Si un « écrivain », ou un « artiste » et « humoriste » prône dans ses livres, spectacles, films, etc. l’antisémitisme ou le racisme, ou s’il proclame sa haine de l’humanité et défend des conceptions fascistes ou néo-nazies, en pratiquant au service de ses objectifs le mensonge, la diffamation, la dissimulation, le négationnisme ou la falsification des faits, il a sans doute à faire valoir du sens, et même on peut dire qu’il en exprime beaucoup. Il exprime des émotions, des visions du monde, des pensées, que beaucoup peuvent trouver très significatives, très riches de sens, très « profondes », et même d’une richesse de suggestion, de culture, de style, très admirables et aussi très compréhensibles pour beaucoup parce que beaucoup les partagent.

En revanche si un producteur intellectuel ou artistique ne cesse de dire des choses herméneutiquement profondes mais fausses, tronquées, déformées, biaisées et trompeuses, est-il plus démocratique pour autant ? Pour parler plus clairement : nous pouvons trouver les écrits de Gobineau très « sensés », ceux de Barrès exprimant profondement la mentalité française, ceux de Maurras pleins de sens historique, ceux de Céline ceux de Brasillach (pour ne pas donner d’exemples plus récents) profondément expressifs de la nature et de la misère humaines, du contexte historique et social dans lesquels vécurent leurs auteurs, et donc des circonstances atténuantes qui peuvent excuser leur égarements éventuels – étant entendu que ceux qui ont vécu dans le même contexte mais n’avaient pas le privilège autoproclamé de l’écrivain de véhiculer le « sens », étaient, quant à eux, sans excuses quand ils étaient pris la main dans le sac.

L’argumentaire, pour tous ces cas, est le même : on nous explique qu’on comprend l’attitude de X au sujet des réactions haineuses, fausses et scandaleuses qu’il a exprimées sur le phénomène Y– aussi fausses et viciées soient-elles dans ses assertions – qu’on donne du sens à son attitude, qu’on est capable de la replacer dans son contexte, qu’on l’excuse en raison des antécédents. À quoi on ajoute que ce travail du sens n’est pas séparable d’un travail d’expression du style, qui peut aller du beau langage, celui d’un vrai écrivain, à celui de l’écriture, qui dit tout, mieux que toute autre forme d’expression.

L’écrivain, le vrai écrivain, celui qui écrit bien, qualité que seuls ses pairs sont capables de reconnaître – mais évidemment pas un public populaire qui ignore tout des canons aussi bien classiques que contemporains – est celui dont le dire, qui exprime du sens, va toujours au-delà du vrai. Le vrai est mesquin, banal, vulgaire, au mieux salutaire et utile, mais il est tellement moins noble que le sens, le Verstehen !

Car la vérité divise, alors que le sens rapproche. Si vous me dites A et que je vous dis non A, nous sommes en désaccord. Si A est vrai vous avez raison, et j’ai tort. Inversement, si A est faux, vous avez tort et j’ai raison. Et cela peut nous diviser, nous mettre en colère l'un contre l'autre, voire même nous faire en venir aux mains. Mais si vous me dites A, et que je vous comprends, et si vous me comprenez quand je dis non A, alors la vérité de ce que nous disons cesse d’avoir tellement d’importance, bien que vous souteniez l’inverse. C’est tellement mieux de se comprendre que de se déchirer quand, si l’un a tort, l’autre a raison ! Si vous dites A, et que je découvre que non A, et même que vous le saviez, n’est-il pas mieux que je me taise, et que je comprenne ce que vous avez voulu dire ? Si vous savez que non A, mais dites le contraire, ou le cachez, ne vaut-il pas mieux que nous nous comprenions, que nous manifestions notre entente, plutôt que d’en venir aux mains ? Les auteurs d’injustice, les oppresseurs, les bourreaux n’attendent-ils pas de leurs victimes qu’elles comprennent, des juges qu’ils adoptent un point de vue un peu plus empathique plutôt que d’adopter le point de vue de nulle part de la vérité, qui, comme on sait, conduisit à la Terreur ? Les menteurs préfèrent toujours le sens à la vérité, même s'ils ont besoin de celle-ci pour arriver à leurs fins.

Le comble est atteint quand l’intellectuel, le philosophe et l’écrivain eux-mêmes, qui seraient supposés être des serviteurs du vrai, viennent nous dire que l’idéal même de dire la vérité, de la rechercher, de la promouvoir ou de la maintenir est douteux, dangereux, potentiellement anti-démocratique. Car, nous disent-ils, la vérité non seulement divise le monde en deux camps, ceux qui ont raison et ceux qui ont tort, et donc elle empêche les gens de se réunir, mais aussi elle repose sur un geste totalitaire par lequel ceux qui ont le vrai peuvent dominer ceux qui ne l’ont pas.

Ergo (CQFD), la vérité est totalitaire. Mieux vaut en effet dire que X n’a pas tout à fait raison quand il dit que A, et Y pas tout à fait tort quand il dit que non A, qu’il n’est pas totalement certain que X ait menti ou trahi dans les circonstances Z ou W (car, voyez-vous, il faut se replacer dans le contexte), que c’est difficile de savoir si tel événement inadmissible (massacre, génocide, etc.) a eu lieu – autant dire impossible. N’est-il pas plus herméneutique et donc plus démocratique de dire que tout le monde a, en un sens, raison ? et de rejeter cet idéal totalitaire et anti-démocratique du vrai ?

Voilà où nous en sommes [1].

Pascal Engel

Une première version de ce texte est paru le 27 juillet 2014 sur le blog de l'auteur, La France byzantine.

Du même auteur, à paraître aux éditions Agone : Les Vices du savoir. Essai d’éthique intellectuelle.

Notes

[1] À l'origine de nos réflexions se trouve une citation : « Je crois que l’on peut définir assez facilement la philo comme une expression issue de l’exigence de démocratisation des savoirs. Le sens, à la différence peut-être de la vérité, possède un caractère démocratique. » L’article dont est extraite cette profonde pensée provient d’une double page (parue le 26 juillet 2014 dans Le Monde) sur les méfaits de la philosophie populaire – dont bien entendu les philosophes interviewés était eux-mêmes au-dessus de la mêlée sont exempts. Admettons que, comme le font souvent nos philosophes, l’auteur de cette déclaration la module d’un « peut-être », qui signale que cela le gratouille du concept ou que cela le chatouille de l’assertion. Mais si l’on veut se distinguer de la philosophie médiatique, ne serait-il pas bien d’avoir le courage d’asserter clairement, et de dire, plutôt que de suggérer ou de mettre des bémols ?