Longwy1979.jpg
« Si l’ascension sociale, aussi minime soit-elle, ne s’obtient qu’au prix d’une lutte quotidienne, mobilisant l’énergie du couple, voire de la famille toute entière, la contrepartie du “confort”, c’est la dictature du travail qu’il faut accepter sans renâcler. Le Bassin de Longwy est sans doute l’une des régions de France où le nombre des heures supplémentaires est alors le plus considérable. Par la suite, tout au moins jusqu’à ce que le chômage forcé vienne remplacer le surtravail, la diminution de l’horaire hebdomadaire s’accompagne de l’extension du travail posté, à tel point qu’en avril 1976, près de 60 % des ouvriers sidérurgistes de Lorraine sont obligés de travailler en continu. Le temps de l’usine balaie maintenant les dernières parcelles d’autonomie qui demeuraient dans l’organisation de la vie privée. »

04_Longwy1987.jpg
« Avec le triomphe des nouveaux “managers”, tout change. Ils nous expliquent maintenant que “la sidérurgie de grand-papa est morte”, avant de faire la leçon à ceux qui refusent les restructurations : comme on peut le lire dans Lorraine magazine en décembre 1978, “S’accrocher aux vieilles structures, maintenir en activité des installations périmées, s’opposer aux progrès de productivité, adopter les thèses conservatrices de ceux qui veulent ‘préserver’ ce qui reste, ce serait en effet ‘projeter’ le passé vers l’avenir”. Cette profession de foi en faveur de la “Révolution scientifique et technique” trouve un large écho dans l’opinion publique et au sein du mouvement ouvrier lui-même. Or, la réalité s’inscrit en faux contre ces accents triomphalistes. L’après-guerre accentue en effet le déclassement du Bassin de Longwy dans la sidérurgie française. »

07_Longwy_Cokerie1982.jpg
« Dans ce cadre nouveau, l’école joue désormais le rôle principal. Au mois de juin de 1950, déjà, le président du CNPF – Conseil national du patronat français – donne le ton : “À l’École des mines dans ma promotion, il y avait 95 % de boursiers, ce qui n’a pas empêché mes camarades d’origine très modeste d’arriver aux plus grands postes dans les Houillères, dans la métallurgie.” S’il s’agit toujours, comme on le voit, de discréditer le concept de “classe sociale”, ce n’est plus comme au temps de Barrès en lui opposant celui de “masse” ou de “peuple”, mais au contraire, en insistant sur la notion d’“individu”. L’idéologie américaine du self made man n’est pas loin. Moyennant quelques “dons de la nature”, beaucoup de travail et d’abnégation, chacun peut espérer gravir les échelons pour parvenir au sommet. »

05RombasHomme.jpg
« En octobre 1981, le nouveau président Mitterrand, pour sa première visite en province, se rend à Longwy. “Symbole de l’échec d’une politique” s’écrie-t-il dans son discours, la ville doit devenir “le symbole de l’espoir”. Et dans son élan, il n’hésite pas à qualifier les ouvriers sidérurgistes locaux de “pionniers du changement”, (Le Monde, 15 octobre 1981). Moins de deux ans après les promesses, Le Monde titre : “Longwy au bord de la sinistrose”, puis “l’amertume des gueules jaunes de Lorraine.” (11 et 18 juin 1983) Non seulement la gauche ne revient pas sur les mesures prises par le gouvernement Barre, mais “la révision du plan acier” provoque, rien qu’à Longwy, 440 nouvelles suppressions d’emplois dans les mines de fer et deux mille dans la sidérurgie avec la fermeture de la tôlerie de Mont-Saint-Martin en décembre 1983. De plus, le gouvernement prévoit pour 1985 la fermeture de la SLV, la dernière usine qui, à Villerupt, rappelait la riche histoire sidérurgique de la commune. »

10_rue_jules_Meline_Longwy__Copier_.jpg
« Ainsi la boucle est-elle bouclée. Et la meilleure preuve que c’est tout un monde qui agonise, c’est que les ouvriers du fer commencent maintenant à intéresser les amateurs de folklore et de “mémoire collective”. La Republicain Lorrain, commentant la fermeture de la mine de Bazailles évoque avec nostalgie, “les luttes”, la “dignité d’un travail d’hommes”, le “déchirement des mineurs” qui “ont dû quitter malgré toutes les promesses, ces lieux où ils ont tout laissé d’eux-mêmes”. Le journal explique que la mort de la région ne se situe pas “uniquement du point de vue économique, mais également au niveau de la culture collective. C’est autour de la sidérurgie que s’est modernisée cette région. C’est la sidérurgie qui a servi de ciment pour lier tant d’individus venus d’horizons différents jusqu’à créer une conscience collective, un sentiment d’identité culturelle, bref une véritable volonté de vivre en commun”. Les monuments aux morts faisant de moins en moins recette, c’est le début d’une bataille qui promettait d’être longue, que les politiciens engagent alors pour s’approprier cette “mémoire collective” ou plutôt pour lui imposer une définition conforme à leurs intérêts. »

Photographies de Sylvain Dessi
Texte de Gérard Noiriel

Extrait de Immigrés et prolétaires. Longwy 1880-1980, Agone, 2019.