En dépit des innombrables victoires de la méthode scientifique, notre époque continue avec obstination de faire la part belle à toutes les formes d’irrationalité. Sous prétexte de tolérance, il n’est pas rare que, même dans les milieux qui s’abstiennent de verser eux-mêmes dans les sornettes de la pensée magique, on juge inutile, voire malséant, d’affirmer la supériorité du matérialisme.

L’apparente bienveillance d’une telle attitude dissimule mal, toutefois, un paternalisme méprisant. Quel piètre humanisme que celui qui refuse de libérer l’esprit humain de ce qui l’entrave et le dégrade ! Si notre espèce possède une grandeur particulière, elle la doit à ses capacités cognitives, fruits de milliards d’années d’une évolution qui a, peu à peu, fait émerger des organismes au cortex cérébral de plus en plus développé.

Nul anthropocentrisme incongru dans ce rappel mais le simple constat qu’'homo sapiens'' est le seul animal chez qui les structures sociales sont avant tout déterminées par la culture. Si de telles capacités cognitives ont émergé et ont été peu à peu perfectionnées via la sélection naturelle, c’est parce que, en dépit de possibles erreurs, elles permettaient aux êtres qui en étaient pourvus de mieux comprendre leur environnement et ainsi d’y réagir plus efficacement. Alors, chez l’être humain, l’abdication du raisonnement est une insulte à l’encéphale, tout comme la marche à quatre pattes le serait à la station debout.

Comment ne pas être choqué en voyant, plus de deux millénaires après Démocrite, des milliards d’individus s’humilier en se prosternant devant une idole de bois ou un maître imaginaire ? Comment, à l’âge d’Internet, du télescope spatial et de la thérapie génique, ne pas enrager face à des adultes doués de raison continuer à croire obstinément aux médailles miraculeuses et au mauvais œil, aux envoûtements et à la bénédiction, aux vertus surnaturelles de l’eau du Gange et du vin de messe, à la réincarnation et à la transsubstantiation, à la para-science et à la patamédecine, aux nourritures célestes et aux aliments impurs, au salut de l’âme et à sa damnation ?

Rétorquera-t-on que la religion élève l’esprit ? Mais l’esprit tire sa noblesse de son empathie, de son éthique, de sa soif de donner à l’existence un sens qui dépasse la simple survie quotidienne ; non de soumettre ces aspirations à des constructions fantasmatiques. La morale ne peut s’élever qu’à condition d’être consciemment élaborée, par des êtres prenant leurs décisions en claire connaissance de cause ; non par l’obéissance aveugle à des préceptes sacrés. Et si, encore aujourd’hui, certains scientifiques croient en Dieu, tout comme d’autres croyaient hier à l’astrologie ou à l’alchimie, cela prouve simplement que les individus assument parfois d’improbables contradictions. Objectera-t-on, encore, qu’il serait naïf de prétendre extirper la pensée magique sans purger la société du terreau dont elle se nourrit ? C’est évidemment vrai, de même qu’on ne saurait éliminer le cancer du poumon sans mettre fin au tabagisme. Mais que penser de médecins qui prendraient prétexte du fait que la population continue à fumer pour renoncer à soigner les cancéreux, voire pour critiquer ceux qui s’y emploient ?

Il y a deux siècles et demi, ceux qui combattaient le vieil ordre social et le fatras religieux qui le justifiait se désignaient eux-mêmes comme des « Lumières » qui devaient dissiper l’obscurantisme. Aux yeux de la bourgeoisie – tout au moins, de la fraction la plus avancée de ses intellectuels – qui montait à l’assaut du monde, « tout dut justifier son existence devant le tribunal de la raison ou renoncer à l'existence ». Aujourd’hui, l’Ancien régime est loin, la dictature de l’Église avec lui, et le combat des Lumières a souvent laissé place, jusqu’aux sommets du monde académique, à l’accommodement, à la complaisance, quand ce n’est pas à la fascination, pour l’irrationnel. En cette matière comme dans tant d’autres, le mauvais exemple vient d’en haut.

Le chercheur français en sciences sociales qui serait le plus cité dans le monde explique ainsi qu’il faut prendre en compte le point de vue des non-humains ; que se demander si une croyance est fondée ou non est une question dépassée ; que si, dans certains pays, les gens tiennent les fantômes pour réels, nous faisons de même avec la ligne A du RER, dont l’existence ne serait pas davantage avérée. Au demeurant, quelques années plus tôt, le même personnage, non sans s’être flatté d’avoir « appris quelque chose à Einstein » au sujet de la relativité, avait doctement soutenu que Ramsès II, n’en déplaise aux esprits ordinaires, n’avait pu mourir de la tuberculose, le bacille n’ayant été découvert par Koch qu’au XIXe siècle [1].

Un de ses collègues, sommité de l’anthropologie sociale, explique pour sa part en termes raffinés que coexistent au sein de l’humanité différentes « ontologies » – c’est-à-dire, littéralement, différents mondes, dont aucun ne saurait prétendre à être plus conforme que les autres à une réalité objective dont l’idée même, frappée d’infamie ethnocentriste, doit être soigneusement écartée [2].

Ainsi, la nécessité de comprendre les différentes cultures aboutit-elle, fût-ce avec maintes circonvolutions de langage, à dénoncer la prétention de la méthode rationaliste à constituer un outil de compréhension et d’action plus efficace que les transes chamaniques.

La méfiance, voire la haine, vis-à-vis de la science et du rationalisme, ne reste hélas pas confinée aux milieux académiques des « humanités », parfois si mal nommées. Elle a depuis longtemps gagné ceux qui jadis se disaient « progressistes » et qui, désireux d’émanciper la fraction la plus opprimée de la société, avaient à cœur de combattre toutes les formes de superstitions. Les reculs et les renoncements ont fait leur œuvre ; désormais, toute critique des formes de pensée magique qui séduisent les dominés éveille la suspicion, et s’insurger contre une telle critique tient fréquemment lieu de nec plus ultra du radicalisme politique.

Plus globalement, il n’est guère de milieu social ou militant où l’on ne voue aux gémonies le « scientiste » et sa sous-espèce la plus méprisable, le « scienteux ». Mais si, à l’origine, le scientisme désignait la conviction que la science, et elle seule, résoudrait toutes les questions sociales, bien malin qui pourrait dire quel courant, et même quel individu, défendrait encore de nos jours pareille niaiserie. Alors, qui est au juste ce « scientiste » dont l’ombre menaçante planerait sur l’humanité ? Parfois, le terme semble vouloir désigner celui qui fait de la mauvaise science. Il ne saurait alors être plus mal choisi : taxerait-on quelqu’un qui pleure aux mariages et rit aux enterrements de « sentimentaliste » ? En fait, et bien plus souvent, le seul et véritable crime du prétendu « scientiste » est de « ramener sa science », c’est-à-dire d’essayer de parler en connaissance de cause. Derrière le moulin à vent du scientisme, presque immanquablement, c’est la supériorité de la connaissance rationnelle elle-même qu’on cherche à dénigrer, en proclamant haut et fort le droit d’affirmer n’importe quoi sans être contredit.

Sous bien des aspects, depuis quelques décennies, la roue de l’Histoire semble tourner à rebours. Les possédants sont à l’offensive, emmenant l’ensemble du système économique vers l’abîme. Les exploités, trahis, désorientés par ceux-là même qui prétendaient les défendre, cherchent un refuge dans des mirages funestes. La science, perçue comme un suppôt de l’ordre établi, est devenue suspecte ; en vertu d’un syllogisme délétère, attaquer la première apparaît comme un moyen de combattre le second. L’obscurantisme, qu’il prenne le visage des doucereuses rêveries new age, des paranoïaques délires complotistes ou de la fureur sanguinaire de l’intégrisme religieux, passe ainsi à bon compte pour contestataire.

Mais, à l’image de ce qu’un célèbre révolutionnaire écrivait de l’antisémitisme, l’hostilité à la science n’est qu’un anticapitalisme des imbéciles.

On ne peut espérer vaincre des mitrailleuses avec des incantations vaudoues, ni bouleverser l’ordre social par des prières. Pour renverser une classe rompue à l’exercice du pouvoir, les exploités devront acquérir la plus claire conscience du monde en général et des rapports sociaux en particulier. Le jeune Karl Marx, qui écrivait que la critique de la religion est la condition première de toute critique, consacra tous ses efforts à élaborer une doctrine « scientifique », c’est-à-dire rationnelle, dans le but d’assainir le mouvement socialiste naissant des chimères et du mysticisme qui l’affaiblissaient.

« L’ignorance n’a jamais servi personne ! » Presque deux cent ans plus tard, puissent tous ceux qui aspirent à émanciper l’humanité ne pas jeter cet avertissement aux oubliettes.

Christophe Darmangeat

Texte initialement paru sous le titre « Combattre pour la science, combattre par la science » in Marc Silberstein (dir.), Qu'est-ce que la science… pour vous ? Tome 2 : 51 scientifiques, philosophes et amateurs de sciences répondent, Matériologiques, 2017

Notes

[1] Lire Jean-Jacques Rosat, « Bruno Latour et Ramsès II », in Paul Boghossian, La Peur du savoir. Sur le relativisme et le constructivisme de la connaissance, Agone, [2006] 2009. [ndlr]

[2] Il s'agit de Philippe Descola, dont on peut lire une critique de son livre L'Écologie des autres sur le blog de Christophe Darmangeat. [ndlr]