On ne se souciait pas, alors, dans la candeur du jeune âge, des horreurs du colonialisme : Bécassine en Afrique et Tintin au Congo n’étaient que des découvreurs plus ou moins intrépides…

Plus grand, on songeait à la rencontre hallucinante de Henry Morton Stanley (1841-1904) et de Davis Livingstone (1813-1873) en plein cœur de l’Afrique, on admirait en toute ingénuité le quasi saint docteur Albert Schweitzer (1875-1965), organiste de talent qui renonça à sa vocation pour écouter l’appel de la charité... C’était bien, c’était simple. Les images d’Épinal sont charmantes mais vicieuses.

Et puis on vieillit. On ne s’intéresse plus aux terres vierges, mais au tiers-monde. On sait depuis Lévi-Strauss que les tropiques sont tristes et que les Blancs ont vu des intérêts tout autres que spirituels à s’installer en force dans des pays lointains. On sait qu’il n’y a plus d’explorateurs, que les remplacent les anthropologues, armés de leurs seuls appareils photo, magnéto, et carnets de notes.

Avec Un anthropologue en déroute, Nigel Barley, donne un délicieux récit. Anglais, très, très Anglais, il s’est longtemps satisfait de n’être qu’un anthropologue sur documents. Le « terrain » le laissait froid. Jusqu’à ce que les remarques insidieuses des collègues l’agacent. C’est décidé. Il partira. Absolument. Mais où ? On ne peut pas dire que Barley se soit senti irrépressiblement requis par une destination particulière. L’Australie ? Non, il n’y a rien de plus tordu que les systèmes aborigènes. L’Asie du Sud-Est ? Oui, mais il y a des émeutes. Timor ? Oui, mais il vient de s'y établir une dictature. Bon.

Reste l’Afrique. Barley ira au nord-est du Cameroun, « étudier » les Dowayo : réputés féroces, sauvages, incultes et surtout, qui ont la grâce de ne pas avoir intéressé grand monde jusque-là.

En 1978, Barley va donc découvrir l’Afrique, ses joies, ses peines, ses maladies, sa bière, son aptitude à rendre fou l’Européen pressé. Il va découvrir les Dowayo, cultivateurs de mil, grands consommateurs de bière, rigolards, blagueurs, observateurs. Avec une grande élégance, il raconte comment il doit trouver d’abord un interprète, avec lequel il apprendra d’ailleurs la langue, comme tous les anthropologues le font, sans ensuite en faire état.

Il raconte ses fatigues, ses incompréhensions, et c’est là le plus beau. Il serait faux de dire que, ce qui passionne, dans ce récit, c’est l’éclaircissement des rites dowayos. Pour tout dire, on a comme l’impression que Barley s’est fait mener en bateau. Non, ce qui est attachant, amical et, au fond, inoubliable, c’est la façon dont Barley s’« intègre », la façon dont il passe assez vite pour l’« idiot du village », sympathique, utile parfois, mais quand même retardé, c’est la manière dont il nous fait percevoir, avec une naïveté bougonne et émerveillée, l’étrangeté respective de deux cultures, celle des Dowayo et celle des Anglais, de très anglaise façon. Il y a là des scènes au comique imperturbable où Barley n’introduit jamais de « hiérarchie ». Les Dowayo sont futés et secrets. L’Anglais est honnête, vaillant, et malchanceux.

On s’enchante de voir l’anthropologue se faire gentiment mais fermement exploiter. Il n'a pas exactement la maîtrise de la situation… Au fait, les autres anthropologues l'ont-ils toujours été impeccablement ?

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru sous le titre « Un anthropologue en déroute » dans l'hebdomadaire Révolution, le 28 juillet 1994, p. 8.

De la même autrice, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).