Lettre ouverte à Hugues Jallon, président des éditions du Seuil, à propos de Cesare Battisti

Cher Hugues,

Tu me permettras de continuer à te tutoyer, malgré tes hautes fonctions actuelles, puisque c’est ainsi que nous nous parlions quand nous nous sommes rencontrés pour des raisons professionnelles et aussi parce que j’ai eu plusieurs fois le plaisir de lire ta signature au bas de pétitions dont je partageais le propos, que ce soit pour défendre des émeutiers de Villiers-le-Bel, ou, au moment de l’affaire de Tarnac, pour « la liberté d’expression, aujourd’hui gravement menacée en France par les représentants de son État, au nom d’une conception dévoyée de la lutte contre le terrorisme ».

Je t’écris donc pour te faire part de la stupéfaction que j’ai éprouvée en lisant sur le site de France Inter que les éditions du Seuil reportaient « la publication d’un roman de Cesare Battisti suite à ses aveux ». Gwenaëlle Desnoyers, responsable de la collection « Cadre Noir » où le livre devait être publié, raconte pourtant avoir eu « un énorme coup de cœur » pour ce qu’elle décrit comme « un pur roman noir, […] extrêmement élégant, avec des pages brillantes ». La raison du report sine die de publication du livre serait, selon l’éditrice que « l’heure pour Cesare Battisti n’est pas à la littérature. Pour le moment, on a surtout envie qu’il s’explique. Un roman de lui maintenant, ce serait indécent ».

Lisant cela, je suis stupéfait à double titre. D’abord, ma stupéfaction vient de ce que la décision du report ait dépendu, en dernier ressort, de quelqu’un qui a pris dans la dernière décennie les positions ci-dessus énoncées, de surcroît ancien éditeur de l’excellente collection « Zones », où sont parus tant de titres utiles à la subversion de l’ordre dominant [1]. Quelqu’un qui, voilà peu, s’interrogeant sur la manière de « sortir la gauche de l’impasse », préconisait de sortir de la « pensée tiède ».

Il faut en effet ne disposer que d’une pensée très très tiède, et même proche du degré de congélation de tout esprit critique, pour considérer comme acquise la sincérité d’« aveux » passés avec, sur la tempe, le pistolet de la perpétuité réelle dans des conditions que la gauche, au temps où ce mot voulait encore dire plus ou moins quelque chose, décrivait comme une « torture blanche » – c’était à propos des prisonniers de la RAF [Fraction Armée rouge] [2].

Le cas de Cesare ne fait que porter à l’extrême une situation bien connue de quiconque a eu un jour affaire à la justice : la « vérité » judiciaire n’est jamais que le résultat d’un très inégal rapport de force. Comme je l’ai écrit en 2017 à propos d’un procès politique français : « Le mensonge fondamental sur lequel repose la vérité judiciaire c’est que, dans les enceintes où elle s’énonce, tout le monde feint de discuter comme si accusés et accusateurs étaient à armes égales. Cette comédie n’est possible qu’en refoulant du débat la présence lourde et menaçante des forces de l’ordre dans et hors des murs, en refoulant la présence de ces murs mêmes dans lesquels les accusés sont contraints de se trouver. »

Au-delà de ce point essentiel, il est une autre raison d’ordre politique pour laquelle je m’étonne si grandement de ta décision. Cette espèce de stupéfaction que vous affichez en découvrant que peut-être bien Cesare Battisti serait « coupable » et qu’il faudrait qu’il « donne des explications » semble ignorer qu’une bonne partie de ceux qui le défendaient, dont moi, ne le faisaient pas au nom d’une « innocence » supposée.

Et ce n’était pas non plus parce que, comme le prétend le Cesare Battisti qui a signé un procès-verbal dans une prison de haute sécurité, parce que nous aurions « partagé l’idéologie » des groupes armés italiens des années 1970. Dans les conditions de l’époque, le passage à une lutte armée, très minoritaire, apparaissait à beaucoup de sympathisants des subversifs italiens, dont j’étais, un choix sans avenir.

Mais en 2004, quelles qu’aient été nos critiques ou non critiques, nous qui connaissions un peu l’histoire de l’Italie et des années 1970, si nous nous sommes opposés à l’extradition de Cesare, c’est avant tout pour imposer à l’État français le respect de la parole donnée conformément à une doctrine énoncée et appliquée par tous les gouvernements de droite et de gauche jusqu’alors (abusivement appelée « doctrine Mitterrand ») et qui revenait, suivant une tradition constante de recherche de la paix civile, à accorder aux exilés italiens, sur le territoire français, l’amnistie que les gouvernements outre-alpins ne voulaient pas leur concéder [3].

Enfin, je suis sûr que je ne t’apprendrais rien, cher Hugues, en rappelant que la défense de Battisti et de tous les exilés menacés d’extradition (à propos, on compte toujours sur toi pour signer en faveur de ceux qui pourraient être menacés aujourd’hui), entrait et entre toujours dans une bataille contre le révisionnisme historique dominant en Italie, qui refuse d’admettre que dans les années 1960-1970, une partie minoritaire mais conséquente de la population de la péninsule est entrée en sécession contre la vieille société. Pour ces centaines de milliers, ces millions d’ouvriers, étudiants, paysans, habitants de quartiers populaires, femmes et homosexuels en lutte, le fait qu’on veuille s’en prendre physiquement à des gros commerçants qui jouaient au shérif en tirant sur des petits voyous braqueurs et qui s’en vantaient, ou à des matons tortionnaires, n’était discutable que d’un point de vue stratégique, pas éthique.

Il faut dire que ces Italiens-là savaient que les auteurs des attentats massacres, les penseurs de la stratégie de la tension, les assassins d’ouvriers dans les usines, de paysans dans les champs et de détenus dans les prisons, étaient à chercher du côté de l’État et de ses forces de l’ordre. Faire porter le chapeau d’une violence sociale généralisée à Battisti et à quelques centaines d’individus ensevelis sous les peines de prison et contraints souvent à des rétractations honteuses est le tour de passe-passe auquel l’Italie officielle, celle du Parti communiste italien et de la Démocratie chrétienne regroupés aujourd’hui dans le Parti démocrate ont réussi jusqu’ici, y compris à présent avec l’appui des fascistes de la Ligue et des sinistres bouffons xénophobes 5 étoiles. Le Seuil n’était pas obligé d’apporter sa caution de vieille maison d’édition à cette vérité officielle-là.

Car, enfin, et c’est là la deuxième raison de ma stupéfaction : il n’est nul besoin d’être de gauche, ultra ou tiède, pour refuser de tomber dans des considérations aussi ahurissantes (pour être poli) que : « On a surtout envie que Battisti s’explique. Un roman de lui, maintenant, ce serait indécent. »

Pour ne pas sortir ce genre d’ânerie (aïe, je l’ai dit), il suffisait d’être éditeur. Comme l’a écrit ce gauchiste échevelé de Milan Kundera dans Les Testaments trahis : « Suspendre le jugement moral ce n’est pas l’immoralité du roman, c’est sa morale. La morale qui s’oppose à l’indéracinable pratique humaine de juger tout de suite, sans cesse, et tout le monde, de juger avant et sans comprendre. Cette fervente disponibilité à juger est, du point de vue de la sagesse du roman, la plus détestable bêtise, le plus pernicieux mal. Non que le romancier conteste, dans l’absolu, la légitimité du jugement moral, mais il le renvoie au-delà du roman. »

Être éditeur de roman, ce devrait être seulement cela, qui est déjà immense et essentiel : publier des livres dont on pense qu’ils sont des bons romans, des romans « brillants », si possible pour lesquels on a « un gros coup de cœur », et cela indépendamment de ce qui peut être dit ou pensé de la personnalité de leurs auteurs. Dois-je te dresser la liste de tous les écrivains qui étaient des gens peu fréquentables, des franches crapules ou d’infâmes salauds ? Tu la connais mieux que moi et tu sais aussi bien que moi que la littérature subirait des coupes sombres dont elle aurait peu de chance de se relever si on lui appliquait rétrospectivement la bien-pensance honteuse à laquelle aujourd’hui vous cédez.

Ce qui est franchement « indécent », c’est la raison qu’on perçoit derrière votre décision et les explications ridicules qui l’accompagnent : la crainte du mauvais buzz. Céder ainsi à ce que la vie médiatico-culturelle a de plus superficiel, de plus manipulable par les forces du libéralisme autoritaire et ses éditocrates, c’est, de votre part, un signal catastrophique adressé à toute l’édition française. Si votre attitude devait se généraliser, elle montrerait que la liberté d’expression, est « aujourd’hui gravement menacée en France par les représentants de sa culture, au nom d’une conception dévoyée de la lutte contre le terrorisme ».

Serge Quadruppani

Texte initialement paru dans lundimatin, le 1er avril 2019.

Du même auteur, lire sa traduction du livre d'Alberto Prunetti, Amianto. Une histoire ouvrière, Agone, 2019.

Notes

[1] Sur cette collection, lire Thierry Discepolo, « La mule du baron à la découverte du marché de la consommation contestataire ». [ndlr]

[2] Il semble qu'on puisse étendre la période : lire JMarc Rouillan, « La “torture blanche” ». [ndlr]

[3] Mais, assurent certains, cette mesure ne s’appliquerait qu’à ceux « qui n’avaient pas de sang sur les mains » : argument ridicule, quand on sait comment a fonctionné la justice italienne des années 1970 et 1980, et qu’il est prouvé qu’elle a maintes fois détecté du sang sur des mains qui n’y avaient jamais trempé.