» Dans son entretien, Mgr Pontier aurait déclaré que le silence sur la pédophilie dans l’Église catholique, était un “péché collectif”. Il a expliqué qu’“il existe une vénération de l’Église [par les fidèles] qui est malsaine et peut empêcher la libération de la parole”. Il a déploré “le peu d’attention accordé aux victimes dans l’Église” et fustigé l’inertie de l’institution en soulignant que “les victimes n'ont pas besoin de repentance permanente si les actes ne suivent pas”.

» J’aurais été heureux que ces propos, tenus par un homme d’Église de haut rang à l’intention de ses coreligionnaires, aient été tenus par des responsables politiques de toutes tendances à l’intention de leurs partisans. En effet, cette déclaration qui, de prime abord, semble relever d’une réflexion éthique, pourrait être transposée, quasiment mot pour mot, dans le registre de la pensée politique.

» Ce qu’elle pointe en effet, à travers la dénonciation du silence de l’Église sur la pédophilie, c’est un phénomène tellement généralisé et constant qu’on finit par oublier qu’il est sociologiquement fondamental et qu’il constitue un de ces facteurs structurels sans lesquels les événements de la conjoncture ne pourraient se produire, ou se produiraient autrement, quelle que soit la pratique sociale considérée.

» Ce phénomène, c’est celui de l’indifférence du grand nombre et du silence de la plupart face à des infractions décrétées accidentelles et négligeables, qui entraînent que des criminels restent impunis quoique leur crime soit avéré. Ce mutisme est à la fois un effet et une condition nécessaire du rapport général de domination. Un ordre bien établi est un ordre auquel chacun se soumet d’avance.

» Une illustration permanente de ce phénomène nous est fournie par le déroulement de la Ve publique. La France est en principe une nation démocratique dont la Constitution, solennellement réaffirmée depuis 1791, stipule que tous les citoyens, sans distinction d’aucune sorte, sont égaux devant la Loi. Apparemment cet admirable principe fait l’unanimité, ou presque. Mais tout le monde apprend très vite qu’il n’y a pratiquement pas de domaine où il ne soit oublié, contourné, bafoué par les uns ou les autres, au mépris des droits prétendus “inviolables” et “sacrés” de chacun, de sorte que ce qui aurait dû devenir le règne par excellence de l’égalité se révèle comme celui des inégalités les plus scandaleuses et les plus insupportables.

» De ces inégalités, les plus graves peuvent d’autant plus sûrement être qualifiées de crimes qu’elles entraînent la mort d’êtres humains par désespoir ou par dénuement, par misère économique ou psychologique et morale. Chaque déni de justice vient ranimer l’émotion et la réprobation générales. Mais une tragédie chasse l’autre et la barbarie suit son cours ordinaire. Péguy avait raison de dire que les âmes mortes sont des âmes complètement habituées. On appelle aussi cela “paix civile” et “vivre-ensemble”.

» Tout se passe comme si les citoyens, dans leur très grande majorité, là où ils ont voix au chapitre, s’étaient foncièrement et définitivement accommodés des injustices du système. Comme s’ils devaient seulement veiller à ce que leur indignation ne dépasse pas les bornes du tact et de la mesure. Comme si les inégalités, parce qu’elles seraient inscrites dans la logique profonde des choses, ne pouvaient être supprimées vraiment, et qu’on ne pouvait espérer les corriger qu’à la marge, par des réformettes qui, moyennant une bonne communication, passeront pour des mesures de justice sociale. Force est alors d’étendre à l’ensemble des rapports sociaux le constat formulé par le prélat catholique et de dénoncer le caractère “collectif” du crime.

» Oui, ce qui a fait le succès du capitalisme, c’est qu’il a su culturaliser et valoriser toute la libido de l’homoncule en donnant libre cours à toutes ses pulsions, même les pires, telles que le besoin de dominer, la soif de posséder, la prédation, etc., quitte à réduire autrui à un simple instrument de ses désirs, un pur objet de jouissance. Le capitalisme a été, et reste à cet égard, un grand jeu de massacre, une fabrique d’assassins et de victimes. Mais, de même que pour la pédophilie, ce qui devrait frapper l’observateur honnête, comme cela a frappé l’évêque, c’est la placide indifférence dont les institutions et la masse des fidèles électeurs font preuve à l’égard des coupables, envers les violeurs d’enfants chez les uns, envers les voleurs de pauvres chez les autres. Dans tous les cas, le “peu d’attention accordé aux victimes dans l’Église” n’a d’égal que le manque d’intérêt pour les victimes des inégalités sociales dans la République.

» Alors qu’il est si facile de se faire décerner un brevet d’humanisme en prenant la défense de n’importe quelle minorité, comme font les stars en mal de pub, on ne s’émeut guère du sort réservé depuis toujours à l’immense majorité des travailleurs exploités et spoliés, esclaves antiques, serfs de la féodalité, prolos de l’industrie, petits salariés jetables d’aujourd’hui. On gémit plus sur le traitement des veaux dans les abattoirs que sur le sort des enfants d’ouvriers dans le cursus scolaire et universitaire. On sait mesurer cette terrible violence-là, mais elle ne semble vraiment chagriner que quelques malheureux sociologues. Populistes, bien évidemment.

» Il semble admis une fois pour toutes, et par beaucoup de gens, que les masses sont faites pour être passées à la moulinette et que les oligarchies sont là pour tourner la manivelle. Et si d’aventure une bonne âme pas encore anesthésiée refuse la banalisation du mal, elle mobilise aussitôt contre elle toutes les défenses du système. Celui-ci organise l’omerta sur les crimes perpétrés, étouffe les plaintes des victimes, discrédite les accusateurs et installe un climat de peur : depuis la “montée de l’anarchie”, la “violence extrémiste”, la “menace terroriste”, jusqu’à la “volatilité des marchés” et autres épouvantails médiatiques.

» Entre-temps, dans les rédactions, les pleureuses de service entonnent le lamento de la “repentance”…

» Tartufes, gardez donc votre repentance et réclamez justice ! »

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en avril 2019.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme, Agone, coll. « Cent mille signes », 2017.