Selon ces conceptions nouvelles, les faits historiques aussi bien que les vérités mathématiques sont construits ; ils varient continuellement en fonction des intérêts et des besoins de la société dont la définition est aux mains de l’élite au pouvoir ; si la réalité n’existe que dans les esprits et si les dominants peuvent imposer à tous les esprits les mêmes croyances (ce qui n’est qu’une affaire de technologie), la révolte n’a plus aucun sens. Le bourreau imaginé par Orwell est un philosophe constructiviste.

« Ce qu’il y a de vraiment effrayant dans le totalitarisme, pensait en effet Orwell, ce n’est pas qu’il commette des atrocités mais qu’il s’attaque au concept de vérité objective. […] La vérité [est] quelque chose qui existe en dehors de nous, quelque chose qu’il faut découvrir, et non quelque chose que l’on peut inventer selon les besoins du moment. 1» La leçon philosophique et politique de 1984, c’est que la liberté et la démocratie sont incompatibles avec le relativisme et le constructivisme généralisés. « Et pourtant, il avait raison ! Ils avaient tort, il avait raison. Il fallait défendre les évidences, les platitudes, les vérités [the obvious, the silly and the true]. Les truismes sont vrais, accrochons-nous à cela ! Le monde physique existe, ses lois ne changent pas. Les pierres sont dures, l’eau est liquide, tout objet lâché est attiré par le centre de la terre. Avec le sentiment […] qu’il posait un axiome important, Winston écrivit : “La liberté est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Si cela est accordé, tout le reste suit.” 2 »

Cette mise en pratique des conséquences du constructivisme est évidemment un cas limite, qu'illustre la satire d'Orwell, où le philosophe constructiviste dispose du pouvoir absolu que met à sa disposition une société totalitaire. Pour autant, comme on va le soir en suivant les exposés sur Bruno Latour (puis Isabelle Stenger et Michel Foucault) que donne Jean-Jacques Rosat : « Dès que les faits ne contraignent plus la validité des énoncés et que toute connaissance est déclarée socialement construite, le philosophe redevient un “Maître de Vérité”. »

Ramsès II a vécu entre 1300 et 1213 (environ) avant J.-C. En 1976, des analyses pratiquées sur sa momie, transportée depuis le musée du Caire jusqu’à l’hôpital du Val-de-Grâce à Paris, établissent qu’il est vraisemblablement mort de la tuberculose. À cette occasion, Paris Match publie une photo (sur laquelle on voit une équipe d’hommes et de femmes en blouse blanche s’affairer au chevet de la momie) assortie de cette légende-choc : « Nos savants au secours de Ramsès tombé malade 3 000 ans après sa mort ».

« Profond philosophe celui qui a rédigé cette légende frappante », s’exclame Bruno Latour ; car, poursuit-il, elle soulève et (tout à la fois) permet de résoudre une difficulté philosophique redoutable : comment le pharaon « a-t-il pu décéder d’un bacille découvert par Robert Koch en 1882 » ? 3

Pour le bon sens réaliste, il y a là une plaisante accroche journalistique mais sûrement pas une énigme philosophique : le bacille existait et agissait depuis très longtemps ; puis, un jour, Koch l’a découvert : où est le problème ? Erreur, répond Latour, qui développe alors une forme radicale de constructivisme des faits : « Avant Koch, le bacille n’a pas de réelle existence. […] Les chercheurs ne se contentent pas de “découvrir” : ils produisent, ils construisent. L’histoire inscrit sa marque sur les objets des sciences, et pas sur les seules idées de ceux qui les découvrent. Affirmer, sans autre forme de procès, que Pharaon est mort de la tuberculose revient à commettre le péché cardinal de l’historien, celui de l’anachronisme. » Accusation qu’il étoffe d’une comparaison : « Si quelqu’un avait affirmé, au Val-de-Grâce, qu’une rafale de mitrailleuse avait fauché le pharaon, […] on l’aurait enfermé pour anachronisme. Et on aurait eu raison. »

Pourtant, souligne aussitôt Latour, cette comparaison ne peut être menée jusqu’au bout : s’il est inconcevable que le pharaon soit mort par balle, nous concevons fort bien qu’il soit mort de tuberculose. Mais alors, comment pouvons-nous dire à la fois que le bacille a été construit par Koch en 1882 et qu’il a causé la mort de Ramsès en 1213 avant J.-C. ? On aura reconnu le « problème de la causalité 4 » auquel se heurte le constructivisme des faits chaque fois qu’on veut l’appliquer aux objets naturels : si l’on prétend que la science construit ou produit des objets qui, comme les atomes ou les microbes, ont existé bien avant elle et même bien avant l’homme, n’est-on pas acculé à devoir admettre une forme de causalité à rebours ?

La solution proposée par Latour est la suivante : chaque année peut être identifiée selon deux dimensions ; selon la première, elle succède aux précédentes (irréversibilité du temps) ; selon la seconde, elle les modifie en les dotant de traits nouveaux suivant les progrès des sciences ; ainsi l’an –1213 « se compose d’un pharaon mort de cause inconnue et, à partir de 1976, d’un pharaon mort de cause parfaitement connue. Toutes les années –1113 produites à partir de 1976 vont comporter ce trait nouveau : un Ramsès II dont la bouche était remplie de bacilles de Koch ». On évite ainsi à la fois l’anachronisme et la causalité à rebours : le bacille n’existait pas en l’an –1213 tout court, mais en l’an –1213/1976 (ou –1213/2010) il a causé la mort du pharaon.

Cette solution ne tient pas car, demanderons-nous, qu’est-ce que l’année postérieure (1976) « modifie » de l’année antérieure (–1213) ? Si Latour répond « notre connaissance des faits qui ont eu lieu cette année là », il ne fait qu’exprimer d’une manière tarabiscotée quelque chose que tout le monde admet : nous connaissons sur l’Égypte ancienne des choses que les contemporains ignoraient, par exemple la cause de la mort de leur pharaon. Et si Latour répond que ce qui a été modifié par les médecins de 1976, ce sont « les faits de l’année –1213 », il admet par là même la causalité à rebours.

Le seul moyen pour lui de s’en sortir (moyen d’ailleurs conforme à l’esprit de sa philosophie), c’est de récuser l’alternative entre faits et connaissance des faits, et d’assumer crânement un idéalisme radical : le passé n’a aucune réalité objective qui serait indépendante de nos descriptions ; il n’existe que dans les archives qui ont subsisté et dans les croyances que nous avons sur lui. Mais suivre cette voie, c’est quitter le laboratoire du Val-de-Grâce pour les bureaux du ministère de la Vérité de 1984, où les employés, réécrivant au fur et à mesure les journaux anciens conformément à la ligne politique du jour, reconstruisent en permanence un passé qui n’a plus d’autre réalité que celle de leur prose.

Plus fondamentalement, le problème discuté par Latour ne peut être soulevé que par quelqu’un qui refuse de distinguer entre le bacille identifié par Koch et le concept au moyen duquel cette identification a été opérée. Mais c’est une confusion : Koch n’a pas produit le bacille lui-même (l’être vivant agent de la tuberculose), il en a produit le concept (sa définition avec ses caractéristiques).

De même que le concept de chien n’aboie pas, le concept de bacille n’est pas responsable de la tuberculose : le lien causal entre le bacille et la maladie préexistait évidemment à sa découverte par Koch. « Pour attacher le bacille au roi d’Égypte, écrit Latour, il faut un travail énorme de liaison et de rapprochement » qui ne peut être effectué que dans un laboratoire comme celui du Val-de-Grâce. Cette affirmation est tout simplement fausse : le bacille s’est « attaché » tout seul au pharaon, et il s’y est tellement « attaché » qu’il a causé sa mort ! Les théories et les instruments de la médecine moderne n’ont fait que mettre au jour un lien causal qui était déjà là.

Cette confusion est grandement facilitée par l’usage inconsidéré et le détournement idéaliste d’une formule ambiguë de Bachelard devenue un dogme de la philosophie des sciences : « La science construit ses objets. » Pour que les traités scientifiques puissent décrire cette entité bien identifiée qu’on appelle aujourd’hui le bacille de Koch il a fallu un long travail de construction à la fois intellectuel et pratique : élaborer de nouvelles catégories comme celle de bactérie, concevoir des hypothèses d’un nouveau genre sur la transmission des maladies, construire des appareils de plus en plus perfectionnés comme les microscopes, développer des savoir-faire pour la manipulation des préparations, etc.

Le bacille comme « objet scientifique », c’est-à-dire comme objet d’étude, n’existe en ce sens que depuis 1862. Mais comme « objet dans le monde » (au sens où on peut dire que les étoiles ou les tables sont des objets), le bacille existait dans les poumons des hommes et, plus largement, des mammifères bien avant la science, et il n’est en aucun sens « construit ». Prétendre tirer de ce double usage du mot « objet » des paradoxes philosophiques profonds relève de la sophistique : « agent pathogène qui a causé la mort de Ramsès II » et « objet des travaux de Robert Koch qui lui valurent le prix Nobel » sont simplement deux descriptions différentes mais parfaitement compatibles de la même entité.

Il en résulte que l’énoncé « Ramsès est mort en –1213 d’un bacille découvert en 1976 », que Latour nous présentait comme un paradoxe énigmatique et philosophiquement profond, peut être retraduit facilement en « Le même X qui peut être décrit comme “cause de la mort de Ramsès” peut être également décrit comme le X “étudié en tant qu’‘objet scientifique’ pour la première fois par Koch” » : un énoncé parfaitement banal. La mise en scène emphatique se dégonfle comme une baudruche et ne reste plus qu’un pseudo-problème.

Mais quelle raison a pu conduire Latour à récuser la réponse de bon sens ? Pourquoi n’accepte-t-il pas de dire que le bacille existe indépendamment de nos discours et que sa découverte par Koch, en tant que telle, n’a rien changé pour lui 5 ? C’est que, « dans cette hypothèse, l’histoire des sciences n’a qu’un intérêt fort limité. Elle ne fait que rappeler les obstacles qui ont empêché les savants de saisir plus tôt et plus vite la réalité, qui restait, pendant ce temps, immuable. […] Il y a une histoire de la découverte du monde par les savants, mais il n’y a pas d’histoire du monde lui-même ». Il y a deux manières d’interpréter cette déclaration, qui ne sont d’ailleurs pas incompatibles.

Selon la première interprétation, Latour recherche un genre de « gai savoir » : il veut faire de l’histoire des sciences une discipline où l’on ne s’ennuie pas, où il y ait de l’incertitude, du suspense, où l’on ne sache pas avant de commencer comment le récit se termine. Si Pasteur doit nécessairement gagner la bataille contre ses adversaires parce que les microbes attendaient depuis des millions d’années que quelqu’un les découvre, l’histoire des sciences n’est pas, selon Latour, une discipline très attrayante. Si, en revanche, on peut affirmer que Pasteur a « construit les microbes » et que, par conséquent, dans d’autres circonstances économiques, sociales, politiques, culturelles, etc., ceux-ci auraient pu ne pas exister, ou pas avec les caractéristiques que nous leur attribuons ; si, en un mot, on a les moyens d’introduire la contingence au cœur même du développement des sciences, alors la discipline est censée devenir passionnante. Encore faut-il penser que les récits qui ramènent toute découverte scientifique à des motifs intéressés et à des stratégies de pouvoir sont nécessairement plus palpitants que les histoires qui tentent de nous raconter la recherche de la vérité.

Selon la seconde interprétation, Latour revendique simplement une part de pouvoir : l’histoire et la sociologie exigent d’avoir leur mot à dire sur le contenu des théories scientifiques elles-mêmes, et pas uniquement sur le contexte dans lequel celles-ci ont été produites. Mais si le prix à payer pour le droit des sociologues et des historiens à expliquer le contenu des théories est la disqualification de la question de la vérité de ces dernières, on n’est pas tenu de croire qu’il s’agit d’un progrès.

Jean-Jacques Rosat

Extrait de la préface et des annexes à Paul Boghossian, La Peur du savoir. Sur le relativisme et le constructivisme de la connaissance, Agone, 2009, p. 165-169.

1. George Orwell, À ma guise, Agone, 2008, p. 81.

2. George Orwell, 1984, Éditions de la rue Dorion, 2019, p. 136.

3. Bruno Latour, « Ramsès est-il mort de la tuberculose ? », La Recherche, mars 1998, n° 307, p. 84-85.

4. À propos du truisme, qui est « de dire que la plupart des objets et des faits dont nous parlons couramment – électrons, montagnes, dinosaures, girafes, rivières et lacs – existaient avant nous » et se demander si leur existence pourrait dépendre de nous : « Cela ne nous engage-t-il pas à soutenir une forme bizarre de causalité à rebours, où la cause (notre activité) a lieu postérieurement à son effet (l’existence des dinosaures) ? » (La Peur du savoir. Sur le relativisme et le constructivisme de la connaissance, op. cit., p. 48). [ndlr]

5. Évidemment, cette découverte change quelque chose pour le bacille à travers les conséquences pratiques que nous tirons d’elle : nous fabriquons des médicaments et des vaccins au moyen desquels nous le combattons et essayons de l’éradiquer. Mais sa découverte en elle-même et les conséquences théoriques que nous pouvons en tirer ne l’affectent en aucune manière.