J’ouvre au hasard et par hasard un exemplaire des Sonnets de Shakespeare, et je tombe sur deux sonnets, sur deux pages en vis-à-vis, les sonnets 46 et 47. Ce qui me frappe en les voyant, en les regardant, c’est la récurrence, presque à chaque vers, des mots eye et heartœil et cœur. Et plus précisément de mon œil et mon cœur, avec des possessifs.

En fait, Shakespeare écrit souvent l’œil et le cœur miens, et je ne suis pas loin de penser qu’en réunissant de cette façon œil et cœur avec un même pronom possessif il essaie quelque chose comme un duel. Un duel, au sens grammatical. (Il y a dans certaines langues le singulier et le pluriel, comme en anglais ou en français, mais aussi, entre les deux, ce qu’on appelle le « duel », c’est-à-dire le pluriel des choses qui vont par deux. En arabe, les babouches, les chaussures, mais aussi tout ce qui se trouve être deux est au duel, et le pluriel commence à trois.)

Je continue de regarder… Je ne lis pas vraiment, je regarde… Et je vois quantité d’autres adjectifs possessifs, pronoms possessifs, et cas possessifs (ce « ’s » qui dit la possession en anglais). Dans le sonnet de gauche, en haut : Ta vuela vue de ton image ; et, à l’autre bout, en bas du sonnet de droite : ton image dans ma vue. Au-dessus : L’image de mon amour puis : ton image ou mon amour. Ces possessifs agissent comme des balises (des mots-balises) pour mon œil qui, allant de l’un à l’autre nom qu’ils déterminent, se déplace à la surface des sonnets. D’un côté encore : ton apparence ; de l’autre : ses pensées.

Je comprends avant de lire que les deux sonnets fonctionnent comme les deux côtés d’un même texte. Et c’est ce texte-là que je veux traduire. Mais je retarde encore ce moment. Et je ne lis pas encore. Mais je ne fais pas non plus que regarder. Est-ce possible devant un texte ? Disons que je « choisis de l’œil ». Je veux savoir si je peux lire, et par suite traduire, sans cesser de voir. Je choisis de l’œil certains mots en essayant de voir ce qui leur arrive. J’essaie de suivre.

Je choisis de l’œil, à gauche, au bout du premier vers, le mot war ; je choisis de l’œil, à droite, à la fin du premier vers, le mot league. D’un côté, l’œil et le cœur miens sont en guerre, de l’autre ils ont, disons, partie liée. Et la raison du conflit entre l’œil et le cœur miens, à gauche, c’est de se partager, devide, de diviser la conquête de ta vue.

Qu’est-ce que c’est que ça, la conquête de ta vue ? Et d’abord qu’est-ce que ta vue ? Que dit le possessif ? Le possessif dit trois choses. Ta vue, c’est ta faculté de voir, c’est ce que tu vois, et c’est aussi le fait que je te vois (c’est-à-dire toi dans ma vue). C’est tout ça, ta vue. Et la conquête de ta vue c’est donc la conquête de cet espace précis où je te verrais et où tu me verrais ; et même, dans ce cas précis (je veux dire celui d’un poème d’amour), celui où tu daignerais me regarder.

Dans le sonnet d’en face, on parle d’un œil affamé d’un regard, a look, sans préciser si ce regard est celui que cet œil porterait sur toi ou s’il s’agit du regard que tu poserais sur lui. Il y a donc une espèce de mutualité ou de partage du possessif.

Et pour départager le cœur et les yeux — les yeux qui disent que tu es là devant moi et refusent au cœur le « droit » de te voir, même en peinture, et le cœur qui, lui, « plaide » qu’au contraire tu es là en moi, invisible dans mon coffre impossible à percer — on va réunir un jury, a quest

Le mot quest est une fin de conquête (conquest) ; le jury est un jury de pensées. Et toutes ces pensées sont des tenants du cœur. Un traducteur traduit tenants par tenanciers, à l’oreille, et à l’œil, un autre par habitantsTenants, en anglais moderne, ce sont les locataires. L’idée que les pensées soient les locataires du cœur me plaît. Après tout, cela en dit long sur ces histoires de possession, et c’est une bonne critique, qui plairait à Wittgenstein, du mythe de l’intériorité. À qui sont ces pensées que j’ai ? Où sont-elles ? Dedans, dehors ? Et ces mots que je me choisis ? Les pensées, écrit Wittgenstein (dans son Cours de Cambridge) sont autonomes. Les mots peut-être aussi. Celui-là, en tout cas, me fait ce clin d’œil. Quand je choisis de l’œil, quand je le prélève avec mes pincettes que sont les guillemets, le mot vient parfois avec un sens qu’il n’a pas dans le texte ou, plutôt, un sens que le texte n’a pas. 

Ce jury de pensées va décider d’un partage. Il y a deux fois le mot part et il y a deux parts. Chaque fois, le mot part est au bout du vers, et chaque fois il rime avec le mot heart. Il y a une part pour l’œil, une pour le cœur, et ce sont deux parts de toi : dehors, dedans. Et là, en bas du premier sonnet, ce n’est plus un adjectif possessif qu’il y a devant œil mais un adjectif qualificatif, un clair. Et devant cœur, ce n’est plus un adjectif possessif non plus mais un cher : Clear eye, dear heart. Œil et cœur miens s’opposaient, eux se ressemblent. Ils vont se liguer… C’est la fin du premier sonnet. 

Je continue de choisir mes mots de Shakespeare, de choisir de l’œil… Et je retrouve dans le sonnet de droite la rime de part avec heart. Il est de chaque côté question de partage. D’un côté partage dans le sens de départager, de division en parts, le verbe devide, de l’autre côté partage dans le sens de portion commune, le verbe share. Les rimes des sonnets de Shakespeare sont croisées, il y a donc toujours entre deux mots qui riment un troisième mot ; il est parfois intéressant de voir lequel. Entre heart et part, je vois un invité, a guestGuest sonne avecfeast, un festin, un banquet, deux vers au-dessus, et il me rappelle quest, dans le premier sonnet, le jury. Ils se ressemblent, ils s’opposent. Et quel est cet invité ? C’est mon œil, que mon cœur a invité à partager (share) ses pensées d’amour, après que mon œil eut convié mon cœur, mon cœur qui soupire de ne pas te voir, à un banquet visuel, a painted feast, un banquet consistant à regarder l’image de mon amour, cette image qui, plus loin, est appelée ton image

Mon amourTon image. Que disent les possessifs maintenant ? Mon amour, c’est toi, bien sûr. Mon amour désigne tout à la fois le sentiment que je ressens et l’objet de ce sentiment. Mon amour, c’est comme cela que je nomme ce que je ressens, et c’est comme cela que je t’appelle. Il y a du vocatif dans mon amour, et Shakespeare le sait, qui emploie souvent my love de cette façon ambivalente – ambivalence qui est aussi une façon pour celui qui parle de faire un avec celui à qui il s’adresse. Il y a du vocatif, donc, comme on pouvait en lire dans ce dear heart de la fin du premier sonnet. Et ton image, c’est l’image que j’ai de toi, je veux dire que je possède de toi, l’image matérielle que je peux regarder, moi, quand tu n’es pas là. Et il y a cette réciprocité encore, cette mutalité des possessifs, ce partage. Je lis, je traduis léger : Ainsi, que ce soit par mon amour ou ton image, quand bien même parti tu es toujours avec moi, car tu ne peux pas échapper à mes pensées, que je suis toujours avec elles, et elles avec toi…

En lisant ce Je suis, cet I am, ce Je suis toujours avec elles, et en pensant au débat, au début du sonnet précédent, de savoir où tu te trouves, toi, je me rends compte que le pronom personnel Ije, n’apparaît qu’une seul fois dans les deux sonnets. Une seule fois je bien qu’à travers les ma, mon, mesmiens, la première personne soit présente en de nombreux points dans le sonnet. Et ce n’est pas habituel. Les sonnets sont écrits à la première personne et adressés à la personne aimée, qui est la deuxième personne, tu, qui se disait thou dans la langue de Shakespeare. Mais si Ije, n’est présent qu’une seule fois, eyel’œil, qui se prononce de la même façon, est quant à lui présent presque à chaque vers, et à chaque fois avec le mot cœur, ou pas loin de lui… Il y a donc une espèce de première personne diffuse, partout dans les deux sonnets, partout où je peux prononcer eye. Et ce clear eye de la fin du premier sonnet, ce que je me demande, c’est si je ne devrais pas le traduire par je vois. Mais l’amour est aveugle, et Shakespeare le regrette dans plusieurs sonnets ultérieurs.

Il n’y a qu’un I, un seul, alors, j’ai cherché s’il y avait un thou pour faire pendant à ce I, un tu pour ce je, et même un thou art, c’est-à-dire un tu es, pour cet I am, ce je suis. Et il n’y en a pas. Enfin, à côté des ta, ton, tienta vueton image, il y a deux thou, deux tu, et un art, un es, mais pas de thou art, pas de tu es. Un tu est en haut à gauche, au début du premier sonnet, pour dire que tu demeures à l’intérieur du cœur. L’autre est en bas à droite, diagonalement opposé, il est là où j’en suis maintenant, à la fin du second sonnet, pour dire que tu ne peux pas échapper à mes pensées. Et c’est là, au vers au-dessus, qu’il y a un art, le es de tu es. Mais le sujet de ce es, de cet art, n’est pas tu, thou, mais toi-même, thyself. Et plus précisément, thyself away. C’est-à-dire toi-même parti, absent, ailleurs. Et thyself, qui dans l’édition de 1609, la première, est écrit en deux mots, thy self, c’est encore un possessif, et quel possessif ! C’est ton self, c’est ton toita personne ou toi en personne. Je relis : Ainsi, que ce soit par mon amour ou ton image, toi-même parti es toujours avec moi car tu ne peux pas échapper à mes pensées… Pensées qui sont, je le rappelle, les locataires du cœur.

Alors puisque tu es ailleurs, puisque tu, le pronom, est ailleurs, pourquoi ne pas soupirer ? Pourquoi ne pas soupirer, comme le fait le cœur, plus haut dans le sonnet, de ne pas te voir, au point d’étouffer ? Pourquoi ne pas soupirer ce art, donc, ce es de tu es, et le prononcer heartmy heartdear heart. Quatorze fois répété dans les deux sonnets.

Quand mes pensées de toi dorment, disent les deux derniers vers, c’est la vue de ton image, c’est-à-dire ton image dans ma vue, qui les réveille. Et c’est peut-être aussi pour ça que Shakespeare s’exclamait, dans un sonnet précédent : Mais ah, la pensée me tue de n’être pas pensée ! 

De ça, je vous parlerai une autre fois.

(À suivre…)

Pascal Poyet

Texte issu de la première intervention de l'auteur à la Mosaïque des Lexiques  (revue parlée mensuelle), aux Laboratoires d'Aubervilliers, le 1er février 2019, dans le cadre d'une bourse du « Programme de résidences d'écrivains de la région Île-de-France ».

Dernier livre paru, Regardez, je peux faire aller Wittgenstein exactement où je veux (TH. TY. / MW, 2018) ; dernière traduction, Juliana Spahr, Va te faire foutre – aloha – je t’aime (L’Attente, 2018).