À la suite des Didier Lombard, un certain nombre d’employés de France Telecom, harcelés par un encadrement entièrement dévoué à l’entreprise, s’étaient suicidés : dix-neuf morts, douze tentatives et huit dépressions. Ce qui avait amené le facétieux PDG à qualifier, un peu étourdiment, cette vague de suicides, de « mode ».

Sa mission remplie, Didier Lombard s'était retiré des affaires avec une de ces retraites-chapeaux dont le montant extraordinaire avait ému jusque dans les sphères dirigeantes. En récompense de ses hauts faits, il avait été élevé à la dignité de commandeur de la Légion d’honneur par le gouvernement Raffarin III et son ministre des Finances, un certain Thierry Breton, le même qui, ayant organisé la privatisation des autoroutes, s’y connaissait en gestionnaires de choc.

Cette affaire est exemplaire de ce qu’est aujourd’hui le libéralisme capitaliste, ce mode d’organisation de la société qui subordonne toutes les valeurs au profit économique et concentre tous les pouvoirs, y compris celui de l’État, entre les mains de cliques technocratiques, insatiables autant qu’impitoyables, au service des intérêts dominants.

Devant le tribunal où a traîné Didier Lombard, dix ans après les faits et suivant la plainte de familles de victimes qui ne se sont jamais résignées à tenir pour un banal accident du travail le plongeon désespéré d’un de leurs proches par la fenêtre d’un bureau, l’ex-PDG n’a pas exprimé plus de regrets ni d’excuses que les vieilles badernes en culottes de peau qui envoyaient froidement au sacrifice les fantassins sur le plateau de Craonne en 1916.

Ces hauts gradés-là, qui peuvent aujourd’hui aussi bien être des femmes, ne sont pas des mauviettes. Ce sont des chefs, des vrais. Des chefs de grande entreprise, donc de guerre économique. Qu’on n’attende pas d’eux un lâche apitoiement sur les pertes terribles causées par les batailles qu’ils commandent. Ils ont une mission sacrée à accomplir : écraser l’ennemi, torpiller la concurrence, contourner la fiscalité, remporter la victoire et conquérir le marché. Ils ont été formés et sélectionnés pour cela : les uns par Saint-Cyr et West Point, les autres par Polytechnique et HEC, Harvard ou la London School of Economics, etc.

Chacun de ces grands condottieres sait qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs. De doctes spécialistes leur ont enseigné qu’un certain pourcentage de pertes est stratégiquement inévitable et moralement admissible, et qu’un bon dirigeant ne doit pas s’en émouvoir outre mesure. Autrefois, dans les tranchées de la Marne, des généraux à la Nivelle faisaient fusiller leurs propres soldats « pour l’exemple ». Aujourd’hui on incite les salariés à s’éliminer eux-mêmes. Remarquable progrès dans les méthodes de gestion des ressources humaines : bravo les DRH !

Didier Lombard, qui avait fort bien retenu ses leçons, n’a cessé de dire pour sa défense : « Je n’y pouvais rien. » On a déjà entendu un son de cloche semblable du côté du préfet Papon et de la SNCF (encore un commandeur et de prestigieux polytechniciens !), à qui on reprochait d’avoir contribué à planifier des convois de déportés juifs. Pourquoi auraient-ils dû avoir des regrets ? De quoi diable devaient-ils s’excuser ? Chacun n’a fait qu’accomplir « normalement », scrupuleusement, le travail pour lequel il était payé, parfois même décoré, qu’on se le dise, scrogneugneu.

Eh oui, on n’y peut rien, faut c’qu’y’ faut, faut toujours payer le prix. Et puis c’est pas à cause des DRH et des PDG chargés d’appliquer la politique des CA si les salariés qu’on fiche dehors sont, à l’instar des héros de Voltaire, plutôt réfractaires à la subtile logique leibnizienne de l’harmonie préétablie, à savoir que d’un mal nécessaire naîtra finalement le plus grand bien et que tout est agencé pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, lequel se trouve être le monde capitaliste actuel, qui peut aussi bien combler certains de bénéfices que jeter d'autres à la rue à coups de pied aux fesses ou même par la fenêtre du cinquième étage.

Que les salariés fassent un effort, bon sang, qu’ils s’informent, qu’ils lisent autre chose que des reportagespeople ! Ce n’est tout de même pas la faute des managers si les employés n’ont pas conscience des règles du jeu économique, et spécialement de la première de toutes les règles : une entreprise privée doit gagner le maximum de fric dans le minimum de temps et donc réduire la masse salariale pour rémunérer au mieux les actionnaires. Un point c'est tout. Le reste est jérémiades populistes…

Il est vrai que la plupart des salariés d’aujourd’hui – châtrés par leur éducation (y compris nationale), manipulés par les « infos » et la com', intoxiqués par le culte aveugle de la croissance, obsédés de consommation, soûlés de musique, de bibine et autres stupéfiants, aliénés par la foire aux idoles – sont pour ainsi dire jetés en pâture au système d’exploitation capitaliste auquel ils ne sont même plus en mesure d’opposer la moindre défense syndicale digne de ce nom.

Et c’est bien là une des plus grandes chances de survie pour le système. Si les millions de petits et moyens salariés qui adhèrent à l’ordre établi comme patelles à leur rocher étaient capables de voir la réalité des choses, ils risqueraient de comprendre enfin qu’ils n’ont nul besoin de PDG, de DRH et d’actionnaires, pas plus que de généraux ni de capitaines, et moins encore de délégués jaunes : ils pourraient se mettre en tête, qui sait, de chasser tout ce joli monde à coups de pied au derche, peut-être même – on frémit de l’imaginer – d’en fusiller ou en défenestrer quelques-uns « pour l’exemple ».

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en juin 2019.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme, Agone, coll. « Cent mille signes », 2017.