L'ancien ministre de l'Écologie se borne-t-il à recycler, après une foule d’excellents esprits des siècles passés, une de ces « vérités » qui font partie du patrimoine philosophique de notre civilisation, comme en ont forgé par exemple nos grands moralistes, de Pascal exprimant la « misère de l’Homme sans Dieu », à Sartre ou Camus dénonçant l’absurdité et la déréliction de la condition humaine ?

Hulot se sent-il à son tour pris de vertige, de frayeur ou de nausée, au bord de cet abîme, spatio-temporel autant qu’existentiel qu’aucun système de pensée, ni religieux ni scientifique, n’est jamais parvenu à appréhender totalement ? C’est très probable, pour autant que la démarche écologiste bien comprise soit inséparable de ce que l’on peut appeler indifféremment une « vision ontologique » (ou « métaphysique ») de l’humain, qui serait universelle. On ne saurait se préoccuper de préserver l’environnement sans y inclure les êtres humains et donc aussi leur mode de vie, de relation et d’organisation. Iln’ya d’écologie sérieuse que politique. De ce fait la politique a pris une coloration verdissante, ce qui a conduit certains écolos à se lancer dans la mêlée électorale et dans la course aux portefeuilles ministériels au sein de gouvernements de « droite » ou de « gauche », tous plus « humanistes » les uns que les autres mais uniformément acquis au libéralisme économique et à la croissance productiviste.

Il se trouve qu’après quelques lustres d’expérience, d’atermoiements, de contorsions, de promesses dilatoires et mensongères, de reniements et d’abandons, de droite républicaine en gauche de gouvernement, les plus lucides et les plus sincères des écolos doivent bien se rendre à l’évidence : il n’est pas possible de marier deux logiques de combat antinomiques. Soit on se bat pour servir les marchés et leurs profiteurs de tout acabit, soit on se bat pour servir les besoins humains démocratiquement définis comme les plus essentiels. Et on met un terme à cette tartuferie de « capitalisme vert-durable-équitable-éthiquable-etc. » qui n’a d’autre but que d’entretenir encore un peu l’illusion qu’on peut avoir le beurre et l’argent du beurre.

C’est à ce niveau qu’il faut sauter le pas, chose que l’entendement ordinaire a du mal à opérer. D’où le malaise qui va grandissant dans les consciences : « On est tous un peu paumés » ; ou, en d’autres termes : « Nous sentons bien qu’on ne peut à la fois glorifier Dieu et faire carrière chez Mammon, nous réalisons qu’aucune casuistique politicienne ne permet de sauver en même temps les valeurs de la Bourse et les valeurs de la Vie, mais nous ne voyons pas clairement comment sortir d’une contradiction constitutive qui est à la racine de toutes nos névroses et de toutes nos divagations. Nous sommes tombés dans la nasse de l’arrivisme individualiste à dents longues et à vue courte. Nous ne pouvons plus que patauger, à tâtons, dans l’eau trouble de nos désirs. »

Sachant que ces populations font partie des plus « développées » technologiquement de la planète, que leurs membres sont les plus massivement alphabétisés, que la durée de leur scolarisation est la plus longue, que leurs élites sont les plus diplômées, qu’elles constituent la cible la plus pilonnée par les médias des milliardaires, que leurs moyens de communication sont incroyablement efficaces, on en vient à s’étonner que des citoyens aussi continûment encadrés et aussi étroitement cornaqués se montrent aussi hésitants, désemparés, abouliques, en un mot « paumés » dès lors qu’il leur faut faire un choix décisif pour leur survie et celle de leurs descendants.

Il n’est pas nécessaire d’être un expert en sciences humaines pour établir un lien entre leurs conditions sociales de formation et d’information et cette espèce de clivage (oud’incohérence de la personnalité) à laquelle aboutit, sur le plan de l’intelligence et de la sensibilité, le formatage incessant des individus par les institutions capitalistes dominantes, leurs appareils, leurs jurys, leurs verdicts, leurs filières et leurs clergés. Le culte de l’argent ne repose sur rien d’autre que sur l’addiction installée chez des gens qui ne peuvent même plus imaginer de vivre sans lui. Le culte de la force suppose l’intériorisation d’une de ces cultures qui sont toutes nées de la matrice néolithique et qui, toutes, ont échoué dans leur quête du bonheur par l’enrichissement, le toujours-plus et la concurrence sans frein.

On comprend alors l’ampleur et la gravité du fiasco civilisationnel dont le phénomène des paumés n’est qu’un symptôme significatif. On mesure par là même la terrible faillite de tous ceux qui, individuellement et collectivement, étaient censés servir de guides à l’immense troupeau en transhumance sur la planète et qui, trahissant leur mission, ont vendu leur âme. Familles, parents, enseignants, éducateurs, prêtres, prédicateurs, exégètes, éditorialistes, théoriciens et conseillers de tout poil, tous sont pour une part dans le naufrage généralisé de la multitude qui leur faisait confiance. Ils devaient la conduire vers des pâturages abondants sur des alpages ensoleillés, et ils la laissent errante, bêlante et sinistrée au fond des vallées noyées dans le brouillard : « Au secours ! Help ! Aiuto ! Aouenni ! » L’appel monte de toutes parts : « On est tous un peu paumés ! Tirez-nous de là ! »

Vous croyez qu’ils viennent à résipiscence ? Pas du tout. Ils réclament derechef un sauveur, un duce, une Pucelle, un Bonaparte, un Imam infaillible, un Grand Timonier, une Thatcher, voire un Macron, un Spiderman, un père Ubu… Que sais-je ? N’importe qui mais quelqu’un. Et à poigne !  

Ce qui est usant avec l’espèce Homo, paradoxalement qualifiée de sapiens, c’est son imperméabilité à l’expérience…

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en juillet 2019.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme, Agone, coll. « Cent mille signes », 2017.