Parce que ledit thé est le meilleur, assurément – c’est la version officielle. Parce qu’il pousse dans des régions interdites aux étrangers et qu’il est donc difficile, sinon même carrément dangereux d’en obtenir – c’est la version officieuse (et combien plus convaincante).

Robert Fortune nous contera donc les tribulations d’un Anglais en Chine, dans un récit au charme surprenant, si du moins on veut bien remplir quelques conditions.

Tout d’abord, il ne faut pas se formaliser des incorrections de la traduction de La Route du thé et des fleurs. Ensuite, il convient de ne pas trop déplorer l’absence écrasante de notes et de carte qui auraient parfois éclairé le propos. La dernière édition a déjà l’avantage de nous proposer le texte quasi intégral, alors qu'en 1857 c'est une version très tronquée qui paraît dans la merveilleuse «  Bibliothèque des chemins de fer » inventée par Hachette.

Ne boudons donc pas notre plaisir et retrouvons la simplicité de l’enfant devant les vieux récits de voyage où on ne comprenait pas tout, sinon l’essentiel : le pur bonheur d’accompagner un héros dans les contrées inconnues. Enfin, et c’est là le plus important, il faut aimer l’Anglais. L’Anglais éternel, celui qui a été élevé dans une école chic et qui a été bien imbibé des valeurs de l’Empire. L’Anglais certain à tout jamais que rien ne vaut l’Angleterre. L’Anglais élégant, vaillant, curieux, imperturbable et intrépide, merveilleusement upper class, et pur fantasme patriotique. L’Anglais bien sûr insupportable de suffisance. Alors, La Route du thé et des fleurs pourra être un complet délice.

Robert Fortune commence par se déguiser en Chinois : natte, cheveux rasés sur les côtés, habit traditionnel. Il a des coolies, une chaise à porteurs, des malles. Et on y va ! Il parle chinois et peut passer pour un Céleste honorable. En chaise, il traverse des régions sublimes où il se laisse enthousiasmer par des arbres pour lesquels il est prêt à toutes les folies – essences dont, en général, il parvient à avoir des graines afin de les envoyer en Angleterre pour tenter de les y acclimater.

L’ennui, c’est que cette longue traversée des hauts plateaux, qui aurait tout pour être paradisiaque, est un peu troublée par la couardise d’un de ses serviteurs, qui passe son temps à imaginer des horreurs : que les bateliers vont leur faire la peau, que les aubergistes vont les étriper, que, que... Ce qui, parfois, manque se produire car ledit serviteur a un peu trop tendance à escroquer ceux à qui il demande des services. Aussi Fortune devient-il peu à peu un tantinet nerveux, autant qu’il est possible à un Anglais, of course.

Toujours déguisé, Fortune discute avec des opiomanes, se fait pressurer par des moines, passe une nuit avec des mendiants, se trouve pris dans un ouragan, est présenté comme un grand chef tartare, a des angoisses nocturnes, est accueilli avec les honneurs par un aubergiste qui n’arrête pas de lui offrir à manger, se fait arnaquer avec flegme et batifole dans la montagne à la recherche de plantes inconnues sous l’œil perplexe des Chinois.

Robert Fortune aura ses plants de thé. Ils seront cultivés sur les contreforts de l’Himalaya et à Ceylan, pour la plus grande gloire de l’Empire. Et lui, rêveur précis, aura parcouru la Chine avec émerveillement, comme un immense jardin préservé.

Évelyne Pieiller

Une première version de ce texte est initialement parue dans l'hebdomadaire Révolution, le 11 août 1994, p. 9.

De la même autrice, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).