Ce procès était l'autre manière d'écrire « Liberté, égalité, fraternité ». Ce qui est, quand on y songe, une proposition exactement retournante. Parce que, ça veut dire quoi, « Liberté, égalité, fraternité » ? Ce n'est certainement pas la simple affirmation de bons sentiments. C'est tout au contraire un principe véritablement révolutionnaire. Qu'on se hâte la plupart du temps d'oublier parce qu'il est franchement troublant.

L'égalité… D'accord, le pauvre est l'égal du riche. Mais aussi bien l'idiot est l'égal de l'intelligent. L'étranger est l'égal de l'indigène. L'infirme l'égal du valide. Etc. À chacun, bien sûr, de développer, avec enthousiasme et surprise, cet « Etc. ».Ce fut un bouleversement, et un horizon. Tout s'en trouvait radicalement métamorphosé. Il n'y avait plus de hiérarchie. Plus de degrés. C'est toute la représentation du monde qui s'en trouvait transformée. Il n'y avait plus un sommet et une base, il n'y avait plus de noble ou d'i-gnoble, ce fut un immense décentrement, il fallut réinventer un nouveau centre.

Ce que vint conter, à sa manière, la littérature. Les poètes entendirent merveilleusement que la Révolution proposait un Nouveau Monde, et qu'il fallait donc des mots nouveaux pour ce citoyen, « mon semblable »… Les poètes comprirent que chacun pourrait désormais dire « je ». Que le « je » de l'un valait le « je » de l'autre. Ça semble aller de soi, et pourtant… C'est le refus absolu de toute autorité suprême. Mieux, ils comprirent que, de même qu'il n'y avait plus de roi installé en haut, il n'y avait plus de gens par nature mieux que d'autres, de même tout était dorénavant à considérer, dans l'humain : aussi bien la raison que le déraisonnable. Aussi bien la partie claire, que les zones d'ombres. Si désormais tous les hommes étaient égaux, alors même le fou avait le droit d'exister, même les folies avaient droit à la parole… Si le peuple était citoyen, les mots du peuple pouvaient enfin accéder à la noblesse de la littérature, même les exclus pouvaient s'exprimer. Tous les exclus : les pauvres, les rejetés, les déments, les oubliés. Ah, ce fut considérable. Ce fut le Romantisme.

On s'y est habitué. Ce qui ne veut pas dire qu'on a vraiment tout compris. Ou que du moins on n'a pas un peu oublié. Oublié que quand la littérature s'est saisie des mots de la rue, elle affirmait que la rue avait les mêmes droits que les palais. Littéralement. Que l'imaginaire avait les mêmes droits que le rationnel. Que la nuit avait les mêmes droits que le jour. Plus rien à cacher, ou à taire, au nom du sens commun, de ce qu'il est bon d'exhiber, ou bon de dissimuler. Ce fut un choc énorme dans les têtes, et les mots. On pouvait écrire « cheval » au lieu de « coursier », on pouvait demander l'heure dans un drame. Ça n'a l'air de rien. C'était énorme.

Cette immense déconstruction du monde ancien, et cette immense prospection du monde à faire advenir, dans sa nouvelle vérité, tout cela racontait que l'humain s'était donné une définition nouvelle, et des rêves nouveaux. Et qu'il fallait quadriller un univers maintenant en mouvement, d'où toutes les cloisons avaient disparu, où tout s'était agrandi, et mêlé. Autant dire que c'était tout le rapport à ce qu'on pensait être la réalité qui s'était mis en ébullition. Cette extraordinaire beauté de la Révolution se donnant forme langagière dans le Romantisme et qui aboutit aussi bien aux Misérables qu'aux cassures visionnaires de Rimbaud, ou à la « bonne chanson » de Verlaine – triomphe de l'ordinaire, des petits mots quelconques réhabilités contre les grands mots de la rhétorique ancienne, dans leur modeste splendeur –, c'était une morale, une esthétique, une politique, bref le chant, le champ, d'un homme qui se donnait naissance nouvelle.

Plus différé, plus insidieux, mais tout aussi radical, tout aussi difficile à penser, il y eut plus tard un autre tremblement de terre. Il ne s'est pas inscrit dans un grand mouvement collectif, il s'est contenté d'être un formidable renversement de la pensée : ce qui fit du trouble, dans les têtes, et puis dans les faits. Il eut lieu en plusieurs temps, et il s'en prit à des pans différents, semble-t-il, de la réalité. Et, là aussi, on a eu sacrément du mal à en mesurer l'ampleur, et les conséquences.

Il y eut tout d'abord – et tout cela, ce sont des prolongements de notre grandiose Révolution, entre autres – la découverte que notre liberté est quelque peu minée, que nous portons le poids de l'histoire collective, plus ou moins opaquement. Que nos faits, gestes, choix, sont partie d'un grand texte déjà quelque peu écrit. Corollaire, l'affirmation que nous sommes à nous-mêmes sans transparence : que notre jolie pensée claire est là aussi, pour partie, agie par de l'obscur, par ce qu'on nommera « l'inconscient ».

On le sait, tout ça, bien sûr. En gros. Comme on connaît « Liberté ». Mais on se débrouille largement pour ne rien faire. Parce que c'est trop brutalisant. L'idéologie ? L'inconscient ? Qui est-ce qui dit « je », alors ? Si on ajoute à cela l'interrogation portée sur la réalité du dehors, on craque. Or, la réalité du dehors, comme celle du dedans, est sujette à caution. Merci, Einstein. Merci, la physique quantique : vous nous achevez.

On sait en effet, et depuis quelque temps, que la matière, la belle et solide matière. n'est que de l'énergie. Échanges, transformations, rien de fixe, rien qu'une hypothèse. Que ce qu'on voit, c'est une construction mentale. Car la réalité de la réalité, elle ne peut s'appréhender que par des hypothèses mathématiques. Des « imaginations » en formules. On sait que la « matière » est discontinuité, et bonds d'énergie. On sait que la lumière, c'est de l'électricité, et notre système nerveux également. Saisissant. C'est affolant.

Toutes ces données-là, ça change sensiblement notre définition de l'homme, et du monde. Sauf qu'elles sont difficiles à intégrer. Qu'elles vont contre notre confort intime. Qu'elles sont menaçantes, avant de devenir des embrayeurs de rêve inédits, d'utopies différentes. Pourtant. la littérature, là encore, a su conter ces changements de paysage mental : notamment la science-fiction. Plus précisément ce que, dans la science-fiction, on appelle la spéculative-fiction. Celle qui a pris au sérieux toutes ces informations hallucinantes, qui a accepté de les « faire jouer », de les pousser à bout, de les exaspérer en toute logique, pour voir ce que ça donne. Celle qui a pris au sérieux toutes nos inquiétudes, tous les moments où on sent bien que le bon sens ne rend pas compte de tout, pour en faire un « opéra fabuleux », un autre pays, et examiner notre humanité ainsi redéfinie.

La spéculative-fiction, c'est celle qui, avec Philip K. Dick comme initiateur et maître, interroge nos certitudes [1]. Vous qui dites « je », qui êtes si sûr de votre identité, allons donc voir ensemble ce qui la fonde. Et ce « je » vole en éclats. Car, par exemple, pour être sûr de ce qu'on est, il faut être sûr de sa mémoire, et de ses idées. La mémoire peut être défaillante. Ou trafiquée – drogues, maladies, etc. Ou travaillée par l'idéologie. Entre les pouvoirs de l'inconscient et les pouvoirs du pouvoir, le « je » s'émiette sans forcément le savoir. Pire : si on peut vous implanter des convictions, des certitudes, si on peut vous transformer en robot pensant, on peut aussi bien, allons-y, vous transformer en robot réel, qui se prend réellement pour un homme : n'oublions pas que l'homme est un grand texte, codé sur ses petits neurones, on est comme « programmé » : par la génétique, par l'histoire collective, par son histoire personnelle. Pourquoi ne pourrait-on changer le programme ? Ou bâtir entièrement un programme ? Horreur qui a on ne sait quoi de familier… Qu'est-ce que ça donne, un homme programmé ? Ou qui essaye de se déprogrammer pour retrouver sa… vérité ? De même, si « je » suis essentiellement une banque de données, une circulation électrique d'informations, ne peut-on me transférer sur un autre support que le corps ? Ah, ah, qu'est-ce alors que la mort ? Horreur. Petites horreurs, presque ordinaires. Si on y pense. Qui ne s'est jamais demandé d'où lui venait cette drôle d'idée ? ou pourquoi ce malaise ? Qui n'a jamais pressenti qu'il n'était pas tout à fait seul et suzerain dans sa tête ?

La science-fiction chauffe à blanc ces petites gênes en s'appuyant sur l'intuition poétique et sur les faits scientifiques. C'est peut-être bien elle qui, de Spinrad à Gibson, de Sturgeon à Houssin [2], décline le mieux cette étrangeté qui est la nôtre, cette étrangeté à nous-même par où nous pouvons apprivoiser une liberté… inédite, faite de suspicion et de regard très oblique sur ce qui se présente comme l'évidence. Ma réalité subjective est un mixte plein de données injectées, de sentiments subis et d'organisation de l'ensemble pour qu'il fonctionne à peu près. Alors, ne pas se fier aux apparences. Ni dehors, ni dedans. Redécouvrir l'étonnement, ce drôle d'état où on trouve tout bizarre. Comme quand on fait de la philosophie. Ou comme les poètes.

La spéculative-fiction, avec ses histoires tordues et implacables de villes hologrammes, de temps qui se télescopent, d'individus à la tête piratée, nous invite à tout reconsidérer comme n'allant pas de soi. À être pris par les maux de tête, par le fait que la main s'ouvre quand on en a besoin, ou par un tic. Par un trou de mémoire. Par ce qu'on sait sans savoir d'où on le sait. Par les mots. Par les croyances, par le néon et les maladies psychosomatiques. Par tout ce qui nous fait, nous traverse, nous compose.

La science-fiction essaie de mettre en scène notre stupéfiante dépendance et la force incroyable de nos cyclones neuronaux. C'est souvent déprimant, parce qu'après on se sent un peu fragile. Mais c'est aussi souvent une joie, car sans trêve, la science-fiction dit que l'homme d'aujourd'hui est une légende, toujours à venir.

Évelyne Pieiller

Texte initialement paru dans Révolution le 26 octobre 1991, p. 34-35.

De la même autrice, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).

Notes

[1] De la même autrice, sur Philip K. Dick, lire « L'ombre des maîtres. Dick est mort (2 mars 1982) ». [ndlr]

[2] De la même auteur, sur Norman Spinrad, lire « Pour que les humains accomplissent leur humanité ». [ndlr]