La notion de « communauté » illustre bien le renouveau de la pensée sociale au XIXe siècle, qui y voit l’image de la société idéale. Elle est pensée, dans la tradition sociologique, en opposition à celle de société. Les deux termes ont notamment servi à distinguer les rapports sociaux réputés traditionnels, c’est-à-dire fondés sur une solidarité « organique », naturelle, marquée par des liens affectifs, étroits et durables. Les relations de communauté s’opposent alors en partie aux rapports sociaux réputés modernes, c’est-à-dire fondés sur une adhésion consentie, individuelle et contractuelle.

Néanmoins, la notion de « communauté » revêt, dans son usage, le danger de réifier les collectifs, c’est-à-dire de les faire exister malgré eux et hors de leur contexte historique de production. L’usage journalistique actuel de l’idée de « communauté musulmane » rentre précisément dans ce cadre. Dès lors, l’émergence récente du terme de « communautarisme » apparaît singulière en ce qu’elle n’est pas le fruit d’une tradition intellectuelle particulière mais qu’elle fonctionne en France telle une catégorie de dénonciation.

Le « communautarisme » peut être entrevu à la fois comme le maintien de liens collectifs passés et le résultat de stratégies individuelles de repli sur ce qu’on présume être une communauté. En accusant un individu de « communautarisme », on lui reproche donc de circonscrire son espace social de référence à ceux dont il considère (ou dont les autres considèrent) qu’ils entretiennent avec lui des liens de sang.

On est donc ici éloigné des débats américains sur la question des fondements de la justice sociale dans une société libérale, une justice fondée, pour les uns sur le projet d’émancipation du sujet, et pour les autres sur la nécessité de la restauration de forme « communautarienne » de solidarité.

Les discours de campagne de Nicolas Sarkozy ne trompent pas de ce point de vue. Il emploie le terme de « communautés » dans des connotations tantôt positives, tantôt négatives, selon qu’il le rattache à celui de communautarisme. Il évoque, par exemple, « l’incompréhension qui pousse la pensée unique à croire que, pour être plus efficace, il faut non seulement laisser partir les usines et s’éteindre jusqu’au souvenir de l’industrie, […] mais qu’il faut aussi laisser tomber la ruralité, les petites communautés villageoises qui se sont toujours défendues comme elles le pouvaient pour rester vivantes » {Lille, 28.03.07}.

Cette valorisation des « communautés rurales » contraste singulièrement avec la dénonciation des « communautés, des tribus et des bandes » auxquelles il fait régulièrement allusion. « Je refuse le communautarisme qui réduit l’homme à sa seule identité visible. Je combats la loi des tribus parce que c’est la loi de la force brutale et systématique » {Congrès UMP, 14.01.07} ; ou encore : « Quand la République s’effrite, c’est le communautarisme, c’est l’enfermement dans les origines, ce sont les règlements de compte entre les communautés et c’est la violence qui s’installe. » {Perpignan, 23.02.07}

En réalité, la relation récurrente que ces discours construisent entre « communautarisme », « tribu » et « ancestralité » constitue un mode de pensée très significatif d’un nouveau républicanisme en France. Nombreux sont en effet les intellectuels « républicains » à analyser des phénomènes sociaux comme le « voile islamique » ou les « tournantes » en les associant, de manière plus ou moins explicite, à des phénomènes « ancestraux ». Ils sous-entendent par là que ces phénomènes puisent leurs sources dans d’autres traditions et des horizons lointains.

Il est pourtant essentiel de les replacer dans le cadre des mutations sociales expérimentées par la société française depuis les années 1970 et touchant plus spécifiquement les quartiers populaires, les formes nouvelles d’exclusion, notamment urbaines.

Dès lors, ce que pose la question de la communauté et du communautarisme, c’est bien celle du rapport entre nous et les autres : ce réflexe qui tend à toujours considérer les uns (généralement issus de l’immigration coloniale) comme des Autres. Elle s’exprime notamment quand la « communauté d’origine » est systématiquement convoquée lorsqu’il s’agit d’analyser les phénomènes évoqués plus haut. « Si nous n’expliquons pas ce qu’est l’identité nationale, ce qu’est la communauté nationale, chacun se tournera alors vers sa communauté d’origine », disait Nicolas Sarkozy en 2005. Une analyse qui contraste surtout avec le regard que le candidat porte deux ans plus tard sur les discriminations dont sont victimes certaines catégories d’immigrés : refusant « que l’on dise que tous les Français sont racistes ou antisémites, parce que c’est faux », il considère toujours les discriminations sur le registre de la faute individuelle et non celle du communautarisme.

Le racisme débute lorsque, pour analyser les comportements d’un individu, on le considère comme le petit bout d’une communauté. La dénonciation du communautarisme sonne ainsi quelquefois telle une prophétie autoréalisatrice : à force de percevoir les rapports sociaux sur le mode communautariste, on finira par faire exister les communautés.

(À suivre…)

Éric Soriano

Extrait de Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, Agone, 2008 – les mentions entre accolades font références aux discours de Nicolas Sarkozy.

Du même auteur, dernier livre paru, La Fin des Indigènes en Nouvelle-Calédonie. Le colonial à l’épreuve du politique 1946-1976, Préface d'Alban Bensa, Karthala, 2013.