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Renato en 1970 (p.138)

« Renato est l’aîné de quatre frères et il ne tarde pas trop à arrêter l’école et à commencer à travailler : maître nageur, serveur, et puis en usine, « l'usine », celle qui a donné son nom à la ville, bouleversant la toponymie et le paysage. Á Solvay, Renato ne se contente pas d’être manœuvre, celui qui reste huit heures par jour attaché à la chaîne de production. Il affine ses compétences, il se débrouille bien comme soudeur, il porte toujours se s lunettes aux verres fumés sur le front, même quand il ne soude pas. Il se déplace, demande, trouve de nouvelles missions. Á la fin, il passera sa vie à travailler dans les usines et les raffineries d'une bonne partie de l’Italie, rebondissant de la pétrochimie à la sidérurgie avec la qualification de soudeur-tuyauteur.»
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Renato dans une raffinerie en 1980 (p. 74)

« C’est un travail dangereux de souder à quelques centimètres d’une cuve de pétrole. Une seule étincelle est capable d’amorcer une bombe qui peut emporter une raffinerie. C’est pour cela qu’on vous dit d’utiliser cette bâche gris sale, qui résiste aux températures élevées car elle est produite avec une substance légère et indestructible : l’amiante. Avec elle, les étincelles restent prisonnières et vous, vous restez prisonnier avec elles, et sous la bâche en amiante, vous respirez les substances libérées par la fusion de l’électrode. Une seule fibre d’amiante et dans vingt ans vous êtes mort. »
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Renato et Alberto (p. 40)

« Quand je le voyais à l’œuvre dans le garage il me mettait une protection noire en verre fumé devant les yeux. J’avais l’impression d’être un robot avec ça. J’avais l’impression d’avoir les super-pouvoirs de mes dessins animés japonais adorés. Parce que ce masque servait à des choses que tout le monde ne pouvait pas comprendre. L’éclipse de Soleil, celui dont le père était architecte ou banquier n’aurait pas pu la voir comme moi je la voyais. Eux, ils mettaient des lunettes de soleil Persol. Et moi, un masque de soudeur. Dans ton cul, un à zéro. Ça, c’étaient les super-pouvoirs ouvriers détenus seulement par les soudeurs, par ces metal cowboys aux lunettes noires qui pouvaient défier la lumière en la fixant de leur regard cruel jusqu’à la faire s’éclipser en acier grumelé. Voilà. »
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Renato au travail (p. 49)

« Au chantier sur le mont Amiata, il faisait équipe avec ses meilleurs amis, Angelo, de Novare, et Mauro, de Follonica. La journée à l’usine et le soir au bar : ils étaient toujours ensemble. Ils rentraient chez eux éméchés – Renato disait qu’ils avaient “fait le plein”, du pur argot de la raffinerie, et il précisait qu’il allait vider des verres de rouge avec eux seulement par conscience professionnelle, pour les ramener chez eux sur leurs jambes – et une nuit ils firent un tel bordel sous ma fenêtre que ma mère leur balança des seaux d’eau. »
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Renato dans une cuve (p. 74)

« Une série d’accidents et la dérangeante activité de contre-information d’un comité civique obligent Ia raffinerie Iplom à élaborer un plan de communication pour nettoyer l’image de l’entreprise. Élaboration – je cite la revue Il Secolo xix du 30 avril 2002 – d’une “imaginative” campagne de marketing et de communication à partir d’une bande dessinées avec, comme personnage, une jeune et sympathique goutte de pétrole, pour renforcer l’image d’Iplom de Busalla sur le territoire. “Imaginative”, la campagne de marketing, bien dit, parce que ceux qui travaillent dans l’entreprise au début des années 1990 racontent autre chose. L’histoire de la “sympathique” goutte de pétrole racontée par les sommets de l’entreprise aurait été bien sûr accueillie très différemment par les membres du comité civique de Busalla. Ou par Renato lui-même, qui dans un de ses carnets de notes se plaint des très mauvaises conditions de sécurité sur le chantier. »
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Renato en Hongrie dans les années 1980 (p. 138)

« Ils le savent bien, eux, que l’argent n’est pas tout, eux qui – exposés à tous les dangers, dans leurs boulots démesurément nocifs, usants, périlleux, létaux – ont travaillé toute leur vie. Une vie à risque, pleine d’ennui. Une vie casse-cou. Saleté de Maremme ! Voilà ! Une vie comme Steve McQueen. »

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Renato et Alberto en 1976 (inédite)

« C’est Renato qui avait soudée la volière dans le jardin de ma grand-mère, quand il se transformait en mettant un masque noir. C’était le masque aux verres fumés avec lequel il me fit voir un jour une éclipse de Soleil. Ces électrodes qui s’allumaient comme les petites étoiles d’une fête d’anniversaire m’avaient fascinée depuis tout petit, quand je le voyais à l’œuvre dans le garage. Au point qu’il devait me crier de ne pas les fixer quand elles étaient allumées parce que je me serais abîmé les yeux. »
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Renato après 35 ans de travail (p. 138)

« Quand Renato mourut, il ne nous vint pas même à l’esprit de réclamer des “dédommagements” en intentant un procès pénal. Mais, un jour, les services sociaux du syndicat nous ont contactés : on nous informait qu’approchait la date limite pour demander les indemnités de l’assurance sociale prévues pour les salariés exposés à l’amiante. Nous décidâmes de nous lancer, non pas pour des raisons économiques, mais pour voir affirmé un principe : que Renato avait été exposé à l’amiante et que l’amiante était pour quelque chose dans la tumeur aux poumons qui l’avait assassiné. La cour a certifié que “le plaignant en appel a été exposé à l’amiante dans les termes de la loi, pour la durée de 15 ans, 9 mois et 21 jours, et condamne l’INPS à opérer la réévaluation conséquente des dédommagements”, en plus du paiement des frais de justice. Justice est faite ? Non, elle n’est jamais faite. La justice, c’est de ne pas mourir au travail, et de ne pas voir mourir ses collègues. »