Dans les années 1970, il impose ce qui est d'emblée un classique de la science-fiction : une fable exemplaire et un élan formidable, pour tous ceux qui pensaient que la science-fiction était, aussi, surtout, une façon de pousser la raison commune dans ses derniers retranchements, pour qu'ils deviennent bien aigus et tordus. Jack Barron et l'Éternité (Bug Jack Barron, 1969) racontait ce qu'est devenu l'empire de la télé. C'était violent, drôle, secouant. Suffisamment pour que le livre ait de sérieux ennuis en Grande- Bretagne et en Allemagne, où il fut carrément mis à l'index. C'est que Spinrad a la grandeur des pamphlétaires-conteurs : il œuvre dans la science-fiction parce que la science-fiction est sans doute ce qui permet d'être véritablement contemporain : c'est-à-dire qu'elle permet de lire, de sentir, d'appréhender ce qui reste obscur dans notre présent. Elle permet de déployer les enjeux, d'en transformer les pointillés en lignes de force, elle rend visible ce qui n'est encore qu'à l'encre sympathique, elle fait rayonner les hypothèses et les virtualités. Spinrad est nécessaire. Il est un beau citoyen qui nous invite à devenir également citoyen de notre patrie, et du monde.

Spinrad est devenu un genre de héros. Le grand maître, avec J. G. Ballard dans une version plus « verte », de la science-fiction politique, outrancière, nerveuse, rigolarde et effrayante [1]. Il brassait les germes de la contre-culture, et les folies des temps actuels, pour concocter de vrais petits virus anti-manipulations, il écrivait des histoires effrayantes à force de ressembler à ce qu'on connaissait, juste en pire. Mais il ne donnait pas dans l'agit-prop, ni dans le message huilé. Il transportait avec une férocité joyeuse, et une crudité entraînante, le paysage intime d'une génération : ''sex and drugs and rock'n roll.".. and politique.

C'est le mélange qui fut détonnant. La fable politique toute seule aurait suscité un intérêt poli. Mais toute entortillée avec la déglingue yippie, l'insolence d'une génération qui osait parler plaisir, cauchemars, corps, sans entourer le tout de petit cœurs, ça fit choc.

Spinrad n'était peut-être pas le plus grand visionnaire de la science-fiction, il était en revanche sans doute aucun de ces contemporains si merveilleusement nécessaires parce qu'ils savent donner à voir l'aujourd'hui dans une effervescence qui rend enfin sensible l'emmêlement des sensibilités et de l'Histoire. Il revient, après le grandiose Rock Machine (Little Heroes, 1987), chronique hallucinée et musclée de la rue, du rock'n' roll, de la dope et des infos, qui peu à peu se tend en chant, saccadé, de l'indispensable organisation révolutionnaire, avec trois nouvelles ébouriffantes qui, comme toujours chez lui, mêlent la politique, les folies de notre monde, l'insolence de « grandes gueules » qui refusent de se mettre au pas, la vitalité et la violence d'irréductibles, pas héroïques pour deux sous (pour cent peut-être…) qui ne se racontent pas de belles histoires mais essaient de se débrouiller dans la dinguerie de la réalité.

La réalité y est un peu énervée, poussée au noir, mais si fortement ancrée dans ce qu'on connait qu'il suffit d'une accélération et on y croit : si bien qu'on a du mal, après, à ne plus lire notre bel aujourd'hui comme un cauchemar spinradien. Mais c'est qu'il infuse ses nouvelles de toute la brutalité, de l'ironie, de la grossièreté, de l'élégance teigneuse, qui sont, et son style, et le style d'une époque. C'est formidablement contaminant, malaise, vitriol, envie de se battre comme des chiens, ou comme des desperados, ou comme des saints, tout bien mixé.

La réalité, c'est la misère, c'est le sida, c'est, aussi, l'utilisation des artistes par les gouvernements. Avec Les Années fléau, Spinrad, au fil de nouvelles brutales, vigoureuses, inventait un avenir qui soudain semblait imminent, qui soudain donnait à notre aujourd'hui toute son insupportable horreur et, aussi bien ses ressources de survie. Il déclinait les atrocités ravageuses qui nous engluent avec une audace et une vitalité qui, à la fois, dessillait les yeux les plus timides, et donnait l'envie d'inventer des solutions, là tout de suite, vite. Spinrad est un magnifique écrivain qui aide à la lucidité, à l'humour, à l'insoumission à ce que d'aucuns nomment « fatalité ».

Avec Le Printemps russe (l1991), il fait crisser la situation mondiale après la chute du mur de Berlin : plus d'ennemis. tous copains, ça donne quoi ? Ça donne les luttes nationalistes, les vieilles haines qui durent, la difficulté de retrouver un horizon d'homme, les trafics politiciens, les luttes d'intérêt… Au long d'une chronique familiale, il décrit les États-Unis défaits, réduits à une réaction apocalyptique, prêts à tout, la Russie cassée de partout mais active dans l'économie de marché, l'Europe de l'Atlantique à l'Oural bien rapetissée par les petites bagarres d'influence… Et quelques fous qui continuent à croire que l'homme ne se réduit pas à une carrière et à un livret de caisse d'épargne.

Spinrad est encourageant. II est l'un des rares à se coltiner le réel, dans toutes ses dimensions, dehors, dedans, les faits et leur représentation, pour le rendre lisible, le faire irradier, et faire de l'irradiation une arme. Comme on disait naguère, il est, exactement, subversif : avec lui, on ne s'habitue pas ; on ne s'y fait pas. Mauvais, cynique, désillusionné, et pourtant toujours sur le coup, dans la fureur, ou la survie. Il est noir comme un Swift, mais gai, stimulant, indéfectiblement vivant, toujours prêt à rendre dans sa splendeur la beauté des utopies qui proposent à l'homme d'accomplir son humanité. On en sort secoué et joyeux. Ça ne saurait se refuser.

Évelyne Pieiller

Textes initialement parus dans Révolution sous les titres « SF et SA » (6 avril 1990, p. 45) et « Spinrad, une nécessité » (28 mai 1992)

De la même auteure, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), dernier livre paru, L'Almanach des réfractaires (Finitude, 2016).

Notes

[1] De la même auteure, sur J. G. Ballard, lire « L'empire du soleil ». [ndlr]