Dans l'air de notre temps, qu'est-ce qu'une révolution ? Prenez d'abord un régime politique non recommandable, si possible une dictature, et en tout cas peu apprécié de la « communauté internationale » des « démocraties occidentales » pur jus. Il faut que ce régime qui réprime ses opposants soit en bout de course. Ensuite, il y a des variantes : parfois, la population descend spontanément dans la rue ; parfois, elle est appelée à le faire par un mouvement politique ou un parti ; parfois, c'est un complot ou un coup d'État (de militaires, par exemple, qui interviennent au nom du peuple) qui provoque les manifestations. Mais dans tous les cas de figures, tout se joue en quelques heures voire quelques jours : les forces de répression font défection et l'effondrement du régime en place marque la naissance d'un nouveau régime. Démocratique évidemment. Et dans une liesse générale.
 
Les exemples de révolutions de ce genre ne manquent pas dans l'histoire : les « Trois Glorieuses » qui remplacent le roi Charles X par Louis-Philippe en juillet 1830 ; la révolution de février 1848 qui chasse ce dernier pour fonder la Seconde République, et toutes celles qui éclatent peu après en Europe pour former un « printemps des peuples » contre les autocrates. C'est à ce premier printemps qu'on a fait référence en 2010-2012 pour désigner le « printemps arabe » des révolutions qui ont fait successivement chuter Ben Ali en Tunisie, Moubarak en Egypte, Saleh au Yemen, Khadafi en Libye.
 
Curieusement, celle qui est peut-être la plus célèbre des révolutions de ce type n'a pas mérité qu'on lui en donne le titre : suite aux « manifestations du lundi » qui se déployaient depuis septembre, l'effondrement de la RDA en novembre 1989 n'est rien d'autre que la « Chute du mur de Berlin ». Peut-être qu'évoquer une « révolution allemande » aurait trop ouvertement rappelé le souvenir douloureux de la révolution précédente, celle de 1918, noyée en son temps dans le sang ? Plus probablement, parler de « révolution » aurait contredit la version dominante du retour à l'ordre normal des choses, de la continuité rétablie sous l'égide de la RFA ou encore de l'assimilation du régime communiste est-allemand à une simple aberration de guerre froide. Mais partout ailleurs, l'effondrement de l'URSS est bien propice à la floraison des « révolutions », « de velours » à Prague ou plus violente (et plus obscure) à Bucarest.
 
Et ça continue par la suite. « Révolution des roses » (Géorgie, 23 novembre 2003), « Révolution orange » (Ukraine, 21 novembre 2004), « Révolution des tulipes » (Kirghizistan, 24 mars 2005, qui a failli s'appeler « rose », « des citrons » et « des jonquilles »), « Révolution du Cèdre » (Liban, 14 février 2005), « Révolution des parapluies » (Hong Kong, septembre-octobre 2014). Cette éclosion de fleurs et de couleurs enfonce encore un peu plus dans les têtes l'idée qu'une révolution c'est l'affaire d'une ou de quelques journées ; et qu'elle se résume à faire tomber une dictature dans un joyeux et consensuel chahut démocratique.
 
Dans ce contexte de folklore révolutionnaire, les éditions Agone ont contribué – avec d'autres – à remettre sur le devant de la scène certaines révolutions du xxe siècle bien différentes des joyeuses floralies Benetton. On ne pense ici pas vraiment à celle de 1917 1, bien sûr, qui malgré – ou à cause de – sa réputation généralement douteuse auprès des honnêtes gens n'a jamais disparu des radars. Mais plutôt à la révolution en Espagne provoquée à partir de l'été 1936 par le putsch de Franco, dont l'ouvrage majeur et désormais classique de Burnett Bolloten (La Guerre d'Espagne. Révolution et contre-révolution, 1934-1939) a retracé le développement puis la répression : longtemps et encore largement aujourd'hui, la force et la profondeur de l'authentique révolution des campagnes et des villes espagnoles furent niées au profit de la « guerre civile » ou d'une vision du seul combat de la République contre le fascisme et la réaction, alors que dans les villages, les entreprises et les quartiers, les travailleurs et les habitants s'étaient organisés en comités hors de toute légalité républicaine 2. De même, rééditer le livre de Sebastian Haffner Allemagne 1918 : une révolution trahie s'imposait contre le silence et l'oubli de ce que fut la force du mouvement révolutionnaire allemand à cette époque ; l'oubli aussi de l'ampleur des espoirs qu'il avait soulevé, ou encore de la contribution décisive du parti socialiste à sa répression sanglante aux côtés des corps francs et autres groupes para-militaires 3. La publication en novembre 2018 de la traduction du livre de Raquel Varela, Un peuple en Révolution, Portugal 1974-1975 s'inscrit dans la continuité de ces ouvrages consacrés à des révolutions oubliées ou niées.
 
Sans faire le résumé d'une vaste synthèse ni discuter le détail des dynamiques ou du bilan de cette révolution dont Raquel Varela donne une forte interprétation, prenons quand même ici la mesure de ce qu'il faut soulever d'ignorance et de simplisme pour évoquer le Portugal des années 1974-1975. Il faut d'abord relever que cette révolution qui peut nous sembler d'une autre époque est pourtant bien de notre temps par la pratique qu'elle inaugure pour qualifier et pour concevoir les révolutions : les « œillets », c'est coloré, c'est gai. Et c'est propice à réduire la révolution aux manifestations monstres du 25 avril 1974, quand la population descend dans la rue à la rencontre des soldats du Mouvement des forces armées (MFA) qui viennent de faire un coup d'État contre la dictature en place.
 
De ce point de vue, jeter un œil sur la notice Wikipedia de la « révolution des Œillets » est instructif. À côté des immenses services que rend tous les jours à chacun l'encyclopédie en ligne, elle donne aussi parfois une idée des lieux communs de notre temps : « La révolution des Œillets (Revolução dos Cravos en portugais), également surnommée le 25 avril (25 de Abril en portugais) est le nom donné aux événements d'avril 1974 qui ont entraîné la chute de la dictature salazariste qui dominait le Portugal depuis 1933. »
 
De fait, la révolution portugaise de 1974 selon Wikipedia se résume-t-elle au seul jour du 25 avril 1974, dont la chronologie détaillée, heure par heure, occupe une grosse moitié de la notice et dont l'essentiel du reste concerne les causes et origines du coup d'État. Le soir du 25, la dictature est tombée et la révolution est donc terminée. Tout en bas de la notice, voilà ce nous dit la rubrique « postérité » : le 25 avril est jour férié au Portugal ; le grand pont de Lisbonne sur le Tage, autrefois « pont Salazar », s'appelle désormais « pont du 25 avril » (il y a une photo) ; beaucoup de rues ou d'avenues ont été rebaptisée « de la liberté » ou « du 25 avril » ; il existe depuis 1976 un « ordre de la liberté ». La liberté, un jour férié, un pont, des avenues et un ordre : c'est simple et c'est clair. La notice wikipedia donne finalement une image simple de la « révolution des œillets » : il y a une révolution indiscutable le 25 avril 1974, qui débouche sur l'instauration d'une démocratie définitivement consacrée par l'adoption d'une constitution en avril 1976.
 
À regarder dans les coins, pourtant, les choses – et notamment les questions de chronologie – sont un peu plus compliquées. Dans le chapeau de la notice, on trouve une amorce de contradiction : d'un côté « Ce que l'on nomme “révolution” est un coup d'État organisé par des militaires » ; et de l'autre, « Ce coup d'État, massivement soutenu par le peuple portugais a débouché sur une révolution qui a duré deux ans, marquée par de profondes divisions sur la façon de refonder le Portugal, mais qui, finalement, a profondément changé le visage de celui-ci » (c'est nous qui soulignons dans les deux cas). Dans la rubrique des « conséquences » de la révolution des œillets, on apprend un peu plus bas que cette période d'« agitation importante » est parfois désignée comme un « processus révolutionnaire en cours » (Processo Revolucionário Em Curso) et qu'elle correspond à « l'action des partis politiques, des officiers de l'armée et des mouvements de gauche qui, en pleine effervescence populaire et dans un certain désordre politique, entraînaient le processus politique issu du 25 avril vers le socialisme ». Comme c'est souvent le cas dans l'encyclopédie participative, il y a manifestement plusieursplumes qui n'ont pas la même conception de la révolution. Tout l'enjeu est de savoir quand se termine la révolution : dès le soir du 25 avril, quand le régime dictatorial est tombé ? Le 2 avril 1976, quand la constitution est adoptée ? Et si c'est le cas, par quel miracle l'adoption de cette constitution peut-elle mettre fin à une « agitation importante » ?
 
Le moins que l'on puisse dire, c'est que cet enjeu de savoir quand se termine une révolution n'est pas neuf. Dès 1789, au début de la grande Révolution française, certainsconsidèrentque la révolution est « terminée » après le serment du Jeu de paume (20 juin) et la prise de la Bastille (14 juillet), voire l'adoption de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (26 août). La monarchie absolue est abattue, la France s'est alignée sur le modèle anglais de la monarchie constitutionnelle : il faut que l'agitation cesse et qu'on laisse les députés réformer le pays dans le calme. Pour d'autres au contraire, la révolution ne fait que commencer. C'est à l'époque un débat politique, qui ressemble au débat que toutes les révolutions ont suscité. Mais après coup, il ne fait guère de doute que la révolution se poursuit jusqu'au moment où elle subit un coup d'arrêt. Aujourd'hui, s'il y a débat entre historiens pour savoir si la révolution se termine le 9 thermidor à la chute de Robespierre ou le 18 brumaire au moment du coup d'État de Bonaparte, c'est avant tout autour de la question de savoir à quel moment commence la réaction et le retour à l'ordre. Il ne viendrait à l'idée de personne de considérer que la Révolution française se résume à l'été 1789, et qu'elle est ensuite suivie par un « processus » ou par des « activités » révolutionnaires jusqu'à l'été 1794 ou l'automne 1799.
 
Ce détour conduit à rappeler, contre l'image enchantée des révolutions florales et colorées d'un jour, qu'une révolution, ça dure et que c'est violent. Lorsqu'un vrai mouvement populaire de fond prétend changer l'ordre des choses, il ouvre une dynamique qui prend plusieurs années et qui se heurte à des forces contraires formidables. Il rappelle aussi que d'une certaine manière les révolutions finissent toujours mal dès lors que la dynamique révolutionnaire finit par s'achever, et bien souvent sous la forme d'un processus de réaction et de régression.
 
En s'intéressant avant tout à la dynamique des luttes et à la place du peuple dans la révolution portugaise, le livre de Raquel Varela défend donc l'idéequ'au Portugal la révolution a duré dix-huit mois. Qu'elle ne s'est pas terminée le soir du 25 avril ni le jour de l'adoption de la constitution deux ans plus tard, mais le 25 novembre 1975, quand le président de la République décrète l'état d'urgence et que la discipline militaire hiérarchique est rétablie par un coup de force préparée par le « groupe des neuf » (la fraction – « modérée » ou « réactionnaire » selon les points de vue – du Mouvement des forces armées, soutenue par le parti socialiste de Mário Soares). À partir de ce moment là, le « processus révolutionnaire » est remplacé par un « processus constitutionnel » dont l'adoption de la constitution en avril 1976 n'est qu'une étape parmi d'autres. Et il faudra encore une bonne dizaine d'années, jusqu'aux dernières grandes défaites des bastions ouvriers, pour que la situation puisse être considérée comme normalisée.
 
On a donc le droit de penser qu'il y a une cruelle ironie à faire du retour au Portugal de Mário Soares une date décisive de la révolution portugaise et à résumer les « œillets » à la figure du « père de la démocratie » alors qu'il fut le fossoyeur de la révolution. On a bien sûr le droit de s'en féliciter ; de considérer que l'agitation révolutionnaire avait trop duré, qu'elle menait à l'impasse ; qu'il était dans l'intérêt du Portugal et des Portugais de faire rentrer le pays dans le cours « normal » des choses pour rejoindre la « communauté européenne ». Mais qu'au moins l'on cesse de faire passer des vessies (en l'occurrence le pont) du 25 avril pour les lanternes de la révolution portugaise, et que l'on reconnaisse que s'il y a eu révolution, elle fut beaucoup moins le fait des intrigues de ministères ou même de casernes que celui des comités d'usine et de quartiers. Que l'on déteste la révolution (le désordre, la violence), qu'on en discute la nature et les dynamiques, pourvu que l'on respecte au moins sa plus élémentaire réalité : un mouvement populaire inscrit dans la durée et porté par une profonde volonté de changement social !
 
En l'occurrence, il est parfois pénible de constater qu'à côté de ceux qui travaillent à construire la légende de la révolution express, fraîche, joyeuse et immanquablement destinée à faire advenir l'ordre démocratique, capitaliste et libéral, on retrouve régulièrement d'autres acteurs qui travaillent, chacun à leur manière, à laisser dans l'ombre les révolutions porteuses d'espoirs collectifs. La révolution portugaise, comme d'autres avant elle, est ainsi parfois victime des gardiens de la vérité, qu'elle soit historique ou révolutionnaire, qui préfèrent manifestement les discussions de cénacles (universitaires ou militants) au débat grand ouvert. En publiant Un peuple en révolution, les éditions Agone n'ont pas d'autre ambition que de contribuer ouvrir ce débat.

Philippe Olivera


1. Même si les éditions Agone ont contribué à leur façon au centenaire de la révolution russe en rééditant L'An I de la révolution russe de Victor Serge et continuent à le faire en 2019 avec la réédition des Soviets en Russie d'Oskar Anweiler et l'histoire du corps expéditionnaire russe en France écrite par Rémi Adam (Les Révoltés de La Courtine).

2. Sur le même sujet et dans une perspective comparable, il faut citer par exemple le travail des éditions Libertalia avec la publication des Fils de la nuit (Antoine Gimenez et les giménologues, Coffret 2016) ou de Ma guerre d'Espagne à moi (Mika Etchebéhère, 2015).

3. Pour une autre publication récente et importante sur le sujet, on lira La Révolution allemande, 1918-1923 de Chris Harman, publié à La Fabrique en 2015.