C’est un grand destructeur, Dick, d’abord et avant tout. Un esprit diabolique qui sait que le premier mot à dire pour gagner sa liberté, c’est « Non ». Comme Lucifer, bien sûr, le plus beau des anges. Non, à l’ordre tel qu’il se présente. Non, à ce qui semble l’évidence. Non, à ce qui est partagé comme relevant du sens commun.

Diabolique, oui, comme l’est le doute du philosophe qui, soudain, arrête de croire que tout va de soi et demande pourquoi. Pourquoi est-ce que je crois être moi ? Qu’est-ce qui me le prouve ? Diabolique, comme les questions de l’enfant. Et pourquoi deux et deux font quatre ? Et pourquoi les fées n’existeraient- elles pas ? Diabolique comme le délire paranoïaque. Et pourquoi les objets ne seraient-ils pas animés de malveillance à mon égard ? La preuve, je me suis coupé en me rasant. La preuve, la porte s’est refermée sur ma main…

C’est peut-être le début de la liberté, si le monde n’était pas ce qu’il paraît, et si on pouvait comprendre les choses selon d’autres critères que ceux qu’on nous a inculqués. C’est en tout cas, sans doute aucun, le début du malaise.

De même que Descartes peut se demander s’il n’est pas tout bonnement devenu fou, à se poser des questions là où, pour tout le monde, il n’y a absolument pas à s’en poser, de même les lecteurs de Dick sont étreints par un trouble légèrement oppressant : car il ne reste plus rien de fiable après son passage. Rien. Tout vacille, tout est suspect, tout peut être truqué : nos perceptions sont fallacieuses, rien jamais ne me prouvera que je ne suis pas en train de rêver, rien jamais ne me prouvera que je suis ce que je crois être, rien jamais ne prouvera que les apparences ne sont pas un mirage.

Il est évident que par nos jolis temps de passage de millénaire où la télévision montre du monde une image « montée », où on ne sait plus, à écouter les discours divers, où est la réalité des gens, des guerres, des misères, Dick ne peut qu’être un de nos fauteurs de trouble préférés. Mais même le génie doit connaître des débuts, qui ne sont pas forcément des coups de maître.

Avec le premier recueil l’intégrale des nouvelles de Dick 1, c’est donc aux commencements d’un visionnaire que nous assistons. Les fans sauront y lire les préliminaires des grandes œuvres futures et auront plaisir à extravaguer gaiement, car là c’est la fantaisie dickienne qui s’ébat, loin des constructions vertigineusement en spirale de ses grands romans, avec un humour assez ravageur et désinvolte.

Les hésitants, ceux à qui la science-fiction fait peur, ceux qui craignent de ne pas assez connaître les règles pour apprécier, pourront se familiariser grâce à ces textes souvent légers, frappés, qui ne se prennent absolument pas au sérieux et qui, pourtant, déjà, sèment joyeusement la suspicion. Ce qui est maintenant indispensable à qui souhaite garder son équilibre mental.

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru dans Révolution, sous le titre « L'esprit malin », le 9 février 1995, p. 9.

De la même autrice, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).

1. Philip K. Dick, Nouvelles, 1947-1952, traductions revues et harmonisées par Hélène Collon, Denoël-« Présences », 1995.