Ils protestaient contre « Parcoursup », dernière machine à gaz ministérielle pour attribuer les places à l’université aux nouveaux bacheliers selon leurs mérites et leurs dossiers, un système auquel enseignants et étudiants en grève reprochaient d’enterrer la démocratisation de l’accès aux études supérieures.

Pour les étudiantes et les étudiants, Mai 68 planait autrement que comme un lointain souvenir ou une pâle référence livresque. En pleine célébration des cinquante ans, et alors que la présidence de la République avait vaguement envisagé de lui donner une coloration officielle (avant de se raviser), la génération des petits-enfants des soixante-huitards avait entrepris de revivifier à sa façon un événement qui charrie son lot de références révolutionnaires, poétiques, créatives, et surtout de solidarités dans les luttes.

Au même moment, en effet, les cheminots battaient le pavé contre la réforme de la SNCF et se mêlaient allègrement aux étudiants et enseignants lors des manifestations. Pour les historiennes et l’historien que nous sommes, la situation était à la fois inédite et savoureuse. Le temps est notre matière première, nous avons la chance d’y voyager, au gré de nos enquêtes, entre des présents et des passés. Mais rarement une conjoncture comme celle du printemps 2018 avait pu donner, sous nos yeux et à ce point, l’impression de jouer avec les temporalités et de vouloir conférer à l’histoire une force propulsive vers l’avenir. Les temps mobilisés nous apparaissaient comme feuilletés : d’un côté la Commune de Paris, dont le principe de démocratie directe nourrissait l’occupation de l’université ; de l’autre Mai 68, tiraillé entre une cryogénisation en bonne et due forme dans les expositions feutrées des musées nationaux et les cris de ralliement des grévistes et de la jeunesse. « Ils commémorent, on recommence. » Tout était dit, en effet.

La situation était d’autant plus excitante que nous avions tous trois fait partie des enseignants mobilisés contre Parcoursup et que nous cherchions comment utiliser nos expériences historiennes et pédagogiques pour soutenir ce mouvement. Comme dans les précédentes mobilisations, les étudiants avaient mis en place tout un calendrier de « cours » alternatifs, dans leurs contenus comme dans leurs formes. C’est à ce titre que nous sommes intervenus en choisissant le thème « Histoire et émancipation ». Et c’est de cette expérience qu’est née l’idée d’un ouvrage en écho au dialogue avec l’amphithéâtre que nos interventions avaient suscité.

La portée émancipatrice de notre discipline mérite en effet d’être, plus que jamais aujourd’hui, rappelée. Car si l’on peut se réjouir des appropriations multiformes d’une histoire populaire – sur laquelle nous reviendrons –, on doit également s’inquiéter des usages qui sont faits d’une histoire relevant davantage de l’antre de la conservation que du levier émancipateur. Bien sûr, ces débats sont loin d’être nouveaux. Ils irriguent même la discipline historique depuis sa formalisation dans les universités au XIXe siècle ; mais ils prennent, au moins à partir des années 1980, un tour autrement plus brûlant depuis qu’ils ont largement franchi les frontières du monde académique pour nourrir médias, réseaux sociaux et édition grand public. La démocratisation de l’accès à l’École (79 % d’une génération obtient le bac) et aux médias (via les réseaux sociaux) a profondément changé la donne. Ainsi les professionnels de l’histoire ne sont-ils plus seuls à prendre la parole dans l’espace public – ce dont on peut se féliciter. C’est dans ce contexte que nous nous proposons, avec cet ouvrage, d’ouvrir au plus grand nombre les coulisses d’un métier tout en révélant les saveurs d’une histoire que nous envisageons comme critique plutôt que soumise à la nostalgie des conservateurs de tous bords. Postuler l’histoire comme émancipatrice demande de revenir sur le sens des mots. On appellera ici « émancipation » un effet qui va bien au-delà du fait de « sortir de soi » et de la simple acquisition d’une autonomie de pensée – programme dont presque plus personne ne conteste la nécessité aujourd’hui. « Émancipation » n’est-il pas l’un des mots qu’Emmanuel Macron affectionne lorsqu’il veut défendre ses réformes fondées sur la réussite individuelle ? Le mot a d’ailleurs intégré le langage entrepreneurial, dont il est l’un des piliers pour la promotion de la « libre entreprise de soi ».

À ces récupérations nous opposons une émancipation fondée sur la suppression des rapports de domination. Cela suppose préalablement une « conscientisation » – selon la terminologie élaborée par Paulo Freire dans son ouvrage fondateur, La Pédagogie des opprimés (1968). La conscientisation de la position de dominé (ou de dominant) est un prérequis indispensable au travail d’abolition des rapports de domination et la condition nécessaire à l’accouchement d’une société juste et égalitaire.

Cette perspective peut sembler utopique, voire juvénile. Elle n’en reste pas moins l’horizon de toute politique d’émancipation collective – qui s’oppose en cela aux logiques néolibérales individualistes. Notre conception de l’émancipation s’appuie sur un travail rationnel de mise à jour des processus et des effets des dominations. Elle ne peut être le fruit d’une propagande mais au contraire d’une acquisition réflexive de connaissances. Elle ne peut opérer sans la participation consentante de celles et ceux auxquels ce travail s’adresse. Il va de soi que chaque détenteur de savoir peut réfléchir aux vertus et usages émancipateurs de son champ de compétences. Le nôtre relève de l’étude du passé.

Si l’histoire a toujours joué un rôle dans les rapports et les conflits sociaux, elle tient une place nouvelle dans nos sociétés. L’histoire s’est en effet massivement diffusée dans les pratiques populaires : le succès des parcs à thèmes, des festivals et des fêtes historiques en tout genre, des jeux vidéo, des romans et des blogs d’histoire, des reconstitutions et des pièces de théâtre à caractère historique ou encore la place de l’histoire sur les réseaux sociaux témoignent de ce goût contemporain pour l’expérience sensible du passé.

L’histoire demeure par ailleurs un puissant outil du gouvernement des hommes – comme le montre l’investissement exceptionnel des autorités politiques dans le centenaire de la Première Guerre mondiale. Mais il y a plus inquiétant : l’histoire est aussi devenue une des armes privilégiées entre les mains de ceux que William Blanc, Aurore Chéry et Christophe Naudin ont qualifiés d’« historiens de garde d’un trésor poussiéreux » : motivés par la haine du présent et la peur du futur, ils ont en commun la volonté de démolir les acquis sociaux de la civilisation démocratique. Et ces historiens de garde disposent de moyens puissants. Fondé en 1977 par Philippe de Villiers comme un lieu de résistance à la République, le parc du Puy-du-Fou s’est imposé en France comme le deuxième parc à thème le plus rentable après Disneyland Paris, proposant chaque année à plus de deux millions de visiteurs une vision contre-révolutionnaire de l’histoire. Entreprise lucrative, le Puy-du-Fou participe au réarmement culturel des extrêmes droites européennes en aidant les nationalistes hongrois, espagnols, russes, néerlandais et britanniques, à créer des parcs historiques promouvant les « identités nationales ».

De son côté, c’est d’abord en tant qu’« historien de la philosophie » que Michel Onfray a bâti sa carrière médiatique, fondée sur la détestation de l’École et de l’Université, accusées de manipuler les citoyens grâce à l’« histoire officielle ».

Et c’est bien par l’histoire que le comédien Lorànt Deutsch fait, au prix de nombreuses erreurs, l’apologie de la monarchie. Nourrissant une profonde défiance envers les valeurs républicaines, décliné sous divers supports, son Métronome (2009) est devenu un véritable phénomène de société. C’est aussi l’histoire que le journaliste politique Éric Zemmour choisit d’investir dans Destin français (2018) pour propager le ferment du nationalisme et sa haine des universitaires, qu’il qualifie, comme Onfray, de propagandistes et de privilégiés.

Et c’est encore, à chaque rentrée, l’histoire qui est convoquée, quand les programmes scolaires sont accusés, avec des relents nationalistes, d’effacer, d’abaisser ou même de salir l’histoire de France.

Face à de telles dérives, les historiennes et historiens ne doivent pas fermer les yeux au prétexte qu’elles ne relèveraient pas de l’« histoire », qu’elles ne seraient pas de leur ressort ou que, en tant que savants, ces turbulences ne les regardent pas. Les combats qui font aujourd’hui rage les concernent au premier chef. En adoptant le déni, en se réfugiant dans leur tour d’ivoire ou le bunker de l’objectivité, les historiens s’inscrivent dans un « cortège triomphal où les vainqueurs d’aujourd’hui marchent sur les corps de ceux qui aujourd’hui gisent à terre », comme l’écrit Walter Benjamin.

Nous vivons un moment critique. L’histoire peut être un outil d’émancipation, d’autonomie et de résistance ou, au contraire, si on laisse faire la tendance dominante, devenir l’un des tombeaux de la démocratie. Le passé commun sera alors complètement annexé au patrimoine de quelques-uns : un butin de guerre personnel, en somme, revêtu de la robe du consensus. Une fois ce programme accompli, quelle place restera-t-il à l’histoire comme émancipation ?

Laurence De Cock, Mathilde Larrère et Guillaume Mazeau

Extrait de l'introduction à L'Histoire comme émancipation, qui vient de paraître aux éditions Agone