Pour constituer cette « image de toute la déformation de l’époque », comme il dit, Kraus n’a puisé qu’à deux sources. La maladie et son antidote. La presse, dont il a « conservé des centaines de milliers de documents sur [la] responsabilité directe ou indirecte » et où il est « allé chercher toutes les preuves contre une existence qu’elle a corrompue ». Et la littérature, essentiellement Goethe et Shakespeare, qui, d’après Kraus, dit Bouveresse, « avait déjà eu la prescience de tout ce qui est en train de nous arriver [1] ».

C’est peut-être avoir une confiance excessive dans la littérature. Et prêter à la presse un pouvoir de nuisance exagéré. Peut-on dire – diront certains. Mais la lecture de ces analyses immédiatement contemporaines de la prise du pouvoir par les nazis fait au moins la preuve qu’en suivant sa méthode (la presse comme maladie et la littérature comme antidote) Kraus livre un texte dont on se demande, à chaque page, comment il a pu avoir été écrit, non pas après la fin de la Seconde Guerre mondiale, mais plus de dix ans avant. Des analyses qui font la preuve, irréfutable, que toutes les informations étaient disponibles sur ce qui se passait déjà, et qu’elles suffisaient bien, à celui qui n’avait pas perdu sa capacité à lire, pour comprendre ce qui allait se passer, et en particulier l’extermination des Juifs d’Europe.

Ce n’est donc pas le moindre des mérites de ce texte de Kraus que de démasquer la bonne conscience des élites politiques et économiques en mesure de prendre des décisions suivies d’effets. Sans parler de la passivité, sinon de la contribution apportées par d’éminents intellectuels – dont certains sont toujours au meilleur goût du jour, comme Martin Heidegger – au processus d’abêtissement qui a rendu possible la réalisation de l’ordre nazi, auquel ils furent bien rares à s’« opposer d’emblée et sans équivoque plutôt qu’essayer d’abord d’en profiter » (Deshusses) [2].

Devant une réalité qui réussissait, « avec la plus grande simplicité, à se montrer chaque jour encore plus inventive que ne pourrait le faire le satiriste lui-même dans la conception de l’horrible », a écrit Bouveresse, Kraus aurait fini par se sentir démuni, inadapté à la situation, inutile : « Rien ne me vient plus à l’esprit », affirme-t-il dans les premières pages de la Troisième nuit de Walpurgis. On peut comprendre ces doutes devant le programme apocalyptique qu’il voyait se dérouler en 1933 (et que le reste du monde vivrait après sa mort, en 1936). En ce sens, la réalité caricaturale de l’Allemagne nazie dépassait déjà tout satiriste au point que la satire n’avait plus de prise. C’était déjà trop tard. Mais avec les cent mille mots de sa Troisième nuit de Walpurgis, Kraus a fait preuve d’un mutisme très relatif ; et, ramenée à la mesure de l’action possible d’un homme de lettres (très isolé), son impuissance peut encore être relativisée. Il n’a pas fait seulement « ce qu’il a pu », avec les outils à sa disposition, ni seulement ce que personne d’autre n’a fait alors.

Son analyse de l’installation du nazisme dans les esprits et les corps – au travers des mille et un « sales détails » du « bourbier intellectuel sur le fond duquel l’ascension de Hitler a été possible » – fournit déjà l’instantané de la capitulation immédiate de tout un corps social, inaugurée par ses élites ; et son témoignage augmente notre compréhension d’une « évolution qui est toujours en cours et probablement loin d’avoir déjà produit tous ses effets » (Bouveresse).

Lorsque Kraus salue les « personnalités qui, par profession, expriment plus souvent un point de vue qu’ils n’en ont [et] ont toujours occupé un espace public plus large que celui qui correspondait au besoin social », on ne doit pas moins penser aux notables médiatiques de nos démocraties représentatives triomphantes qu’aux gothas des régimes autoritaires déchus d’autrefois.

Le fait que les littérateurs limitent leurs protestations publiques aux « mauvais traitements infligés à leurs collègues » eut, en 1933, des conséquences particulièrement dramatiques ; mais la « surestimation du poids moral de la littérature » produisant les mêmes effets, il n’est pas besoin de faire un grand effort de mémoire pour trouver dans notre actualité récente des exemples qui nous forcent à conclure avec Kraus : « Ce n’est pas contre ce qui arrivait à l’homme qui écrit mais contre ce qui arrivait à l’homme tout court qu’il fallait agir. »

Devant ce que l’« Allemagne nouvelle mijote », Kraus évoque sans appétit l’« optimisme affligeant d’une génération qui a entendu parler du “J’ai vu la mort en face” ». Plus modeste dans l’action et la volonté, délaissant le sang et la terre pour les leçons d’entomologie ou de botanique en vers libres du junker Jünger, ce qui se mijote en automne derrière les couverts de l’académie Goncourt rappelle quand même toujours « ces regards d’auteurs qui ressemblent à leurs lecteurs, visages tous pareils, autant de succès de librairie ».

Il n’était pas nécessaire d’être marxiste (ce que Kraus ne fut pas) pour porter sur l’« industrie intellectuelle bourgeoise » un jugement qui survit à sa formulation : les médias continuent de « remplacer la solidarité par la sensation » ; et la presse accorde toujours plus de place à « ses pertes spécifiques qu’aux souffrances du monde ouvrier, dont la valeur d’existence se prouve de façon indestructible dans la lutte et l’entraide ».

Enfin, si cet ancien compagnon de route de la social-démocratie autrichienne eut de quoi être déçu (et le fit savoir, sans prendre de gants), les jugements de Kraus s’appliquent toujours à ses avatars européens – bien qu’ils n’arrivent même plus à nous décevoir. Ce « mauvais acteur [qui], certes, parle bien, mais “On ne le croit pas” » ; ce « combattant » dont « chaque fibre incline à pactiser » en attendant de « pouvoir à nouveau mener une vie bien tranquille dans une jolie petite opposition sécurisante » ; ce parlementarisme bourgeois qui parle la « langue de la faillite [et] se gargarise de grands mots pour expliquer la malchance aux pauvres victimes qui, en plus de leur sort, doivent faire les frais de l’interprétation ». Jusqu’aux relations que les partis sociodémocrates au pouvoir perpétuent avec les franges plus ou moins ouvertement fascisantes de l’offre électorale, dont l’importance continue de « gonfler à un rythme intellectuel tout aussi obsolète que celui qui fait se dégonfler le socialisme » [3].

Si le livre dont est issu Je n’ai aucune idée sur Hitler est paru dans une collection de philosophie, la raison, évidente, en est que le plus important commentateur en France de Kraus est actuellement le philosophe Jacques ouveresse – sans qui les éditeurs n’auraient probablement jamais connu le satiriste viennois [4]. Quant au choix qui a été fait du traducteur, surtout pas spécialisé en philosophie, mais en littérature – surtout en littérature, et classique : coutumier de Goethe et de Kleist, mais aussi de Schnitzler et de Doderer –, il suivait évidemment les préférences de l’auteur.

Mais c’est la représentation au théâtre qui a révélé, au moins à ses éditeurs et à son traducteur, la nature orale de ce texte et donné la manière plus intime dont il fonctionne. Ce qui n’a rien d’étonnant de la part d’un (redoutable) critique de théâtre qui trouvait dans Shakespeare « tout ce qui est actuel, y compris [s]a prise de position » ; lui-même auteur de plusieurs pièces de théâtre ; et qui a donné sept cents conférences publiques, véritables performances où se pressait le tout-Vienne artistique [5].

Établi par José Lillo, ce texte fut monté pour la première fois au théâtre Saint-Gervais à Genève en 2007. Cette version fournit une autre entrée, une autre clé pour « faire comprendre au lecteur que lui aussi a la possibilité de continuer à se comporter comme un être de raison et que, en dépit de ce que lui recommandent certains représentants de l’intellect eux-mêmes, il ne peut pas renoncer au pouvoir et au devoir qu’il a de juger et, à la façon du satiriste, sans pitié et sans appel » (Bouveresse).

Le choix du titre de cette version scénique de la Troisième nuit de Walpurgis, sa première phrase, « Mir fällt zu Hitler nichts ein », est moins une évidence qu’un contre-pied. Dans sa préface, le traducteur rapporte la réception de la première édition intégrale de Dritte Walpurgisnacht, en Allemagne et en Autriche. Des années 1950 aux années 1980, pour de nombreux critiques littéraires, cette première phrase fut l’occasion en même temps d’un règlement de comptes corporatiste et de l’exercice favori de la profession, le raccourci cossard : « Devant le phénomène Hitler, [Kraus] l’avoue, il n’a eu aucune idée » ; ce livre est « la déclaration d’une faillite intellectuelle : [Kraus] n’a eu aucune idée sur le nazisme » ; enfin, entre autres traits d’esprit, « l’excellent Kraus, qui se mettait à avoir toutes sortes d’idées pour une virgule mal placée, n’en eut aucune sur Hitler »

Bien sûr, il y eut quelques journalistes honnêtes (il y en a toujours), mais ce sont surtout, dans le domaine germanique, des écrivains comme Friedrich Dürrenmatt et Elfriede Jelinek qui, selon Pierre Deshusses, ont « souligné l’importance de ce texte dérangeant au point de déclencher un déluge d’inepties ». Auxquelles, d’ailleurs, Karl Kraus avait déjà donné une réponse à la fin du moins d’août 1935 : « Le rien fièrement reconnu qui m’est venu à l’esprit à propos de Hitler bat, à mon avis, tout ce qui n’est pas venu à l’esprit des combattants de la liberté actifs. Ils ne doivent pas se casser ma tête et se briser mon cœur ! »

Thierry Discepolo

Du même auteur sur le même thème, lire « Le démon de Karl Kraus et le philosophe du Collège de France », Agone, 2012, n° 48, p. 35-56.

Notes

[1] Les citations de Jacques Bouveresse et de Pierre Deshusses sont extraites de leurs préfaces à la Troisième nuit de Walpurgis, Agone, coll. « Banc d’essais », 2005, resp. p. 25-177 et 7-23.

[2] On peut mentionner les membres du Cercle de Vienne, dont Rudolph Carnap et Moritz Schlick (assassiné par un étudiant fasciste libéré par les nazis dès leur arrivée au pouvoir). En plus de Bertold Brecht, d’Albert Einstein et de Kurt Tucholsky, Kraus cite les « quelques-uns qui se sont élevés contre la mise sous tutelle d’une vie intellectuelle de plus grande envergure, protestation suffisamment insistante pour au moins couvrir de honte le silence ; des savants comme [James] Franck et [Ernest] Stein, [Max] Planck et [Wolfgang] Köhler se sont dressés avec courage contre le tohu-bohu qui réclame que l’université soit un champ de tir et un anti-séminaire ; des artistes comme [Max] Liebermann et Ricarda Huch se sont opposés à la mission qui voulait donner aux muses une orientation héroïque. » ( Troisième nuit de Walpurgis, op. cit., p. 281)

[3] Troisième nuit de Walpurgis, op. cit., p. 402.

[4] L’ensemble des textes actuellement disponibles que Bouveresse a consacrés à Kraus composerait un livre d’environ sept cents pages.

[5] Kraus a donné sa dernière conférence, en privée, à Vienne, le 2 avril 1936. Il a tenu deux séances à Trieste, dix à Paris, dix-sept à Munich, cinquante-sept à Prague, cent cinq à Berlin, quatre cent quatorze à Vienne et le reste dans d’autres villes autrichiennes ; deux cent soixante d’entre elles furent exclusivement consacrées à ses œuvres, trois cent deux à d’autres auteurs et cent trente-huit composées de mélanges. Quant aux pièces de théâtre qu’il a écrites, en plus du monumental Die letzten Tage der Menschheit, 1919 (trad. fr. Les Derniers Jours de l’humanité, Agone, 2005, 792 p.), citons Literatur oder man wird doch da sehen, 1921 ; Traumstuck, 1922 ; Wolkenkuckucksheim, 1923 ; Traumtheateret, 1924 ; et Die Unüberwindlichen, 1928.