Winston était allongé sur quelque chose qui aurait pu passer pour un lit de camp s’il n’avait été aussi haut. Winston était maintenu par des sortes de sangles qui l’empêchaient de bouger. Une lumière plus forte que d’habitude lui tombait sur le visage. O’Brien, debout à côté de lui, l’observait intensément. De l’autre côté se tenait un homme en blouse blanche muni d’une seringue hypodermique. […]

— Je me donne du mal pour toi, Winston, parce que tu en vaux la peine. Tu sais parfaitement quel est ton problème. Tu le sais depuis des années, bien que tu aies lutté contre ce savoir. Tu es mentalement dérangé. Tu souffres d’un dysfonctionnement de la mémoire. Tu ne te rappelles pas les événements réels et tu te persuades d’avoir vécu des événements qui ne se sont jamais produits. Heureusement, cela se guérit. Tu ne t’es jamais soigné faute de l’avoir décidé. Il y avait un petit effort de volonté que tu n’étais pas prêt à faire. Maintenant encore, je le sais, tu te cramponnes à ta maladie dans l’illusion que c’est une vertu. Prenons un exemple. […] Tu as souffert il y a quelques années d’une grave distorsion de la réalité. Tu as cru que trois hommes, trois anciens membres du parti nommés Jones, Aaronson et Rutherford, exécutés pour trahison et sabotage après les aveux les plus complets, n’étaient pas coupables des crimes dont on les avait accusés. Tu croyais avoir vu un document prouvant de façon irréfutable que leurs aveux étaient faux. Ton hallucination a porté sur une photographie en particulier. Tu croyais l’avoir réellement tenue entre tes mains. Cette photographie ressemblait à ceci.

Une coupure de presse rectangulaire était apparue entre les doigts d’O’Brien. Pendant près de cinq secondes, elle se trouva dans le champ de vision de Winston. C’était une photographie et, sans aucun doute possible, la photographie. C’était un autre exemplaire du cliché représentant Jones, Aaronson et Rutherford à la cérémonie du parti à New York, sur lequel Winston était tombé par hasard onze ans plus tôt et qu’il avait aussitôt détruit. Un instant seulement, l’image passa sous ses yeux, puis elle disparut. Mais il l’avait vue, sans aucun doute possible, il l’avait vue ! Il fit un effort désespéré, atrocement douloureux, pour dégager la partie supérieure de son corps. Dans un sens ou dans l’autre, il ne pouvait bouger de plus d’un centimètre. Il avait même momentanément oublié le cadran. Tout ce qu’il désirait, c’était tenir la photographie encore une fois entre ses mains, ou du moins la revoir.

— Elle existe ! s’écria-t-il.

— Non, répondit O’Brien.

Il traversa la pièce. Un vide-mémoire se trouvait dans le mur opposé. O’Brien souleva la grille. Le frêle morceau de papier, invisible maintenant, partait en tourbillonnant dans le courant d’air chaud, se consumait dans la lueur d’une flamme. O’Brien s’éloigna du mur.

— Des cendres. Des cendres qu’on ne pourrait même pas identifier. De la poussière. La photo n’existe pas. Elle n’a jamais existé.

— Mais elle a existé ! Elle existe ! Elle existe dans la mémoire. Je m’en souviens. Vous vous en souvenez.

— Je ne m’en souviens pas, dit O’Brien.

Winston eut un coup au cœur. C’était de la doublepensée. Un sentiment mortel d’impuissance l’accabla. S’il avait pu être sûr qu’O’Brien mentait, cela n’aurait pas eu tant d’importance. Mais il était tout à fait possible qu’O’Brien eût réellement oublié la photographie. Et dans ce cas, il avait déjà oublié le fait d’avoir nié s’en souvenir, et oublié l’acte d’oublier. Comment pouvait-on être sûr qu’il ne s’agissait que de dissimulation ? Et si cette monstrueuse dislocation de l’esprit était vraiment possible ? Ce fut cette pensée qui l’acheva.

O’Brien le surplombait du regard, guettant sa réaction. Il avait plus que jamais l’air d’un professeur qui se donne du mal pour éduquer un enfant entêté mais prometteur.

— Il y a un slogan du parti au sujet du contrôle du passé. Répète-le, je te prie.

— Qui contrôle le passé contrôle le futur ; qui contrôle le présent contrôle le passé, récita docilement Winston.

— Qui contrôle le présent contrôle le passé, répéta O’Brien, hochant la tête lentement en signe d’approbation. Penses-tu, Winston, que le passé existe véritablement ?

Le même sentiment d’accablement s’abattit sur Winston. Ses yeux esquissèrent un mouvement vers le cadran. Il ne savait pas quelle réponse, « oui » ou « non », le sauverait de la douleur ; il ne savait même pas laquelle de ces réponses il jugeait vraie.

O’Brien eut un léger sourire.

— Tu n’es pas métaphysicien, Winston. Jusqu’à présent tu ne t’étais jamais penché sur la notion d’« existence ». Je vais le formuler plus précisément. Le passé existe-t-il concrètement, dans l’espace ? Y a-t-il quelque part un lieu, un monde d’objets solides, où le passé continue de se dérouler ?

— Non.

— Alors, où le passé existe-t-il, s’il existe ?

— Dans les archives. Il est consigné.

— Dans les archives. Et ?

— Dans l’esprit. Dans les mémoires.

— Dans les mémoires. Très bien. Nous, le parti, nous contrôlons toutes les archives et toutes les mémoires. Donc nous contrôlons le passé, n’est-ce pas ?

— Mais comment pouvez-vous empêcher les gens d’avoir des souvenirs ? s’écria Winston, oubliant de nouveau le cadran. La mémoire est involontaire. Elle est extérieure à nous. Comment pouvez-vous la contrôler ? Vous n’avez aucun pouvoir sur la mienne !

O’Brien reprit son air sévère. Il posa la main sur le cadran.

— Au contraire, c’est toi qui n’as aucun pouvoir sur ta mémoire. C’est ce qui t’a amené ici. Tu es ici parce que tu as manqué d’humilité et d’autodiscipline. Tu as refusé de réaliser l’acte de soumission qui est le prix de la santé mentale. Tu as préféré être un fou, une minorité à toi tout seul. Seul un esprit discipliné peut voir la réalité, Winston. Tu crois que la réalité est une chose objective, extérieure, qui existe par elle-même. Tu crois aussi que la réalité est par nature évidente. Quand tu arrives à te faire croire que tu vois quelque chose, tu considères que tout le monde voit la même chose que toi. Tu dois apprendre, Winston, que la réalité n’est pas extérieure. La réalité n’existe que dans l’esprit humain, et nulle part ailleurs. Non pas dans l’esprit individuel, faillible et de toute façon périssable ; non, dans l’esprit du parti, qui est collectif et immortel. Tout ce que le parti tient pour vérité est vérité. On ne peut voir la réalité qu’en regardant avec les yeux du parti. C’est ce fait que tu dois réapprendre, Winston. Cela nécessite un acte d’autodestruction et un effort de la volonté. Pour retrouver un esprit sain, tu vas d’abord devoir t’humilier. […] Sais-tu où tu te trouves, Winston ?

— Je ne sais pas. Je peux le deviner. Au ministère de l’Amour.

— Sais-tu depuis combien de temps tu es là ?

— Je ne sais pas. Des jours, des semaines, des mois – des mois, je pense.

— Et selon toi, pourquoi amène-t-on les gens ici ?

— Pour qu’ils passent aux aveux.

— Non, ce n’est pas pour ça. Essaie encore.

— Pour les punir.

— Non ! s’exclama O’Brien.

Son ton avait totalement changé, sa voix devenant soudain à la fois sévère et transportée.

— Non ! Pas seulement pour t’arracher des aveux, pas pour te punir. Veux-tu que je te dise pourquoi on t’a emmené ici ? Pour te guérir ! Pour te rendre sain d’esprit ! Quand comprendras-tu, Winston, qu’aucun de ceux que nous amenons ici ne quitte nos mains encore malade ? Nous ne nous intéressons pas aux crimes ridicules que tu as commis. Le parti ne s’intéresse pas à l’acte lui-même ; il ne se soucie que de la pensée. Nous ne détruisons pas simplement nos ennemis, nous les transformons. Comprends-tu ce que je veux dire par là ?

Il se tenait penché au-dessus de Winston. Son visage paraissait énorme du fait de sa proximité, et hideux parce que vu d’en dessous. Plus encore, il était plein d’une sorte d’exaltation, d’une intensité de dément. Le cœur de Winston se rétracta. S’il l’avait pu, il se serait enfoncé encore plus profondément dans le lit. Il était persuadé qu’O’Brien s’apprêtait à faire tourner le cadran de façon totalement gratuite. À ce moment, cependant, il s’éloigna. Il fit quelques pas puis reprit avec moins de véhémence :

— La première chose que tu dois comprendre est que, dans ce lieu, il n’y a pas de martyrs. Tu as dû étudier les persécutions religieuses du passé. Au Moyen Âge il y a eu l’Inquisition. Un échec. Elle devait éradiquer l’hérésie, elle a fini par la perpétuer. Pour chaque hérétique brûlé sur le bûcher, des milliers d’autres se soulevaient. Pourquoi ? Parce que l’Inquisition tuait ses ennemis au grand jour, et les tuait avant qu’ils se soient repentis ; en fait, elle les tuait parce qu’ils ne s’étaient pas repentis. Les hommes mouraient pour avoir refusé d’abjurer leurs véritables croyances. Naturellement, la victime était couverte de gloire, et l’Inquisiteur qui l’envoyait sur le bûcher, couvert de honte. Plus tard, au xxe siècle, il y eut les totalitarismes, comme on les appelle : l’Allemagne nazie et la Russie communiste. Les Russes ont persécuté les hérétiques plus cruellement que ne l’avait fait l’Inquisition. Ils s’imaginaient avoir appris des erreurs du passé ; au moins, ils savaient qu’il ne faut pas faire de martyrs. Avant d’exhiber leurs victimes dans des procès publics, ils s’employaient activement à détruire leur dignité. Ils les éreintaient par la torture et l’isolement jusqu’à en faire de pauvres êtres méprisables et rampants, prêts à avouer tout ce qu’on leur mettrait dans la bouche, se couvrant eux-mêmes d’injures, se dénonçant et s’accusant les uns les autres, demandant grâce en pleurnichant. Et pourtant, il suffit de quelques années pour qu’on se retrouve face à la même situation. Les morts étaient devenus des martyrs, on avait oublié leur avilissement. Encore une fois, pourquoi ? En premier lieu parce que leurs aveux, manifestement obtenus sous la torture, étaient faux. Nous ne commettons pas ce genre d’erreurs. Tous les aveux prononcés ici sont vrais. Nous les rendons vrais. Et surtout, nous ne laissons pas les morts se lever contre le parti. Tu dois cesser de t’imaginer que la postérité te vengera, Winston. La postérité n’entendra jamais parler de toi. Tu seras totalement soustrait au torrent de l’Histoire. Nous te transformerons en gaz et nous te rejetterons dans la stratosphère. De toi il ne restera rien : pas un nom dans un registre, pas un souvenir dans un cerveau vivant. Tu seras effacé du passé comme du futur. Tu n’auras jamais existé.

Alors pourquoi se donner la peine de me torturer ? pensa Winston dans un élan d’amertume. O’Brien s’immobilisa comme si Winston avait pensé à voix haute. Il approcha son grand visage laid, plissant légèrement les yeux.

— Tu es en train de penser que, puisque nous avons l’intention de te faire disparaître totalement, et que rien de ce que tu diras ou feras ne changera la moindre chose– alors pourquoi prendre la peine de t’interroger d’abord ? C’est ce que tu pensais, n’est-ce pas ?

— Oui, répondit Winston.

O’Brien eut un léger sourire.

— Tu es une ombre au tableau, Winston. Tu es une tache qu’il faut faire disparaître. Ne t’ai-je pas dit à l’instant ce qui nous différencie des persécuteurs du passé ? Nous ne nous contentons pas de l’obéissance passive, pas même de la soumission la plus abjecte. Quand tu te rendras enfin à nous, il faut que ce soit par un acte de libre arbitre. Nous ne détruisons pas l’hérétique parce qu’il nous résiste. Au contraire, tant qu’il nous résiste, nous ne le détruisons pas. Nous le convertissons, nous capturons son monde intérieur, nous lui donnons une forme nouvelle. Nous brûlons tout le mal et toutes les illusions qu’il porte en lui ; nous le mettons de notre côté, pas en apparence, mais authentiquement, cœur et âme. Nous en faisons l’un des nôtres avant de le tuer. Il nous est intolérable qu’une seule pensée erronée puisse exister quelque part dans le monde, aussi secrète et impuissante soit-elle. Nous ne pouvons autoriser aucune déviance, même à l’instant de la mort. Jadis, l’hérétique restait un hérétique jusqu’au bûcher où il proclamait son hérésie, et il exultait en elle. Même une victime des purges russes pouvait porter la rébellion dans son crâne en traversant le couloir menant à son lieu d’exécution. Nous rendons les cerveaux parfaits avant de les faire sauter. Le commandement des anciens despotismes était « Tu ne dois point ». Le commandement des totalitarismes fut « Tu dois ». Voici le nôtre : « Tu es. » Ceux qu’on amène ici ne se dressent plus jamais contre nous. Tous sont entièrement lavés. Même ces trois misérables traîtres que tu as crus innocents, Jones, Aaronson et Rutherford, nous avons fini par les casser. J’ai moi-même participé aux interrogatoires. Je les ai vus progressivement se briser, gémir, ramper, sangloter– à la fin, ce n’était ni de douleur ni de peur, c’était de repentir. Quand nous en avons eu terminé avec ces hommes, ils n’étaient plus que l’enveloppe d’eux-mêmes. Plus rien n’existait en eux que le remords de leurs actions et l’amour pour Big Brother. Leur amour pour lui était touchant. Ils suppliaient d’être exécutés rapidement pour pouvoir mourir tant que leur esprit était encore propre.

Sa voix était devenue presque rêveuse. L’exaltation, l’enthousiasme dément se lisaient encore sur son visage. Il ne fait pas semblant, se dit Winston ; il n’est pas hypocrite, il croit à chaque mot qu’il prononce. Ce qui oppressait le plus Winston était la conscience de sa propre infériorité intellectuelle. Il contemplait la silhouette lourde mais gracieuse aller et venir, entrer et sortir de son champ de vision. O’Brien était un être en tous points plus grand que lui. Aucune idée ne l’avait jamais traversé, ne pourrait jamais le traverser, qu’O’Brien n’eût depuis longtemps connue, examinée et rejetée. Son esprit contenait celui de Winston. Mais, dans ce cas, comment O’Brien pouvait-il être fou ? Ce devait être lui, Winston, qui était fou. O’Brien s’arrêta et baissa les yeux vers lui. Sa voix était redevenue sévère.

— Ne t’imagine pas que tu pourras te sauver, Winston, même en te rendant totalement à nous. Ceux qui se fourvoient ne sont jamais épargnés. Et même si nous choisissions de te laisser vivre jusqu’au terme naturel de ton existence, tu ne pourrais nous échapper. Ce qui t’arrive ici t’arrive pour toujours. Comprends-le sans tarder. Nous te briserons irrémédiablement. Il va t’arriver des choses dont tu ne pourrais jamais te remettre, même si tu vivais mille ans. Jamais plus tu ne seras capable de sentiments humains ordinaires. Tout sera mort à l’intérieur de toi. Tu ne seras jamais plus capable d’amour, d’amitié, de joie de vivre, de rire, de curiosité, de courage ou d’intégrité. Tu seras creux. Nous te viderons de ton être puis nous te remplirons de ce que nous sommes.

George Orwell

Extrait de la traduction par Celia Izoard de 1984 aux éditions de la rue Dorion (Montréal), 2018, IIIe partie, chap. II, p. 371-95.