Il m’est encore possible donner exactement la date à laquelle j’ai eu en mains mes premiers livres des éditions Maspero. Qui m’ont été transmis par la prof de français de la classe de seconde où je faisais mon temps sans éclats. Il s’agit des quatre volumes de l’anthologie de l’anarchisme de Daniel Guérin, Ni dieu ni maître, propriété de son époux, dont le nom et le prénom sont toujours inscrits en page de garde de ces livres, que j’ai encore aujourd’hui au milieu des miens. Quant aux titres suivants arrivés dans mon quotidien, je me souviens sans avoir besoin de réfléchir de La Torture dans la république de Pierre Vidal-Naquet et des Chiens de garde de Paul Nizan – le premier était bleu et le second rouge [1]. En cherchant à peine plus je tombe sur un choix de textes de Rosa Luxemburg, sur Le Droit à la paresse de Larfargue et le Nizan d’Aden arabie préfacé par Sartre. On le voit, rien que de très évident.

Parmi la dizaine de titres retenus en 1997 pour inaugurer la maison d’édition qui allait naître de la revue Agone figuraient Les Chiens de garde et La Torture dans la république, tous deux épuisés depuis belle lurette. Le premier nous a été cédé sans difficultés par La Découverte. Pour le second, nous avions l’accord de l’auteur mais Vidal-Naquet jugeant qu’il devait d’abord en avertir Jérôme Lindon, qui en avait été le premier éditeur, Minuit réédita le titre l’année suivante. Quelques mois après la parution de nos premiers livres était proposée à La Découverte une série issue de la « Petite bibliothèque Maspero ». Quelques temps plus tard serait lancée la collection « (Re)Découverte », qui rééditait en fac-similé et tirage numérique un choix autrement plus ambitieux du même fonds ; bientôt complété par d’autres en poche, dont Ni dieu ni maître. Il était temps pour nous d’aller chercher ailleurs l’inspiration…

Je n’ai jamais rassemblé systématiquement les entretiens que Maspero a donné à la presse depuis les vingt ans que j’ai commencé d’éditer, presque dix après qu’il a cessé. Tout ce que j’ai retrouvé pour écrire ces phrases m’a été transmis par des proches [2] ; y compris celui de ses livres qui revient le plus sur son temps d’éditeur : L’Abeille et les guêpes m’a été offert par une amie alors qu’en auteur Maspero attendait humblement le chaland derrière une petite table sous un chapiteau du salon du livre d’Arras, voilà cinq ans.

Relisant d’affilée tout ce que j’avais sous la main pour répondre à la commande de ces lignes [par Pierre-Jean Balzan des éditions de la Fosse aux ours], j’ai été frappé qu’à l’illusion biographique prévisible s’ajoute et augmente avec le temps la construction littéraire dramatique. Le plus récent de cette collection est sans conteste le pire, paru dans Libération en août 2007 à l’occasion d’une série sur « Les Inconsolables », qui emballe dans du papier gras pour lecture de plage la perte par Maspero de son frère en 1944 et réussit à glisser, hors sujet, une erreur toujours utile : « François Maspero en 6 dates : […] 1982. Vend les éditions Maspero, qui deviennent les éditions La Découverte. » Ce qui a dû manquer aux éditeurs voulant continuer pour y comprendre vraiment quelque chose quand ils parcouraient les catalogues successifs des éditions Maspero, c’est un travail systématique d’analyse des conditions de production de ces livres-là (financement, tirages, ventes, contexte de parution, etc.), qui les aurait au moins aidé pour anticiper leur quotidien d’aveugle. Si une confirmation de cette utilité avait été nécessaire, elle me fut donnée par la lecture du compte-rendu d’une réunion, en 1971, du personnel de la librairie La Joie de lire et des éditions Maspero : aux particularités historiques près il me semblait lire le dernier compte-rendu de la dernière assemblée des éditions Agone [3].

Entre 1959 et 1981, les éditions Maspero ont fait paraître mille trois cent cinquante titres ; jusqu’à une centaine par an… Pareils chiffres laissent, au minimum, perplexe un éditeur qui se sent déjà dépassé par une production de deux livres en moyenne par mois. J’ai trouvé dans la déclaration suivante un début d’explication, où Maspero commence par dire la « difficulté de publier l’autre, d’être exigeant [… parce que] en principe un éditeur doit l’être avec ses auteurs », pour avouer que, lui, « ne l’était pas toujours » [4]. Un deuxième élément de réponse pourrait être la fidélité en amitié que Maspero semble avoir toujours mise au-dessus de tout. Enfin, une dernière raison de cette production pléthorique résulte peut-être de la définition que donne Maspero de la ligne éditoriale : « Un tissu lâche de pulsions souvent contraires, [dont] l’éditeur n’est jamais le créateur au premier degré, sinon il tombe soit dans le sectarisme stérilisant, soit dans le marketing » ; ce que complète sa conception de la librairie, « où chacun apportait quelque chose de ses recherches, de ses curiosités, de ses passions : je m’efforçais d’y répondre et ma réponse était d’enrichir mon fonds dans le sens qui les intéressait » [5]. Ce qu’illustre exemplairement à mes yeux cette autre déclaration : « Comme éditeur, j’ai voulu ouvrir les éditions à tous les courants d’extrême gauche, y compris maoïstes. [Même si] les maoïstes m’ont toujours horrifié… et c’est un adjectif trop sentimental. [6]»

Qu’on ne voit pas là une critique mais au contraire le plus grand respect, mêlé d’une certaine admiration pour la mise en pratique politique et intellectuelle dont cette librairie et ces éditions ont fait la preuve. Ainsi au moment d’éditer les livres de Jean-Marc Rouillan suis-je allé relire la préface au recueil des textes de prison de la RAF qu’a édité Maspero en 1977, où il rappelle son « sentiment », qu’il avait donné un an plus tôt en apprenant la mort d'Ulrike Meinhof : « Lorsque, après l’attentat contre Rudi Dutschke, en 1968, elle a cessé de croire, avec beaucoup d’autres, à l’utilité d’un tel travail, elle est devenue, en passant à l’action violente, directe, immédiate, l’une des deux têtes de ce que la presse à sensation a appelé “la bande à Baader”. D’autres de nos amis ont ainsi renié nos espoirs communs en un travail d’information et d’organisation. Écœuré de la même manière, Giangiacomo Feltrinelli s’est lancé dans une clandestinité armée qui n’a débouché que sur sa solitude et son assassinat [7]. Nous n’avons jamais cru que cette action violente était autre chose que désespérée et sans issue. Mais nous n’oublions pas qu’Ulrike Meinhof, comme Feltrinelli, aimait trop la vie pour accepter le système qui l’a finalement écrasée. Ce système est plus oppressif, plus écrasant, plus menaçant que jamais. Ce n’est pas parce que, à certains moments d’une lutte commune, nos chemins ont divergé, ce n’est pas parce que nous continuons à espérer, envers et contre tout, qu’il y a d’autres formes de lutte pour triompher du nazisme quotidien qui menace l’Europe aujourd’hui que nous ne gardons pas intact le souvenir de notre camarade Ulrike Meinhof, malgré toutes les abjectes calomnies de la presse. » [8]. Un position qu’il précise ailleurs, à propos de son soutien sans condition de la lutte armée contre l’occupant allemand en France ou français en Algérie, à « tout ce qui a été tenté en Europe dans les années 1970, particulièrement en Italie, en Allemagne », dont il se contentait de « comprendre la colère » mais qu’il qualifie de « logique de mort » – opposé à la « logique de vie » de la lutte armée en Amérique latine [9].

Défaire les reconstructions (notamment journalistes) des entretiens que j’ai utilisés nous emmènerait trop loin (et sans doute ailleurs), mais on peut tirer au moins un fil, celui des jugements qu’a portés Maspero sur le métier qui fut le sien pendant plus de vingt ans :
— en 1967 il aurait « eu envie de “faire autre chose”, voire de quitter l’édition » [10] ; en 1969, il aurait considéré que, « du certaine manière, les éditions Maspero sont un échec » – au sens de l’incompatibilité entre pratiques révolutionnaire et professionnelle [11]; en 1999, il ne se serait « jamais senti éditeur » [12]; enfin, en 2005 il aurait commencé l’édition (qu’il n’avait pas choisie) comme il l’avait quittée, « un peu par hasard : je m’étais attaché passionnément à ce “métier”, mais la profession ne m’intéressait pas » [13] ;
— mais en 2002 Maspero aurait eu « “envie” de faire ce métier » tandis que « la guerre d’Algérie [l]’a seulement obligé à ce type d’édition “engagée” » [14]; et en 1982 il parle avec passion de « ce travail d’éditeur [… où], conjointement à toutes les justifications du militantisme et de l’utilité, [était] primordial le plaisir de ce travail manuel, qui s’apparente au travail du potier ou de l’ébéniste » [15] ; enfin, en 1999, ce serait à la suite de « déclarations malheureuses » qu’il aurait donné brutalement sa démission [16].

Comment s’y retrouver ? Maspero fournit une sorte de réponse à cette série d’apparence contradictoire par la définition qu’il donne en 1990 des éditons qui ont porté son nom : « Poser les questions, remettre en question, refuser les pouvoirs, refuser l’institution, savoir dire merde, quand il faut, au pouvoir, à l’institution ; c’était ça pour moi les éditions Maspero. Et ça a été ça aussi mon départ en 1982 des éditions Maspero. [17]» Ce qu’on peut comprendre aussi comme une manière de refus de la conception et du fonctionnement majoritaires de ce métier. Tout autre réponse aurait une trahison.

Thierry Discepolo

Version initiale parue sous le titre « À quel titre ? », dans François Maspero et les paysages humains, La Fosse aux ours / À plus d’un titre, 2009.

Du même auteur, dernier texte paru sur l'édition, «Pratiques éditoriales depuis les années 1980 (II) Les fleurs et les fruits de la lutte du Seuil contre le grand capital

Notes

[1] Ces livres étaient parus dans la « Petite bibliothèque Maspero », dont la maquette de couverture a inspiré celle de notre collection « Passé & Présent », inaugurée par un titre de Gérard Noiriel, À quoi sert l’« identité nationale » paru en 2008 aux éditions Agone.

[2] « Comment je suis devenu éditeur », Le Monde, 26 mars 1982 ; « Quelqu’un “de la famille” », Les Temps modernes, octobre-décembre 1990 ; « François Maspero l’insurgé », Livres Hebdo, 17 décembre 1999, p. 60-64 ; enfin, surtout, qui sort du lot, le dossier très attentionné : « Rencontre : François Maspero », La Femelle du requin. Revue de littérature, 2005, n° 24, p. 28-71.

[3] Document consulté en annexe de la recherche qu’a mené Camille Joseph sur les éditions Maspero, notamment au sein du séminaire d’Isabelle Kalinowski, qui accueillit une première forme des réflexions sur lesquelles ce texte revient.

[4] « Rencontre : François Maspero », art. cité, p. 33.

[5] « Comment je suis devenu éditeur », art. cité.

[6] « Rencontre : François Maspero », art. cité, p. 40.

[7] « Plus jamais sans fusil » fut le mot d’ordre d’une partie de l’extrême gauche italienne après la répression des mouvements sociaux et des grèves de l’automne 1969 puis l’attentat du 12 décembre à la piazza Fontana (Milan), qui fit seize morts et une centaine de blessés. De nombreux militants d’extrême gauche analysèrent alors l’affrontement armé comme inéluctable. Un éditeur aussi connu et socialement intégré que Giangiacomo Feltrinelli vécut l’attentat de la piazza Fontana comme le prélude à un coup d’État fasciste, et la raison de son passage à la clandestinité et à la lutte armée – il fonde en 1970 les Gruppi d’Azione Partigiana : entre la Fraction armée rouge allemande et la résistance armée au fascisme, ces « groupes d’action partisane » naissent dans la clandestinité à Milan, Turin et Gênes.

[8] Lire la préface en ligne aux Dix ans d'Action directe de JMarc Rouillan (Agone, 2018)

[9] « Rencontre : François Maspero », art. cité, p. 39.

[10] Cité in « François Maspero l’insurgé », art. cité, p. 64.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] « Rencontre : François Maspero », art. cité, p. 40.

[14] Ibid.

[15] « Comment je suis devenu éditeur », art. cité.

[16] « François Maspero l’insurgé », art. cité.

[17] « Quelqu’un “de la famille” », art. cité.