Les grèves de cette période – une quinzaine, qui se succèdent d’avril à décembre 1905 – s’illustrent par leur longueur et le soutien dont elles disposent dans toutes les catégories sociales en dehors du patronat. Ce sont incontestablement les mineurs qui animent les conflits les plus tenaces. À Hussigny et à Haucourt-Moulaine, ils cessent le travail pendant deux mois. À Thil et à Saulnes, pendant un mois. Mais, dans les usines, la grève peut aussi être durable puisqu’aux Aciéries de Longwy elle se prolonge du 11 septembre au 13 octobre. L’une des causes essentielles de cette ténacité tient au fait que l’industrie locale n’est pas encore coupée de son environnement rural. Ce n’est pas un hasard si la plupart des grèves ont lieu entre le mois d’avril et le mois de septembre, époque où traditionnellement une bonne partie de la main-d’œuvre quitte de toute façon l’entreprise pour le travail des champs. Déjà à propos de la grève des puddleurs de Gorcy en 1899, le rapport de police notait que pendant le conflit, les ouvriers avaient « vécu de leurs ressources personnelles. Un grand nombre d’entre eux étant propriétaires dans les villages voisins, les grévistes ont travaillé chez eux. » De plus, l’arrêt de travail a coïncidé avec « la fête du village frontalier de Mussy en Belgique ». En 1905, dès le début du conflit, un grand nombre d’ouvriers belges retournent dans leur campagne cultiver leurs champs. Beaucoup de manœuvres français des villages environnants font de même, et les Italiens rentrent plus tôt au pays que les années précédentes. […]

Ainsi a-t-on le sentiment que c’est tout un « pays » qui se soulève contre la destruction des équilibres ancestraux causés par ces usines devenues soudain menaçantes. L’ampleur du mouvement témoigne de la vigueur des liens qui subsistent encore au sein de cette communauté « rurale-ouvrière ». Presque toutes les grèves sont majoritaires, parfois unanimes. Les femmes et même les enfants y jouent un rôle important. On les voit s’activer lors des soupes communistes, mais elles sont aussi en tête des cortèges, portant le drapeau rouge, et même dans les « points chauds », comme en octobre 1905 où elles forment près du tiers des grévistes qui tentent de prendre l’usine d’assaut. Le journaliste de La Croix est épouvanté : « Les femmes étaient de véritables furies sautant à la bride des chevaux, décoiffant les gendarmes, leur crachant au visage [1]. » […]

La plupart des grèves de 1905 se soldent pour les ouvriers par un échec. Dans les mines, quelques concessions sont arrachées concernant le paiement à la quinzaine et la possibilité de choisir les basculeurs (mais les problèmes resurgiront vite sur cette question). Dans les usines, et en particulier aux Aciéries de Longwy où le mouvement avait pourtant été le plus long, le plus massif et le plus radical, c’est un échec complet. C’est que les intérêts en jeu sont trop considérables. La lutte contre l’absentéisme et le travail aux pièces sont des conditions sans lesquelles les maîtres de forge n’auraient pu continuer leur ascension. […]

Malgré la défaite ouvrière, la région est entrée par la grande porte dans l’histoire du mouvement ouvrier français. Longwy vient désormais s’inscrire en lettre de feu dans le « martyrologue prolétarien » aux côtés de Fourmies, Limoges, Raon-l’Étape, etc. C’est un nouveau regard que la France jette alors sur le bassin. Pour le journal Le Temps, c’est le monde des « Apaches », sans foi ni loi [2]. Pour les militants, c’est au contraire l’espoir des lendemains qui chantent : « Jusqu’à présent les patrons pouvaient s’imaginer que leurs esclaves silencieux restaient exploités, volés… et contents. Les derniers événements ont pleinement dissipé cette illusion paternaliste. […] L’éveil lorrain doit inquiéter nos capitalistes. Ici, nous sommes dans le coin le plus industrialisé de France où chaque jour s’élèvent de nouvelles usines et se creusent des galeries nouvelles [3] ». Alphonse Merrheim qui, suite à ce conflit, consacrera une grande part de son activité à la métallurgie lorraine, résume le sentiment de ceux qui pensent que demain le monde va changer de base : « ce que nous pouvons dire, c’est que le ciel reste plus que jamais chargé d’électricité dans le Bassin de Longwy. […] Le feu couve sous la cendre, l’incendie sommeille [4] ». Derrière la ligne bleue des Vosges, le fonds de l’air est rouge…

Du côté patronal, 1905 marque la fin de la période optimiste, où l’on croyait que l’industrie était la base d’une civilisation nouvelle, au service de tous. Et ce n’est pas un hasard si l’homme politique qui a sans doute été l’un des plus sensibles au déchirement de cette période, Maurice Barrès, est issu du département où les bouleversements ont été les plus brutaux. À cet égard, la Lorraine est sans doute un symbole valable pour la France entière. L’évolution de Maurice Barrès, passé selon les termes de Stanley Hoffmann d’un « souci ouvriériste pendant la période boulangiste à l’exaltation passéiste de la Lorraine, province sans industrie », n’est-elle pas le reflet significatif de l’échec de la classe dominante dans sa tentative pour réconcilier les classes populaires avec la grande industrie ? En une vingtaine d’années note encore en effet Stanley Hoffmann, « On est passé de la conquête de l’avenir à la défense du patrimoine. […] À l’optimisme de Gambetta succédait la fascination régressive de Barrès pour la mort. » [5]

Dans ces conditions, au delà des explications « démographiques », on peut se demander si le recours massif à l’immigration ouvrière – qui fait de la France le premier pays au monde pour le taux de population étrangère à la fin des années 1920 – n’était pas devenu une nécessité pour la poursuite de la rationalisation du travail, dans un pays décidément réfractaire à la grande industrie capitaliste, et qui se réfugie pour longtemps dans la commémoration de la « Lorraine enchantée », rurale et patriotique.

Gérard Noiriel

Extrait de Immigrés et prolétaires, Longwy 1880-1980 (Agone, 2019, p. 126-142).

Notes

[1] La Croix, 8 octobre 1905.

[2] Le Temps, 19 novembre 1908.

[3] Le Cri populaire, 26 août 1905.

[4] Alphonse Merrheim, « Le mouvement ouvrier dans le bassin de Longwy », Le Mouvement socialiste, 1-15 décembre 1905.

[5] Stanley Hoffmann, Sur la France, Seuil, 1975.