des QHS, QSR et QI 3 puis les centrales de sécurité dites « à effectif limité » m’ont éloigné de la prison ordinaire. Un seul étage du bâtiment D compte presque autant de pensionnaires que la centrale de Lannemezan tout entière. Ici, aucune cellule vacante, on est à l’époque du flux tendu. Un mec quitte le lieu qu’un autre se présente avec le sac poubelle de son paquetage dans les bras.

Les premiers beaux jours, la promenade, encaissée entre les murs perchés sur les falaises de la colline et les six étages du bâtiment, est peuplée d’une foule compacte, hétéroclite et hurlante. Ici, rien ne se fait sans hurler ni prendre à témoin la cour entière. Il y a toujours un congénère au mitard à qui il faut donner des nouvelles. Un autre au QI qui réclame du tabac. Un ami resté dans le bâtiment et qu’il faut convaincre de nous rejoindre... Et puis il y a les cris pour les cris, les insultes, les « Fais pas ta pute, envoie de l’eau », les « Wallid, répond, wouallah, ou ch’te nique ». Le haut-parleur a beau s’époumoner, on ignore, on méprise.

Chaque étage, l’un après l’autre, déverse sa marée de misérables. Sur le passage de sortie, surplombé par les fenêtres, s’entasse une décharge infecte. Depuis des lustres, midi et soir y sont jetés les résidus des gamelles. Si les auxi-balayeurs passent quotidiennement pour ramasser le plus gros, notamment les emballages, une épaisseur visqueuse de graisses, de sauce et d’aliments incrustée par les averses d’automne et lignifiée par les chaleurs d’été résiste à leur nettoyage.

Un compère du quartier des Olives, originaire du sud de l’Italie, traverse chaque jour l’endroit en maugréant : « Faut bien être des enculés pour laisser dans cet état l’endroit où on vit. » Quand on a essayé d’en discuter avec les gremlins 4, l’un d’eux nous a rétorqué : « Qu’est-ce qu’on s’en bat les couilles ? Ils nous traitent comme des ordures, alors vivons au milieu des ordures, et eux avec nous ! »

Malgré la fatigue, je suis descendu en promenade. Façon de rassurer les potos qui s’inquiètent. Trois mois d’hosto n’annoncent rien de bon. Certains partent à l’unité pénitentiaire et n’en reviennent jamais. Je dois expliquer et réexpliquer ma maladie, son verdict incurable et son développement lent dont on ne sait pas vraiment grand-chose.

Ma, il n’y a pas de traitement ? s’informe le Sarde.

— La chimiothérapie ralentirait la dégradation de mon état, mais les médecins refusent de me l’administrer en détention.

Ma perque ?

— Le traitement est expérimental. Et c’est interdit de mener des expériences sur une personne emprisonnée...

— Aussi longtemps que tu seras détenu, tu ne seras pas soigné !

— Tu les connais... Ils vont attendre que je sois vraiment HS pour décréter que le traitement n’est pas expérimental.

Dans cette cour, la foule tourne dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Peut-être l’espoir de remonter le temps ? On marche des heures durant et si serrés que je m’oublie parfois à en être tenté de lancer un « Ce n’est qu’un début, continuons le combat ! »

Je revois ma première manif de ce millénaire. C’était à l’heure du repas, devant la poste Colbert. On est là en soutien d’un facteur menacé de conseil de discipline pour « faute professionnelle » lors d’une grève. Assis sur les marches, près de l’entrée principale, Maryam et moi sommes arrivés parmi les premiers. Il y avait là quelques visages connus, des anars, des autonomes, des gars de CQFD, deux ou trois jeunes du NPA... Les délégués de Sud montaient la sono sur une estafette. Déjà le représentant de la cégette réclamait le micro. À côté de nous, des quinquagénaires de LO s’agrafaient mutuellement les badges de rigueur 5.

Je n’avais assisté à rien de tout ça depuis plus de trente ans, mais le spectacle me semblait sans surprise. Maryam aussi s’ennuyait. Arrive enfin Camille, précédé de sa canne blanche. Cet ancien prolo a perdu la vue suite à une maladie dégénérative. De son vrai prénom Jean-Pierre, il a rejoint le NPA après quarante ans d’adhésion à la gauche institutionnelle. Sa silhouette ronde surmontée d’une tête sans cou et coiffée d’une casquette s’agite sur le trottoir d’en face. Enfin, son accompagnatrice le prend par le bras et l’aide à traverser. Il est de toutes les manifs, de tous les meetings, de tous les rassemblements... et jamais sur le côté, toujours au plus près du premier rang à gueuler plus fort que les autres. Je l’ai connu dès ma sortie parce qu’il est l’ami d’enfance de Georges 6. Trois matins par semaine, je buvais le café en sa compagnie, au Bar de la Plaine, et de temps en temps on déjeunait ensemble.

À peine débarqué parmi nous, après une centième bise à tous ceux qu’il avait croisés, tout excité et maladroit, il déploie son drapeau rouge, la hampe prolongée d’une pointe dorée. Les habitués s’étaient déjà écartés et dessinaient autour de sa hallebarde un périmètre de sécurité. Quand je lui fais part de mon interrogation quant à la nécessité d’une telle arme aujourd’hui, il me répond tout de go : « Il faut qu’ils sachent que j’appartiens à l’engeance de ceux qui promèneront leurs têtes au bout d’une pique. »

Je guette l’heure. Depuis quelque temps, les surveillances policières se faisaient plus régulières. Pas le moment d’arriver en retard au boulot. Les délégués syndicaux se succèdent au micro, quelques applaudissements, quelques couinements de la sono, quelques slogans...

Ma participation dépassait le seul cadre de la solidarité avec un travailleur menacé. Je suis venu habité par d’autres motivations. Les premiers jours de ma semi-liberté, des personnes de tous âges m’avaient arrêté dans la rue pour me lancer des « Je vous ai vu à la télé, on est content de votre libération ». Il y eut même une vieille dame, sur le boulevard de la Libération, pour me tendre la main avec un « Bonjour, M. Rouillan, ça n’est pas trop tôt, n’est-ce pas ? » Ou encore, au carrefour du Chapitre, des automobilistes klaxonnant pour appuyer un simple salut de la main. Je serais bien resté dans ces rues où les gens n’ont pas le crâne infesté par la peste TF1 – comme les élections le laissent supposer.

À cette période, dans une rue perpendiculaire au cours Gambetta, un facteur m’avait abordé d’un sourire et d’un « Bienvenue à Marseille ! C’est chouette de vous avoir parmi nous ! » Puis il avait poursuivi sa tournée et moi j’avais pressé le pas pour ne pas arriver trop en retard au bureau. Quand j’avais décrit la rencontre et le facteur, un camarade m’avait appris que c’était celui dont parlaient les tracts qui appelaient au soutien. Comme je ne pouvais remercier tous les anonymes, en manifestant pour lui je saluais également tous les autres pour leur accueil fraternel.

(À suivre…)

Jann Marc Rouillan

Extrait de Paul des Épinettes et moi. Sur la maladie et la mort en prison, Agone, 2010, p. 41-57.

Dernier livre paru : Dix ans d'Action directe. Un témoignage, 1977-1987, Agone, 2018.

1. « QHS » pour quartier de haute sécurité. [ndlr]

2. Construite en 1934 et conçue pour 1 389 places, la maison d’arrêt des Baumettes détenait, au moment de ce récit, 1 804 prisonniers ; l’administration pénitentiaire annonçant un taux d’occupation de 130 %. [ndlr]

3. « QSR » pour quartier de sécurité renforcée ; « QI » pour quartier d'isolement. [ndlr]

4. L’auteur a déjà évoqué les « gremlins » dans sa première série de « Chroniques carcérales », écrites à la centrale d’Arles en juillet 2002 : « Ils écoutent du rap à fond la caisse, parfois le soir tard. Ils parlent aux fenêtres comme aux Baumettes. Ils roulent des épaules sur les coursives… Ce n’est pas bien grave. On les surnomme d’un terme qui leur va si bien : les gremlins. Pour le moment, ils sont abonnés aux petites peines, peuplent les maisons d’arrêt et les centres de détention régionaux. Ils n’ont jamais su créer une délinquance nouvelle, ils sont restés dans leur quartier, en bas de leur immeuble, et ils se débrouillent seulement à la petite semaine… » (« La génération perdue… », Lettre à Jules, Agone, 2004, p. 99-100). On voit reparaître les gremlins dans ses Chroniques carcérales. 2004-2007, Agone, 2008, p. 105, 168, 176, 201.  [ndlr]

5. Mensuel de critique sociale, CQFD (Marseille) a publié, de 2004 à 2007, une « chronique carcérale » de JMarc Rouillan. Le NPA (Nouveau Parti anticapitaliste) est issu de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) ; LO, pour Lutte ouvrière. [ndlr]

6. Georges Cipriani, ancien membre d’Action directe, était alors détenu à la centrale d’Ensisheim. [ndlr]