Dans ce petit restaurant d’un Marais qui tentait à Paris de résister aux ravages du très beau très cher, il s’agissait donc de littérature. Pas pour faire une thèse ou être définitif, pour le plaisir. De toute façon, en deux, trois heures, on ne peut pas résumer un parcours, on peut juste essayer de sentir un climat.

Maurice Nadeau, tous ceux qui aiment d’amour la littérature le connaissent pour son étonnant travail de découvreur. Et les ravagés de Malcolm Lowry (1909-1957), les fanatiques de Witold Gombrowicz (1904-1969), les frénétiques de Bruno Schulz (1892-1942) et d'Arno Schmidt (1914-1979) savent qu’ils lui doivent l’une des dimensions de leur vie : car ses Lettres nouvelles ont permis à notre imaginaire d’arpenter des terres jusqu’alors inconnues, et qu'on reconnait comme siennes..

Mais comme souvent lorsqu'on s’occupe de littérature, il y a des secousses qui ne sont pas celles du plaisir de lire, mais celle, moins plaisantes, des tiroirs-caisses. Quand il commence dans l’édition, après avoir travaillé à Combat, Nadeau entre chez Corréa, où il fonde une collection. Épisode marquant, celui de Lowry. Une traduction circulait dans Paris d'Au-dessous du volcan, mais peu satisfaisante, elle ne donnait guère envie de publier l’ouvrage. Clarisse Francillon, également traductrice, insiste auprès de Nadeau pour qu’il en lise le texte, elle en co-signera la traduction.Quand Lowry est publié, après accord avec le Club français du livre qui, sans enthousiasme fou, s’y était décidé, le roman est tiré à 3 500 exemplaires. Il faudra dix ans pour que ce tirage soit épuisé. Puis rumeur et passion vont  lentement prendre de la force, et les rééditions se vendre nettement mieux. Comme quoi, apparemment, il faut savoir parier sur l’avenir, même si l'avenir se fait attendre.

Autre cas exemplaire,celui de Gombrowicz, de manière fulgurante un des plus grands et des plus radicaux écrivains du XXe siècle : la première édition française du tome III de son Journal est parue chez Bourgois-Nadeau ; le tirage est de 1 500 exemplaires, dont on peut espérer qu’il viendra à épuisement. Mais quand même, 1 500 exemplaires pour un auteur aussi bouleversant que Gombrowicz, c’est légèrement déprimant.

C’est chez Julliard que Nadeau lance sa revue des Lettres nouvelles, à la suite d’une rencontre un peu particulière. Il était invité à un débat avec René Julliard (1900-1962) et Pierre Frondaie (1884-1948), un écrivain très populaire à l’époque, pour l’astucieuse raison que, dans ses articles, Nadeau, qui ne pratiquait pas la tiédeur, se montrait  régulièrement dépourvu de tendresse pour les livres de Julliard. L’émission finie, l'éditeur propose de raccompagner le critique et, chemin faisant, lui propose également de fonder chez lui une revue. Nadeau le fait attendre trois mois, se trouve des collaborateurs,et, l’idée de la revue affinée, accepte.

Drôle d’association, entre cet ancien camelot du roi et cet homme de gauche affirmé 1 Mais Julliard savait respecter opinions et différences. Les Lettres nouvelles, qui se doublera bientôt d'une collection sous la même enseigne,se met à l’écoute de la littérature contemporaine, notamment étrangère. Nadeau rencontre Geneviève Serreau. Elle travaillait auparavant pour le théâtre de Babylone, avec son mari Jean-Marie Serreau, où Nadeau avait justement assisté, encompagnie d’Henry Miller (1891-1980), à un En attendant Godot monté par Roger Blin (1907-1984) qui n’était pas encore devenu un classique mais surprenait son monde (à tel point que Miller, la pièce finie, voulait rester, croyant avec un bel optimisme que de nouveau elle allait recommencer). Quand Geneviève Serreau rencontre de nouveau Nadeau qui lance sa revue, elle est disponible et lui propose sa collaboration. Elle durera une vingtaine d’années 2.

La revue permet à de grands textes d’être traduits, ainsi la Tonkade Robert Musil (1880-1942) – une de ses Trois femmes, admirables nouvelles – dont on traduiraenfin en 1981le Journal. Le seul conflit avec Julliard, c’est Ferdÿdurke de Gombrowicz : le comité de lecture refuse avec obstination, la proposition est faite et refaite avec une obstination comparable, Julliard finit par en « faire cadeau » à Nadeau – « puisque ça vous fait plaisir ». Livre éblouissant. Maurice Nadeau et Geneviève Serreau ne sont toujours que deux, ils publient et la revue et des livres. À deux, c'est lourd. Julliard propose de l'aide, celle d’un  jeune homme qui vient de refuser l'ENA et qui se forme dans l’édition : Christian Bourgois(1933-2007).

À la mort de Julliard, les Lettres nouvelles et Nadeau s’en vont. Queneau en parle à Gaston Gallimard. Finalement l’affaire se fait chez Denoël, qui dépend de Gallimard. Ils sont alors dans un petit bureau aménagé dans un ancien garage, si petit et mal fichu que, quand l’un étend les jambes, l’autre doit ranger les siennes et que, s’il y a deux visiteurs, c'est dans la rue que le deuxième attend.

Commence une période remuante sur le plan politique, c’est l’« Appel des 121 contre la guerre d'Algérie », que Nadeau ( et Geneviève Serreau) signe ; puis sa prise de position contre de Gaulle ; sa lettre ouverte à Malraux sur la torture en Algérie… L’Appel lui vaut une perquisition : Denoël, fouillé avec soin, ça fait de l'animation dans le  (beau) quartier.

Sur le plan éditorial, il rend hommage à l’équipe de lecteurs et de traducteurs qui ont aidé à cette mise en œuvre de la connaissance d’une littérature et d’une pensée de son temps : Claire Malraux, Bernard Lortholary, Jean-Claude Hémery, d’autres ; hommage bien sûr à la très précieuse Geneviève Serreau ; à tous ceux qui ont ainsi fait preuve de talent et de fidélité. Se rappellent au bon souvenir l’amitié de Miller et de Leonardo Sciascia (1921-1989) qui, quand les Lettres nouvelles furent en difficulté, lui propose de fonder avec lui une coopérative d’édition ; la rencontre avec Claire Etcherelli (1934-)etÉlise ou La vraie vie(1967), qui venait d’être refusé par Gallimard ; puis avec Georges Pérec (1936-1982) et Les Choses (1965), aussi pluri-refusé , et qui, publié par « Les Lettres nouvelles », obtient le Renaudot.

Mais chez Denoël, les comptes sont brutaux, et il y a comme qui dirait volonté d’« arrêter les frais ». Nadeau est licencié. Il persévère. Sans maison derrière, sans capital. En 1966 il fonde avec François Erval La Quinzaine littéraire, qui n’a pas remplacé la revue des Lettres nouvelles, qui fait un autre travail : critique des ouvrages qui sortent, pour l’essentiel. La Quinzaine, qui se vend aux alentours de 20 000 exemplaires en moyenne dans les années 1980, a régulièrement des angoisses. Les solutions trouvées pour les résoudre, toujours provisoirement, mais enfin, c’est du provisoire qui dure, témoignent le plus souvent de la fidélité des lecteurs ; des souscriptions ont témoigné de leur volonté de voir se maintenir La Quinzaine, et ont permis de la préserver des grosses entreprises de presse ; une autre fois, ce fut par l’intermédiaire d’une vente de tableaux offerts par des peintres, à l’initiative du poète Jacques Dupin (1927-2012), qui travaillait pour Maeght. Une autre fois encore, un lecteur de La Quinzaine aux fonctions importantes dans une très grosse entreprise s’est porté garant auprès d’une banque. Ou alors un éditeur, Pierre Belfond, qui réunit une douzaine de confrères pour les convaincre de donner de la publicité à La Quinzaine. Étrange statut que celui de ce journal, prestigieux toujours et toujours en péril, qui suscite une amitié active et inventive.. A chaque menace de saisie par huissier, il y eut, pour reprendre le mot de Nadeau, un miracle.

Mais pour l’édition même, c’est une autre question. Comment faire un choix librement  coincé par les impératifs d’argent ? Nadeau parle de Bruno Muel, dont il a publié Le Baume du tigre (1978) ; de Jean-Claude Hémery (1931-1985), dont il a publié Curriculum Vitae (1966) et Anamorphoses (1970) ; il aimerait pouvoir publier de nouveaux textes d’eux mais ne peut pas. Il ne peut pas davantage publier ce récit d’un marin de Guernesey, qui fait 500 pages, traduction,fabrication, etc., trop cher. Tant pis pour eux, pour nous. Aujourd’hui, L’Homme aux louves (1981) de John Hawkes (1959-) est tiré dans un premier temps à 2 000 exemplaires. Et encore, il bénéficie de la célébrité que lui a valu l’attribution du Médicis étranger. Qu’est-ce qu’il faut faire ?

En plaisantant, Nadeau dit que ça ne le dérangerait pas qu’on nationalise La Quinzaine et « Les Lettres nouvelles ». En attendant, il faut collaborer avec d’autres, selon la formule 2/3-1/3 de recettes, 2/3 pour celui qui prend à sa charge le plus gros des dépenses.

Aujourd’hui, des collections de poche reprennent avec entrain des textes naguère quelque peu pour happy few. Enfin, comme il dit, la difficulté, la précarité, c’est aussi ça qui fait le charme. Il y eut une époque où il pouvait s’offrir et nous offrir quelques belles petites folies, de bonnes feuilles de Samuel Beckett (1906-1989), proposer, à côté de La Quinzaine, par exemple Le Fétichiste (1946), donné par Michel Tournier (1924-2016). Plus possible pour le moment.

On est arrivé dans les locaux de La Quinzaine, rue du Temple, un quartier pas vraiment saturé d’éditeurs, c’est petit, encombré, vivant, on s’est bien échauffé à rappeler le passé et à faire vibrer l’avenir, il a rendez-vous pour un dossier Musil précisément, mais il y a un visiteur, Lawrence Ferlinghetti, le poète beat, éditeur et libraire, là-bas, en Californie. Ferlinghetti lui offre un poème, Nadeau ressort un exemplaire de La Quatrième Personne du singulier, qu’il avait publié autrefois. Et vous là-bas, comment ça va, l’édition ?

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru sous le titre « Lettres rebelles » le 27 novembre 1981 dans l’hebdomadaire Révolution ( p. 38).

De la même autrice, journaliste au Monde diplomatique(en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires(Finitude, 2016).

1. Les camelots du roi sont des militants royalistes d'Action française ; Maurice Nadeau fut membre de la Ligue communiste révolutionnaire et n'a jamais renié son engagement. [ndlr]

2. Essayiste, dramaturge et romancière, Geneviève Serreau (1915-1981) fut également traductrice, notamment de Bertolt Brecht, et l'autrice d'une Histoire du « nouveau théâtre » (Gallimard, 1966).