(Hôpital Nord, Marseille, automne 2009)

Le lourd chariot du scanner frôle mon visage. Mon expiration rebondit sur l’obstacle. Et mon inspiration ingurgite un air tiède. Aussitôt expulsé de mes poumons. L’infirmière avait recommandé de fermer les yeux.

— Ça sera moins impressionnant, avait-elle précisé avec un sourire maternant.

Depuis que j’étais entré dans la salle, ses gestes reproduisaient un protocole, tel le check-up d’un pilote dans le cockpit. Ou plutôt l’ordonnance de l’autel par l’enfant de chœur le dimanche avant la messe.

Elle tire sur la sangle qui enserre mes jambes.

— Votre pied droit, s’il vous plaît.

J’obtempère. Elle s’en saisit pour en rectifier la position.

— Vous ne sentirez rien, ne soyez pas inquiet.

Je n’étais pas inquiet.

Depuis des jours et des semaines que je subissais examen sur examen, j’étais passé par toutes sortes de caissons et de tunnels, de sarcophages aux cercles vrombissants et lumineux. Si j’ai fermé les yeux, c’est pour mieux m’abandonner aux manœuvres brusques et aux cris stridents de la machine qui me scrute les os à la recherche du moindre défaut.

Avant tout je cherche à échapper, ne serait-ce qu’une demi-heure, à l’inquiétude policière qui rumine en rang d’oignons derrière la vitre de la salle de contrôle. À contrecœur ils m’ont retiré les menottes et les entraves.

— Aucun métal, avait ordonné la maîtresse des lieux.

Le brigadier s’apprêtait à prendre la pose dans mon dos, le doigt tendu sur la détente de sa mitraillette allemande. Mais la voix sans intonation récita : « Ne restez pas là, les radiations sont dangereuses. » Et pour donner plus de poids à son conseil l’infirmière pointa du doigt le panneau jaune et noir « Danger nucléaire ». Alors l’ombre de la sentinelle s’est effacée et son visage fermé a rejoint le mur de ses congénères dans l’aquarium.

Coincée derrière mes surveillants, la radiologue s’impatiente. Mon escorte a pris tout le premier rang. Elle finit par ouvrir à deux mains une brèche dans la muraille bleu marine.

Enfin la pièce d’examen se vide d’un coup. Le calme m’envahit. Le bip régulier d’un cœur mécanique rythme le silence d’abîme qui m’entoure. Un à un mes muscles se relâchent. Comme si je dégrafais les boutons d’une cuirasse. Après la cavalcade escortée dans les couloirs encombrés de l’hôpital Nord je savoure ma solitude.

Au pas de course, trois surveillants de prison armés encadraient mon fauteuil roulant poussé par une aide-soignante. Et des policiers derrière, et des policiers devant, et en avant marche. Près des ascenseurs, deux matamores nous avaient précédés. Leurs épaules sont frappées d’un écusson au casque grec antique. Je ne peux retenir un sourire en me remémorant les skinheads qui utilisaient le même symbole dans les années 1980. Encore une unité spéciale comme il en fleurit à chaque printemps d’État policier.

Et comme chaque fois, la mauvaise réputation a déjà étendu son vol, tourbillonné… Qu’elle soit absurde importe peu. « C’est lui qui a tué le collègue à… » Le grincement des portes métalliques m’empêche cette fois de reconnaître le nom, mais j’en avais entendu assez pour certifier la calomnie. « Donc ici aussi ! » Dans les couloirs des administrations parisiennes, j’ai souvent été accusé d’être celui qui avait « brûlé les collègues du boulevard de l’Hôpital ». Toujours ce mot de « collègue » pour faire corps – plutôt que meute…

Je suis de la tranchée d’en face. Un ennemi enchaîné. Malade. Mais d’abord un ennemi. À qui on ne ferait pas de cadeau. Il fallait être vigilant. Prêt à tirer.

Lors des émeutes au cours desquelles un car de police-secours a été isolé et cramé sur ce boulevard du treizième arrondissement parisien, j’étais à Toulouse… Pourquoi mentir alors que j’en avais assez fait pour justifier leur haine ? « Des vertes et des pas mûres », dit gentiment la maxime populaire. Plus méchamment, un hebdomadaire m’avait qualifié, voilà longtemps, d’individu « portant sur les épaules autant d’actions terroristes qu’un chien des puces ».

Le sifflement s’est apaisé. Le chariot va et vient sans à-coups. Je guette un arrêt. Un simple ralentissement au-dessus d’une zone ou l’autre de mon corps.

Depuis deux mois, les médecins traquent en vain une maladie qui expliquerait les résultats des examens biologiques. La scintigraphie osseuse avait été proposée par le service des internistes. Un médecin avait levé les yeux au ciel puis, s’adressant à moi comme pour me prendre à témoin : « Ils cherchent une maladie rare, si rare… » Il souffle avec un geste d’amertume : « Elle se logerait dans les os de la jambe, près du genou… » Il se passe la main au-dessus de la tête pour bien me faire comprendre qu’il en avait jusque-là. « Maintenant, si on cherche ce genre de machin… »

Tout a commencé début mars 2009, les marins-pompiers du Samu m’embarquent en catastrophe à l’infirmerie du bâtiment D des Baumettes. Direction les urgences du CHU Nord.

À peine l’électrocardiogramme avait-il craché son addition que la doctoresse sortait un portable. Grande et blonde, elle porte un nom polonais à trois « k ». Elle tapota sur le clavier tout en s’adressant à l’infirmière : « Laissez tomber la prise de sang, je l’hospitalise immédiatement. »

Depuis des semaines que la maladie occupait ma vie, je dépérissais inéluctablement. Sans appétit, je ne dormais plus ou, du moins, plus d’un vrai sommeil. Je suivais vaguement les programmes télé. De terribles douleurs broyaient les articulations de mes jambes et de mes mains. La nuit, les fièvres trempaient mon lit et la chaleur que je dégageais condensait la buée sur les vitres de la fenêtre. Enveloppé toute la journée dans des serviettes de plage, je ne me levais que pour aller aux toilettes. Parfois je trouvais la force d’aller boire, rarement d’aller manger. Je gardais mes forces pour replacer les pièges à cafards. J’en avais fabriqué avec des plaques de carton, sur lesquelles étaient tendues à l’envers de longues bandes de scotch. Les insectes capturés s’agiteraient en vain jusqu’à ce que je les retire délicatement pour ne pas défaire le ruban adhésif et risquer de le jeter dans la cuvette des chiottes. Ces bestioles infestaient la cellule. J’en croisais souvent une sur mon chemin, que j’écrasais d’un coup de claquette. Mais il en dégoulinait par les aérations pour s’enfoncer dans les fissures des murs. Je combattais l’invasion grouillante avec la résignation des vaincus.

Le personnel médical de la prison avait identifié, « à vue d’œil », une bonne grippe. On me gavait de Di-Antalvic et de Dafalgan. « Si ça ne soigne pas, au moins ça ne fait pas de mal ! » Pendant ce temps, la direction pénitentiaire, qui penchait plutôt vers des problèmes psychiatriques, me transmettait avec insistance des rendez-vous avec les psys du service médico-psychiatrique régional.

— Écoutez, Rouillan, de plus forts que vous n’auraient pas supporté le choc d’une réincarcération, ne vous laissez pas partir. Une thérapie n’engage à rien.

Derrière la compassion de circonstance, je ne parvenais pas à savoir s’ils étaient sincères. Me croyaient-ils atteint de la myxomatose ou le désiraient-ils 1 ? Réalisation d’un vœu pieux ou simple satisfaction du travail accompli ?

Aux urgences, ils me percent les avant-bras. Un cathéter à droite. Un cathéter à gauche. Tantôt ils soutirent. Tantôt ils injectent. Un ciel bas de perfusions annonce un temps chagrin. Mes veines sont devenues des autoroutes à diagnostics. Les résultats préliminaires ne sont pas bons. On me perce une artère au poignet droit, puis au gauche. Un premier urgentiste m’explique qu’ils doivent parer au plus pressé. Il faut me réhydrater, combler les carences les plus graves et stopper l’infection. Un autre me questionne : « Pourquoi vous a-t-on laissé tomber aussi bas ? Vous êtes passé à deux doigts… » Il laisse sa phrase en suspend. Je ne savais pas. Ou, plutôt, j’aurais pu répondre à sa question en expliquant l’état des maisons d’arrêt, la surpopulation, les heures d’attente avant la consultation, la surcharge de travail des personnels de santé. Et puis, derrière nos murs, la mort est banale. Comme la souffrance. Comme l’état de désespoir permanent. La maladie n’est qu’un mal parmi d’autres.

Toute la misère du monde débarquait du Palais sur les quais des Baumettes. À chaque continent ses microbes. À chaque climat ses miasmes. Et le matin la salle d’attente prenait des airs d’assemblée plénière de l’ONU. Reniflant, toussant et gémissant, les délégués s’entassaient sur les bancs en bois. On venait de Patagonie, de Maracaibo ou de Serbie, d’une oasis du Sahara ou d’une jungle asiatique…

L’hiver dernier, j’avais un Mongol pour voisin. Il s’était déguisé en rocker des années 1950 : jeans à revers, santiags, perfecto et banane. Le lendemain de son arrivée, une tripotée de gars près des tables en béton se chamaillaient ferme sur une question de terminologie et je fus appelé à la rescousse.

— Comment on appelle les habitants de Mongolie ?

— Les Mongols.

— Oh, arrête tes conneries, on discute sérieux !

— Les Mongols, insistai-je en sachant pertinemment que je les convaincrais pas.

— Et pourquoi pas « Mongoliens » ? lança mon questionneur d’une voix grinçante.

Les autres riaient de bon cœur. Quand je m’éloignais enfin, ils étaient tombés d’accord sur le qualificatif de « Mongolais », décliné à la façon de Congolais ou d’Écossais. Ils avaient convenu que ça sonnait mieux à l’oreille.

En reprenant le cheminement inutile de ma promenade je me remémorais les textos que je découvrais chaque matin en franchissant à l’aube le seuil du centre de semi-liberté : les mots d’amour et les rendez-vous étaient signés « Ta concubine mongole ».

Lorsque j’avais appris que la famille de Maryam était originaire du quartier de Chemiran à Téhéran, je lui avais raconté l’ode funèbre d’un légendaire maharajah. Et comme le poète alangui sur sa couche aux senteurs de fleurs je lui avais chanté le bonheur le plus précieux dont il avait joui, celui d’avoir été aimé de sa concubine mongole.

Quant à notre Mongolais, donc, on savait qu’en matière de romance il connaissait au moins plusieurs titres d’Elvis Presley, comme Jailhouse Rock et Heartbreak hotel. Ce qui tombait plutôt bien, vu les circonstances. Lorsque je le croisais dans l’escalier, je reconnaissais le plus souvent la mélodie qu’il chantonnait d’une voix nasale : « You wak lik’an ankel, you tak lik’an ankel… »

Était-il marin au long cours ? Minuscule particule d’humanité mondialisée flottant sur les flux financiers sans attache ? Avait-il espéré débarquer au port de Memphis Tennessee ou à Nashville ? Mais voilà, il avait fait naufrage à Marseille, où régnait un autre type de rock and roll. Cette erreur d’aiguillage était peut-être la cause de son incarcération. Un mois ferme. Quand il est reparti, après les vingt-six jours réglementaires, avec son maigre ballot sur l’épaule, il ressemblait moins au King qu’au pauvre Charlie Chaplin de nos temps postmodernes.

L’infirmerie acceptait sans difficulté apparente les malades imaginaires : aux crevards se joignait une bande de bien-portants venus là pour gratter les certificats médicaux nécessaire à l’obtention de certaines autorisations élémentaires. Pour bénéficier d’une douche quotidienne ou pour posséder une paire de lunettes de soleil, le détenu des Baumettes doit en effet présenter une autorisation médicale… Et comme si ça ne suffisait pas, les certificats devaient être renouvelés tous les deux mois. Pareilles méthodes ubuesques entraînaient inévitablement un encombrement des consultations. Que faire ? L’administration refusait le libre accès aux douches même en période de canicule. Comme elle interdisait l’utilisation de lunettes noires malgré la luminosité aveuglante des cours de promenade. Alors les arrangements se perpétuaient. Bêtement. Administrativement.

Dans la grande salle des urgences, je croise des regards inquiets. On chuchote. On m’observe à la dérobée.

— Envoyez-le au scanner.

De retour, le médecin arbore un sourire soulagé. Il me tapote l’épaule.

— Vos analyses laissaient craindre une phase terminale de cancer. À première vue, on se trompait.

Puis il conclut, avant de disparaître :

— Mais votre cœur est bien trop rapide. Cent soixante pulsations, c’est trop…

J’avais pourtant l’impression qu’il s’était apaisé. Ce qui m’avait un peu rassuré. La nuit dernière, il battait la chamade. Je haletais plutôt que je ne respirais. Et ma poitrine semblait trop étroite pour contenir sa danse de Saint-Guy.

Je ne reste pas seul très longtemps. Une infirmière passe changer les perfusions. Les gestes sûrs et la routine déjà installée dans ses yeux.

Suivi par les urgentistes et les internes, entre un médecin plus âgé. Un chef de service du CHU ? Un spécialiste ? Ils l’ont visiblement fait venir pour avoir son avis sur ce cas étrange. Il m’ausculte avec des gestes lents.

— Arrêtez de respirer… Respirez… Toussez.

Il se retourne vers le demi-cercle attentif des blouses blanches.

— Vous avez entendu ce croustillement ? Vraiment caractéristique. Bon, d’accord, nous avons une infection pulmonaire. (Ils acquiescèrent tous d’un simple hochement de tête.) Mais il a quelque chose au foie.

Pour appuyer ses propos, il me plante ses doigts sous les côtes du côté droit.

— Je vous fais mal ?

— Non.

— Comment ça ?! Je ne vous fais pas mal ?

Il renouvelle son geste avec plus de force. Les jointures de ses phalanges plient. Il m’interroge d’un simple regard.

— Non, pas du tout.

— Bon, bon…

Il semble contrarié par mon peu de réactivité.

— De toute façon, le foie est atteint… J’en suis certain.

Il recule en direction de la porte, se ravise et revient sur ses pas.

— Avez-vous été en forêt dernièrement ?

On ne peut pas dire que la cour des Baumettes soit très arborée. D’ailleurs, en lorgnant du côté d’un groupe agité de gremlins, un gars du Panier avait lancé à la cantonade : « En promenade, il y a plus de singes que de branches.2 »

Non, je n’avais pas été en forêt « dernièrement ». Pas une seule fois… Semi-libéré, aurais-je eu le temps de quitter la ville que je n’en avais pas le droit.

Le plus souvent, quand Maryam me raccompagnait à la maison d’arrêt dans sa vieille guimbarde disloquée, on avait tellement peur d’être en retard qu’on arrivait avec une heure d’avance. On dépassait alors les murs gris vers la calanque de Morgiou et on grimpait tout en haut des collines qui surplombent la mer et la ville pour une balade en amoureux sur les chemins anti-feu.

Le fait de devoir être réincarcéré chaque fin d’après-midi produisait chez moi un sentiment d’urgence et une instabilité fiévreuse. (Mais peut-être était-ce déjà le symptôme de la maladie ?) J’avalais les dernières goulées d’air et de liberté comme un plongeur en apnée sa dernière bouffée d’oxygène. Je guettais la montre. Chaque minute passait désormais au ralenti. Chaque instant, soudain tout-puissant, se différenciait du précédent et du suivant. Il représentait une totalité unique, indépendante. Pourtant tout aussi vaine, finalement. Une voix intime m’ordonnait : « Profite de cet air parfumé de térébenthine. Profite de la blancheur des pierres. Profite de la couleur des flots et de l’ourlet de la vague. Profite de l’écorce du pin que touche le bout de tes doigts… »

Sur les pentes des collines, allongé sur une pierre plate, mon esprit adoucissait ses tumultes au gré des reflets à la surface de la mer. Je m’abandonnais en attendant l’heure de la prise de corps.

Le surveillant de la petite conciergerie du centre de semi-liberté jetterait un coup d’œil machinal à la pendule puis cocherait mon nom sur le registre à la couverture sombre. La saison avançait. Les crépuscules flamboyants se faisaient plus rares. Quelques jours plus tôt, je m’étonnais encore de ces scènes de carte postale à combler les plus blasés des touristes : la mer était trop bleue, le calcaire des falaises trop blanc et le ciel trop rouge…

Par chance, papiers gras et canettes de bière nous rappelaient régulièrement que nous n’avions pas quitté le monde réel. Je m’ébrouais. Chasser une impression d’absence. Recoller au moment. Rattraper le décalage d’un film mal doublé. Moi. Un moi réuni. Si c’est encore possible. Moi. Ce qu’il en reste. Une guenille d’homme. Trouée de part en part. Usée jusqu’à la toile aux ourlets, aux coudes, au cou, aux genoux. Mal rapiécée de consciences héritées d’autres existences, d’autres continents. Des mondes engloutis. Des relations humaines sans calcul ni peur de l’autre. Des engagements chargés d’espérance, de liberté et de rébellion. L’espoir d’une jeunesse conjuguée à la première personne du pluriel et misant chaque soir ses jetons et ses billes sur les chances des lendemains qui chantent. Mais nos poches sont vides et je dors en prison.

On suivait un chemin de pierres blanches. L’atmosphère était chargée d’humidité. Il avait plu. Une pluie d’ici, brutale et sans ambition de combler la terre. Un bras à la taille de Maryam, je racontais les pluies de mon enfance, lourdes des courants atlantiques ; et aussi le crachin machinal qui assombrit quotidiennement les toits de zinc de Paris. Tout me revenait. La plainte des essuie-glaces lorsqu’on roulait dans la nuit vers nos planques d’occasion. Le passé reste là comme une veille blessure tyrannique. Je fermais les yeux pour me laisser guider à l’aveugle. Elle me serrait plus fort la taille et collait son visage au mien. Ses cheveux recouvraient et découvraient nos visages au gré du vent. Le matin, une vieille femme nous avait apostrophés sur un trottoir du cours Julien avec un « Que c’est beau de voir encore des amoureux ! »

Passé un bosquet de petits chênes verts, le chemin montait à droite. D’abord une rumeur. Puis des cris. Des cris d’homme. Si mes phrases hésitaient, mon corps, lui, avait su tout de suite. Du bord de la falaise on la voyait, tapie au creux du vallon, un bon kilomètre devant nous. Sans obstacle, portées par le vent, les voix de la prison volaient jusqu’à nous.

La rumeur amplifiait l’architecture de torture. Pétrifié, je suivais les murs, les chemins de ronde, les miradors, les cours de promenade, les myriades de grilles aux fenêtres… Je connaissais si bien le tableau. Vingt-trois piges de gamelle ! La puanteur des soirs de peur. Quand on existe malgré tout. Quand la mort rôde, de cellule en cellule, invisible sur les coursives, invisible aux yeux des détenus. Comme les autres, je tremble, humilié comme les autres par la défaite féroce des misérables. Et comme les autres je vibre au son de la plainte des indigènes. « Mounir, prépare le yoyo !3 », « Tony, trouve moi du caoua… », « Tranquille ! », « Amdoullah, ça va ? »

Mais quelque chose avait changé. Cette fois je témoignais de la rencontre des deux mondes. L’Extérieur et l’Intérieur. Le dehors et le carcéral. Je logeais à la frontière. Attention, la frontière n’est pas le sommet du mur. Ni grillage ni barbelé. On passe une frontière d’un seul coup, souvent sans s’en être aperçu. Et quand on s’en rend compte il est trop tard. On ne peut se voir que dans le miroir du monde où l’on vit. L’ancien reflet sera masqué. Un vide public. Et moi qui témoignais de la frontière, je n’avais donc aucun reflet.

Dans l’ordre pénitentiaire, le rapport entre tortionnaire et supplicié n’est pas matériel. Ou pas seulement. Se mêlent symbolique et matraque, social et grillage. L’instauration juridique du droit du plus fort. L’administration et son bras armé ont tous les droits et le détenu n’en a aucun. Ce dernier doit combiner obéissance et résistance. Dans la dissimulation, évidemment. Celui qui n’est plus capable de combiner périra. Aussi sûrement que percé par la lame d’un couteau. Ceux de l’Extérieur tressaillent en lisant les anciens récits des rituels sanguinaires d’Amérique centrale. Mais à l’Intérieur, où a cours la religion du droit d’exception, on pratique encore le sacrifice humain. Comme le prêtre maya chantait, dansait et priait pour que les dieux fassent pleuvoir ou repoussent l’envahisseur, l’administration promulgue, décrète et verdicte pour faire régner l’ordre comme la sécurité et contenir les hordes d’immigrés.

Mais l’ordre pénitentiaire ne serait pas ce qu’il est s’il ne remplissait aussi sa fonction à destination de ceux de l’Extérieur :: le sacrifice carcéral rend supportable la servitude salariale. La voilà la place centrale de la prison dans la gestion postmoderne de l’ordre social ! Pour l’essentiel, rien n’a changé depuis les jeux du cirque de la Rome antique : l’homme ne se croit libre que de côtoyer des esclaves et d’avoir l’occasion d’exercer son droit d’un tour de pouce – plutôt vers le bas. Halte aux prisons quatre étoiles ! Il faut faire preuve de fermeté !

Finalement ils ont peut-être raison. Je refuse cette civilisation. Pour sa barbarie. Parce que je porte en moi les graines d’un monde sans cirque ni esclavage.

Le matin, je passais par une porte de métal peinte en vert dans un sens. Et, le soir, je faisais de même dans l’autre sens. Je savais bien que je ne franchissais pas une simple limite. Mais je m’y étais habitué. Dans un sens comme dans l’autre. Sans tabou. Sans désespérance. J’étais libéré et incarcéré chaque jour avec la même banalité. Le soir je rentrais chez moi, comme les autres (n’ai-je pas vécu la plus grande partie de ma vie d’adulte entre ces murs ?) ; et comme les autres le matin je rejoignais mon turbin. Était-ce bien raisonnable ? Quand je m’en plaignis à une amie, elle me répondit avec naturel : « C’est la vie ! » Refusant de la croire, je haussais les épaules.

Mais à cet instant, sur les collines, tout était différent. Comme le cosmonaute de L’Odyssée de l’espace j’avais réalisé l’impossible connexion : l’espace temps était recomposé. Et les cris parlaient à mes os, à mes viscères, à ma peau. Ils me parlaient des milliers de nuits et de jours dans la solitude des cachots. De l’impossible cicatrisation. Et les retrouvailles de cette intimité m’anéantissaient. Mes jambes pliaient sous moi. Le vide m’attirait. Alarmée, Maryam m’attira contre elle à bras le corps. Je racontai tout et rien. Et encore une fois tout et rien. Puis je lui montrai du doigt le bâtiment D, tout en haut, le mitard, le QI et, au-dessous, l’ancien étage des DPS où j’avais passé une semaine après l’évacuation de la centrale d’Arles noyée par les eaux du Rhône 4.

Trois jours plus tard, ma semi-liberté était révoquée et je débarquais de nouveau à cet étage avec mon baluchon de taulard.

Le chariot du scanner arrive en bout de course. Il stoppe, comme s’il reprenait son souffle, puis repart en sens inverse, plus vite, jusqu’à ce qu’il se stabilise à nouveau. Au-dessus de mes genoux. Là, il semble se lancer dans une exploration obstinée. Je comprends qu’ils ont trouvé ce qu’ils cherchent depuis des semaines. Le nom du mal qui allait inscrire le mot fin à mon histoire personnelle.

(À suivre…)

Jann Marc Rouillan

Extrait de Paul des Épinettes et moi. Sur la maladie et la mort en prison, Agone, 2010, p. 3-19.

Dernier livre paru : Dix ans d'Action directe. Un témoignage, 1977-1987, Agone, 2018.

1. « Myxomatose panoptique » est le sous-titre de la première édition de Paul des Épinettes. [ndlr]

2. À Marseille, le Panier est un quartier populaire et traditionnel de l’immigration ; au cœur du centre-ville, il borde le Vieux-Port par le nord. L’auteur a déjà évoqué les « gremlins » dans sa première série de « Chroniques carcérales », écrites à la centrale d’Arles en juillet 2002 : « Ils écoutent du rap à fond la caisse, parfois le soir tard. Ils parlent aux fenêtres comme aux Baumettes. Ils roulent des épaules sur les coursives… Ce n’est pas bien grave. On les surnomme d’un terme qui leur va si bien : les gremlins. Pour le moment, ils sont abonnés aux petites peines, peuplent les maisons d’arrêt et les centres de détention régionaux. Ils n’ont jamais su créer une délinquance nouvelle, ils sont restés dans leur quartier, en bas de leur immeuble, et ils se débrouillent seulement à la petite semaine… » (« La génération perdue… », Lettre à Jules, Agone, 2004, p. 99-100). On voit reparaître les gremlins dans ses Chroniques carcérales. 2004-2007, Agone, 2008, p. 105, 168, 176, 201.  [ndlr]

3. Petit sac équipé d’une longue ficelle, le yoyo permet aux détenus de communiquer d’une fenêtre à l’autre pour s’échanger nourriture, cigarettes et autres objets, de consommation ou pas, plus ou moins autorisés. [ndlr]

4. « QI » pour quartier d'isolement ; « DPS » pour détenu particulièrement surveillé. Les premiers jours de décembre 2003, la centrale d’Arles, où l’auteur purgeait sa peine, était inondée par une crue. Évacué en urgence à la maison d’arrêt des Baumettes, il raconte ce transfert dans sa première chronique, « Inondations sécuritaires » (Chroniques carcérales…, op. cit., p. 13-17). [ndlr]