En Europe, les Tsiganes ont toujours été accusés de toutes sortes de crimes imaginaires, dont le vol d'enfant n'est qu'un exemple. La diffusion de ces mythes connaît un moment charnière entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle du fait de l'essor de la presse, qui joue un rôle analogue à celui des réseaux sociaux aujourd'hui en diffusant des rumeurs infondées, ciblant les Tsiganes.

Des journaux se spécialisant dans les faits divers et tirant à des centaines de milliers d'exemplaires apparaissent et répercutent ces représentations négatives à des échelles jamais vues. Plusieurs titres de cette nature comme Faits divers, Détective ou encore, dans l'entre-deux-guerres, Police magazine, alimentent cette haine anti-Tsiganes dont les effets sont décuplés par l'utilisation de l'iconographie, de la photographie et du dessin de presse.

Il y a aussi toute une production littéraire à la fin du XIXe siècle qui est liée à ces questions et qui a figé dans l'imaginaire des histoires d'enfants volés sur la route par des roulottiers – un thème qui fait écho à la légende urbaine actuelle des camionnettes blanches [1]. Mais les accusations qui circulent dans la presse dépassent de loin, à cette époque, le thème du vol d'enfant. On parle de cannibalisme, de magie noire... des peurs archaïques qui ressurgissent au cœur de la modernité triomphante.

À cette période, il y a de nombreux cas d'émeutes dans les campagnes, de razzias anti-Tsiganes. On peut notamment citer les violences de Toulouse en septembre 1895, qui visent la population gitane et provoquent la mort de plusieurs personnes. Les agressions contre les Tsiganes sont alors rarement réprimées et laissent donc peu de traces dans les archives judiciaires. La diffusion de la haine contre les nomades alimente, en fait, des politiques de répression menées au même moment par les États européens. On veut contrôler, identifier, persécuter et forcer à la sédentarité ces populations que les idéologues nationalistes considèrent comme allogènes et inassimilables.

Cette situation conduit au génocide des Tsiganes perpétré par l'Allemagne nazie et ses alliés pendant la Seconde Gguerre mondiale. Il s'agit d'une rupture définitive avec le monde de l'Ancien Régime où les communautés tsiganes étaient parfaitement intégrées économiquement et culturellement, dans toutes les régions d'Europe.

De nos jours en France, au catalogue des haines ordinaires, le racisme contre les Roms est le plus répandu, le plus insidieux. Les derniers rapports de la Commission nationale consultative des droits de l'homme ne cessent de le confirmer.

On voit que la haine anti-Tsiganes revient toujours par secousses dans l'histoire de l'Europe. Les dernières attaques montrent bien que, même si les contextes sont toujours différents et doivent être étudiés pour ce qu'ils sont, on continue à construire l'objet imaginaire d'un Tsigane éternel, à refuser d'admettre cette présence familière des mondes roms en notre sein. Il faut continuer à s'opposer à ces représentations.

Ilsen About

Note de la rédaction
   Une première version de cet entretien est parue dans Le Monde du 27 mars 2019, sous le titre « La haine anti-Tziganes revient toujours par secousses dans l’histoire de l’Europe ».
   Lorsque Ilsen About a reçu l'entretien paru, sans qu'il ait pu le relire, malgré la promesse du journaliste, il a demandé qu'au moins dans « la publication en ligne soit remplacée la graphie “tzigane” par “tsigane”, la première n'étant plus usitée de nos jours ».
   Cette demande n'a pu lui être accordée parce que « Le Monde doit respecter ce que nous appelons notre “marche”, c'est-à-dire un ensemble de règles propre au journal concernant la graphie des noms propres. Dans la marche du Monde, “Tzigane” s'écrit avec un “z” ».
   À réception « des premières réactions scandalisées par le chapeau de l'article », Ilsen About en demanda le retrait : « Votre deuxième phrase tout particulièrement évoque sans aucun fondement le contenu supposé d'une rumeur, par définition invérifiable. Vous alimentez ainsi par ces allusions la matière même d'un contenu fantasmatique, et vous m'associez malheureusement par la même occasion à ces allusions. C'est à la fois extrêmement dangereux, sur le plan de la sécurité des personnes et sur le plan du traitement journalistique d'une rumeur, précisément. Par ailleurs, je suggère de changer la “marche” du journal, pour renoncer à une graphie considérée désormais comme infamante, le “z” de Tziganes étant associé dans les consciences au “z” de la catégorie “Zigeuner” utilisé dans l'Allemagne nazie. »
   Au moment où le texte d'Ilsen About parait sur notre blog (correctement orthographié et sans association douteuse), la « marche » infamante du Monde n'a pas été corrigée, ni retiré l'introduction qui démontre que rien n'a changé depuis le temps où « l'essor de la presse jouait un rôle analogue à celui des réseaux sociaux aujourd'hui en diffusant des rumeurs infondées »…

Du même auteur, lire « Ce que les gitans font aux gens en vue (II) Le président Macron », BlogAgone, 22 avril 2019 ; également : Présences tsiganes. Enquêtes et expériences dans les archives (avec Marc Bordigoni, Le Cavalier bleu, 2018) et Histoire de l’identification des personnes (avec Vincent Denis, La Découverte, 2010).

Notes

[1] Lire par exemple, Fabien Leboucq, « Camionnette blanche et enlèvement d'enfants : l'increvable rumeur », Libération, 25 mars 2019. [ndlr]