On a coutume de dater le passage d’une physique d’observation à une physique expérimentale de la série d’expériences sur la chute des corps qu’a menées Galilée dans les premières années du XVIIe siècle. En faisant rouler des billes sur un plan incliné, il construit un dispositif grâce auquel il peut faire varier indépendamment plusieurs paramètres, constater une corrélation entre certains d’entre eux (entre la durée de la chute et l’espace parcouru), exprimer mathématiquement celle-ci au moyen d’une fonction et découvrir ainsi une loi de la nature.

Selon une métaphore largement répandue depuis Kant, le savant questionne et la nature répond : « La raison […] doit forcer la nature à répondre à ses questions […] comme un juge qui force les témoins à répondre aux questions qu’il leur pose. 1 » Le sens de cette image est clair : c’est le savant qui élabore les hypothèses et les dispositifs expérimentaux destinés à les tester, mais c’est la nature qui, à travers les résultats expérimentaux, le contraint à trancher entre elles.

« Mystification ! », s’exclame Stengers. La nature est muette et c’est toujours le savant qui parle ; il fabrique les réponses aussi bien que les questions. Il n’y a jamais de confrontation entre l’homme et la nature mais seulement entre des hommes qui parlent et entre des discours qui sont tous des créations humaines, donc des fictions. Le savant qui l’emporte est celui qui réussit à imposer sa fiction à tous les autres en leur faisant croire que c’est la nature elle-même qui parle par sa bouche. Il est comme le sorcier qui, pour asseoir son autorité, fait parler le fétiche qu’il a lui-même fabriqué.

Le dispositif expérimental est le fétiche du savant : pour disqualifier les discours rivaux, le savant doit gagner le droit de parler au nom de la nature et il n’y parvient qu’en construisant des faits – ou plutôt des « faitiches », selon un jeu de mots, donné pour profond, de Bruno Latour 2 – d’une manière telle qu’il donne à croire que ce sont eux qui parlent.

L’invention de la méthode expérimentale, nous révèle Stengers, c’est « l’invention du pouvoir de conférer aux choses le pouvoir de conférer à l’expérimentateur le pouvoir de parler en leur nom 3 ». Le discours de la science ne s’appuie sur aucun fait positif indépendant d’un pouvoir humain : « L’“autorité” de la science expérimentale, sa prétention à l’objectivité n’ont pas d’autre source que négative : un énoncé a conquis – à une époque donnée, bien sûr, et non dans l’absolu – les moyens de démontrer qu’il n’est pas une simple fiction, relative aux intentions et aux convictions de son auteur. Mais il ne se différencie de la fiction par rien d’autre que par son pouvoir de faire taire ses rivaux. 4 » La science est donc une compétition entre ventriloques : chacun fabrique sa marionnette et lui prête sa voix ; le vainqueur est celui qui est suffisamment habile pour que les autres ne parviennent pas à déceler le trucage.

Ce qui se donne ici comme une démystification de l’autorité de la science n’est évidemment rien d’autre qu’une dissolution du réel et de la nature au profit de la toute-puissance du langage. À Édouard Le Roy, postmoderne de 1905 qui soutenait déjà que les faits sont construits, le savant et philosophe Poincaré répondait : « Les faits sont les faits, et s’il arrive qu’ils sont conformes à une prédiction, ce n’est pas par un effet de notre libre activité. […] Tout ce que crée le savant dans un fait, c’est le langage dans lequel il l’énonce. 5 »

Pour prétendre que ce sont les faits qui sont construits et pas seulement le langage dans lequel nous les décrivons, il faut croire que le langage est tout et décide de tout – ce qui pourrait bien être une forme occidentale et contemporaine de la pensée magique.

Jean-Jacques Rosat

Extrait d'une annexe à Paul Boghossian, La Peur du savoir. Sur le relativisme et le constructivisme de la connaissance, Agone, 2009, p. 165-169.

1. Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, préface à la deuxième édition (1787).

2. Bruno Latour, Sur le culte moderne des dieux faitiches, Synthélabo, 1996.

3. Isabelle Stengers, L’Invention des sciences modernes [1993], « Champs »-Flammarion, 1995, p. 102.

4. Ibid., p. 103.

5. Henri Poincaré, La Valeur de la science [1905], Flammarion, 1970, p. 162-163.