Dès le mois de décembre 2018 en Limousin, il se disait que si les « gitans [1] » venaient « tous » rejoindre activement les « gilets jaunes » ils pourraient véritablement faire basculer le rapport de force qui oppose le mouvement au gouvernement. Au-delà des rodomontades, on doit voir là une conscience acquise du poids démographique, social et culturel que représente une communauté dont l’existence même est proprement niée, mais qui, depuis des années s’étonne elle-même de son importance et de sa vitalité – ainsi les grandes conventions pentecôtistes, « Vie et Lumière », de mai et d’août qui rassemblent de 30 000 à 50 000 personnes. Jusqu'à présent, cette conscience de représenter une force ne s’était traduite que de manière sporadique, par des blocages d’autoroute pour l’octroi de lieux de stationnement ou par des flambées de protestation devant le refus de laisser assister des prisonniers à des obsèques de membres de leurs familles. Et les grands mouvements sociaux (pour les retraites, contre la loi travail, etc.) n'ont depuis toujours été perçus que comme l’affaire des gadjé.

Avec les « gilets jaunes », il en va tout autrement. Maintes revendications de ces derniers sont aussi celles des voyageurs, qui rencontrent les mêmes difficultés économiques et sociales que les autres membres des classes sociales les plus défavorisées auxquelles la plupart d’entre eux appartiennent. Ils partagent le même univers périurbain, les mêmes soucis de renchérissement du gasoil, les mêmes diminutions d’aides, les mêmes problématiques d’exclusion…

Ils ont bien sûr leurs propres revendications, comme voyageurs, forains ou circassiens, population stigmatisée, discriminée et criminalisée, que la participation aux « gilets jaunes » est une occasion de porter comme une revendication politique.

La loi Carle (07.11.18) prévoit entre autres le doublement des sanctions en cas d’installations illicites, alors même qu’une partie conséquente des aires d’accueil et aires de grands passages prévues par la loi Besson ne sont toujours pas crées.

L’ordonnance 2017-562 (19.04.17), soumet désormais les forains et circassiens, de plus en plus chassés des centres-villes, à une procédures de sélection : ils ne sont plus assurés de pouvoir revenir d’année en année sur les mêmes lieux.

Les grands médias ont répété en boucle que ce n’est qu’à partir de l’arrestation de Christophe Dettinger que les « gitans » se seraient mobilisés. Pour faire libérer un des leurs, un membre de « leur famille ». En revanche, les raisons économiques, politiques et sociales de leur adhésion au mouvement sont minorées.

Comme l'explique le journaliste Jean-Louis Burgat (habitué de « L’Heure des pros » sur CNews), Christophe Dettinger « fait partie de la communauté des gitans, qui ont pour habitude, quand il y a des problèmes, de se mettre dans la rue et de frapper ». En réduisant cette mobilisation sociale, les médias véhiculent les mêmes préjugés que du Président Emmanuel Macron sur la langue du « boxeur gitan » [2]. De même que Christophe Dettinger ne sait vraiment parler qu’avec ses poings, les « gitans » ne se mobilisent que sur le coup de la colère, sans conscience politique, dans le seul but de faire libérer par la force l’un des leurs.

Au cours de la semaine qui précédait l’acte IX, des vidéos ont circulé, où des gens du voyage appelaient à se rendre à Paris. Le ton est musclé. L’un d'eux, le visage plongé dans l’ombre, s’adresse au ministre de l’Intérieur : « Castaner, ici c’est les gens du voyage, tu vas en avoir des messages, des gitans et des gens du voyage. On est tous en train de se parler à l’heure qu'il est. ... Le truc, c’est que nous, le pacifisme, c’est pas pour nous, faire les manifestations pacifiquement, c'est très dur pour nous, on n’y arrive pas. On sait pas faire. Partout où on va, en manifestation, y’a du dégât. C’est comme ça chez nous. Y’a du dégât. Y’en a trop qui s’emportent. ... Le gitan de Massy, s’il est pas dehors vendredi, samedi tu vas avoir affaire à nous. Et là on va se mettre sur la gueule une bonne fois pour toutes. » Un autre voyageur, qui garde aussi son visage dans l’ombre, déclare : « J’en appelle au peuple gitan, aux Manouches, Sinti, Yéniches, etc. Tout le peuple du voyage, qu’on se mobilise et qu’on monopolise Paris, pas seulement pour une journée, mais pour plusieurs jours... » Il s’adresse au président de la République : « Tu as soufflé sur la flamme et c’est tout le peuple gitan qui va se réveiller. Et du haut de ton piédestal, on va te faire redescendre. Tu as attisé la haine, Macron. Ça va être autre chose, là, on va te faire du dégât, et du grabuge. » D’autres en appellent aux « gitans de France » voire « au peuple des gitans de France ». Cette constitution de toutes les communautés des gens du voyage (Kalés, Manouches, Sinti, Yéniches, etc.) en « peuple » s'affirme comme force politique. La nouvelle est d’importance. Si ces appels ont suscité quelque inquiétude dans les rangs des « gilets jaunes », ce soutien fut reçu avec beaucoup d’enthousiasme. Et si on retrouve dans les propos de nombreux de « gilets jaunes » les stéréotypes affichés par Emmanuel Macron, c'est cette fois sous un jour le plus souvent favorable : les gitans ont le sens de la famille, l’esprit communautaire. S'ils se déplaceront, c’est bien sûr pour Dettinger, mais cela va faire mal, très mal, car ils sont les rois de la castagne et n’ont peur de rien ni de personne…

Certains n'ont pas manqué d'ironiser sur la transformation subite de l’image des gitans : de  ségrégués, vilipendés et méprisés, ils devenaient des alliés estimables et respectables. On voit vue que les stéréotypes n'ont pas disparus mais ont seulement été inversés. Ce qui n'est pas si nouveau, inscrit dans l'ancienne ambivalence de la perception par les gadjé des « bohémiens » : tour à tour attirants et repoussants, beaux et laids, francs et rusés, grands seigneurs et voleurs, etc.

Ainsi, après l’acte IX, beaucoup de « gilets jaunes » ont manifesté leur déception, reprochant aux « gitans » de n'avoir pas tenu leur promesse puisqu'ils n’ont pas déferlé sur Paris. Sans doute devait-on s'attendre à les voir débouler dans les rues torses nus avec des fusils à pompes en hurlant « La calotte de tes morts ! La moelle de tes morts ! » De nombreux voyageurs devaient pourtant être présents parmi les « gilets jaunes » ce jour-là, aussi peu remarquables, dans leur apparence, que ceux qui avaient posté les vidéos qui appelaient violemment à manifester. Et aussi peu visibles qu'ils l'étaient depuis le début du mouvement : massivement mobilisés mais, comme le précisait l'un d'eux : « Nous aussi on est “gilets jaunes”, mais jusqu’à maintenant, en fait, on s’est fait tout petit. On était là, mais pas trop là... »

Cette situation de large soutien et présence discrète, voire timide, est attestée par un journaliste de Street Press du 7 décembre (plus d’un mois avant l’arrestation de Christophe Dettinger). Milo Delage, président de l’association France-Liberté-Voyage et figure reconnue dans le monde des voyageurs, présent sur les ronds-points de La-Roche-sur-Yon depuis le 17 novembre, déclare : « On est nombreux à être “gilets jaunes” depuis le début ! », pour préciser qu’il participe aux actions « en tant que citoyen français » : « Sous les gilets jaunes, on est incognito. C’est un mouvement citoyen. On veut la liberté, l’égalité et la fraternité, comme promis ! Et comme tout le monde ! » Rester autant que possible incognito permet d'échapper aux arrestations (du reste, des poursuites seraient engagées contre les auteurs des vidéos que la police n’aura eu aucun mal à identifier à la suite des signalements) ou d’éviter les discriminations : une rumeur a circulé dans le Limousin, selon laquelle la police aurait affirmé aux Manouches présents sur un rond-point que les manifestations de « gilets jaunes » étaient réservées aux Français… Pour toutes ces raisons, on comprend que les voyageurs adoptent, comme ils l’ont souvent fait, des stratégies d’invisibilisation. Il m’apparaît assez révélateur que Christophe Dettinger ne se présente pas dans sa vidéo comme un « gitan » mais comme un simple « citoyen gilet jaune ».

Les associations de forains ont tout de suite vu dans le mouvement une opportunité pour porter leurs revendications. Comme Bébé Coignoux, qui fut à l’initiative du dépôt de demande de la première manifestation à Brive. Des appels à manifester avec les « gilets jaunes » en tant que voyageurs ont circulé dès le 17 novembre, avec des banderoles « Gilets jaunes et forains, même combat » ; et une semaine plus tard : « Nous, les voyageurs nous bloqueront toutes les routes nous sommes nombreux on peut y arriver aussi, avec nos gilets jaunes. » À l’occasion de l'Acte II, le drapeau à la roue fait son apparition. Le 27 novembre, le rappeur Henock Cortès publie une vidéo où il déclare : « J’appelle toutes les communautés de France, c’est-à-dire la communauté française, juive, arabe, manouche, on se réunit tous, et j’appelle aussi aux gens qui habitent en cité : ben voilà, les gars, il faut tous aller dans la rue, il faut plus se laisser faire. […] N’importe quelle nationalité de France, il faut qu’on se batte, voilà. » Le 30 novembre  Aline Michelet, Laurent Mulard et Nicole Aguilar déclarent : « Nous forains, gens du voyages, gitans, yenich, sinti, nous sommes français, c’est notre pays. […] Nous en avons marre de voir ce gouvernement […] nous parquer et nous déloger comme du bétail. […] On est tous solidaires. On est tous français. » Une déclaration qui fait écho, le même jour, à celle de Rosano Lorier : « Je suis gitan et je demande à tous les gens du voyage (Manouches, Yenniches, Forains) de se mobiliser partout en France car nous sommes des citoyens français à part entière et cela fait si longtemps qu’on est laissé pour compte ! » Depuis, les initiatives se sont multipliées, parfois étonnantes. Comme l'accompagnement en fin de parcours d'une « marche pour la vie » qui portait les droits des handicapés au Parlement, partie de Perpignan et arrivée à Paris le 22 février ; on encore une demande d’abrogation de la loi Carle…

Il est remarquable que les vidéos postées par les gens de voyage n'utilisent jamais le terme « gadjé », alors qu’il l’est sans cesse au sein de la communauté pour désigner l’ensemble des non-tsiganes. Les auteurs voulaient-ils s’adapter à leurs interlocuteurs ? Le fait de s’engager dans la lutte collective a pu les conduire à rompre avec ce vocabulaire. Mais il s'agit seulement du fait de certains groupes, Yéniches, Manouches et « Hongrois », implantés en France depuis longtemps, dont ils possèdent et forment à juste titre le « peuple des gitans de France ».

Il en va tout autrement pour les Roms, venus des pays de l’Est (surtout Roumanie et Bulgarie) et arrivés en France depuis peu. Ceux-ci ne sont presque d'ailleurs jamais mentionnés dans les appels cités, où le terme même de « Rom » est absent), et lorsqu’ils le sont, c’est pour s’en distinguer radicalement, voire de manière tout à fait injurieuse. Ce rejet des « Roms » par des voyageurs et gitans français n’est pas nouveaux. Mais cette fois-ci, il a semblé une condition pour intégrer un mouvement social national : peu de rond-point sans son drapeau bleu blanc rouge ni de manifestation sans sa tonitruante Marseillaise…

Jean-Pierre Cavaillé

Une version longue de ce texte est initialement parue, sous le titre « Le peuple des “Gitans de France” et le mouvement des “gilets jaunes” », Mescladis e còps de gula, le 22 février 2019

Du même auteur, anthropologue à l'EHESS-Toulouse (LISST), dernier livre paru, Les Déniaisés. Irréligion et libertinage au début de l'époque moderne, Classiques Garnier, 2014

Notes

[1] Le terme « gitan » est le plus souvent employé de manière générique et quasi synonyme de « tsigane », qui est lui-même une manière académique de nommer des groupes objectivement différents (Kalés, Roms, Manouches, Sinti, Yéniches, etc.) qui ne se désignent pas eux-mêmes comme tels. [ndlr]

[2] Lire Ilsen About, « Ce que les gitans font aux gens en vue (2). Le président Macron », à paraître.