Rumeurs, fausses informations, secrets et mensonges font partie de la vie sociale depuis que les humains se sont rendus compte qu'ils pouvaient manipuler leurs semblables en gardant pour eux des informations utiles ou en les trompant. L'invention de l'imprimerie, des médias de masse et d'Internet n'ont fait que multiplier les moyens par lesquels la production, la rétention, et la dissimulation de l'information sont possibles. Mais on serait entré dans l'ère de la « post-vérité » : non seulement, les fausses nouvelles, le mensonge, et la désinformation deviendraient endémiques, mais ils seraient devenus la norme. « Il n'y a même plus de faits », semble se réjouir la journaliste Scottie Nell Hughes, admiratrice de Trump.

On ne comprend pas vraiment le phénomène de la « post-vérité » quand on y voit essentiellement un développement inédit de l'usage du mensonge en politique et dans les médias, une reprise des techniques classiques de la rhétorique réactionnaire, ou encore un retour l'idéologie « anti-Lumières » des penseurs (religieux ou pas) qui, tels Charles Maurras, s'étaient donnés comme objectif de « détruire la démocratie par tous les moyens » ; et pour qui l'exercice autonome du jugement libre et de la raison sont un obstacle au régime autoritaire qu'ils appelaient de leur vœux. L'ère de la post-vérité ne serait sinon pas nouvelle – il suffit de penser au traitement de l'information pendant l'affaire Dreyfus…

Le menteur est en effet quelqu'un qui respecte la vérité. Il en connaît les règles (se conformer aux faits, donner des preuves), et il ne pourrait pas mentir s'il ne partait pas du principe que ceux auxquels il s'adresse en vue de les tromper connaissent aussi ces règles. Traditionnellement, l'homme de cour et le politique en général mentent, et il y a même des manuels sur l'art de mentir. Mais dans les développements actuels de la communication politico-médiatique, on a affaire à tout autre chose. Des gens comme Nigel Farage ou Donald Trump ne mentent pas à la manière dont des hommes politiques du passé ont pu le faire, par calcul ou pour servir une idéologie. Trump ment de manière éhontée, énonce des contre-vérités manifestes – telles que « Barack Obama n'est pas né aux États-Unis », « Trois millions de votes ont été illégaux », « Je vais faire un mur face au Mexique », « Hillary est une criminelle », etc.). Il dit, littéralement, n'importe quoi, du moment que cela l'arrange.

Dans un livre célèbre, le philosophe Harry Frankfurt a appelé cela du « bullshit », de la « foutaise », ou de l'« art de débiter des conneries » [1]. Le producteur de foutaises n'est pas un menteur, car à la différence de celui-ci, il ne respecte pas la vérité. Il s'en fout. Sa grande habileté est de se servir des tendances naturelles de la psychologie humaine (comme celle de croire ce qu'on a envie de croire) à ses propres fins. Ce faisant, il invente une nouvelle manière de communiquer, en se moquant de la vérité. Les médias à son service n'ont plus qu'à amplifier.

Dans ce contexte, ce qu'on peut appeler le « néo-cynisme » quant aux valeurs traditionnelles de l'esprit, celles de vérité, d'exactitude, de véracité et de rationalité (qui sont aussi celles de la démocratie bien comprise), a pu acquérir une force nouvelle. Depuis les années 1970, le courant intellectuel aux bords flous qu'on a appelé « post-modernisme » a popularisé l'idée que ces valeurs traditionnelles étaient en fait hostiles à la liberté et à la démocratie. Des penseurs post-nietzschéens sont venus nous expliquer que la vérité n'était qu'un mot, qu'une preuve ne convainc que ceux qui croient déjà qu'elle prouve quelque chose, et que le savoir ne pouvait pas être objectif, parce qu'il est toujours déjà le produit de forces sociales et d'appropriations par des groupes politiques au service de leur quête du pouvoir. Ces penseurs de la « post-vérité » n'étaient pas toujours des anti-démocrates avoués, et leurs constats n'étaient pas entièrement faux : il est vrai que des forces sociales et des intérêts variés menacent sans cesse le savoir et la vérité ; et il est vrai que l'information est toujours « cadrée » et lue à travers des « grilles ». Mais de ce constat il ne s'ensuit pas que l'information cesse de devoir être conforme à des critères de correction et d'objectivité, ni que les journalistes doivent devenir des valets des pouvoirs qui les paient. Il s'ensuit encore moins que les idéaux traditionnels de vérité, de raison et de justice soient battus en brèche et devenus obsolètes.

La lutte contre la tendance humaine à négliger la vérité et à ne croire qu'en fonction de ses biais et émotions est intemporelle : c'est celle de la raison contre ses ennemis de toujours, les préjugés et l'ignorance. Mais la lutte contre la foutaise est très actuelle et très politique. Car il y a un mouvement plus profond derrière cette montée du faux, qui tient à notre insensibilisation croissante à la valeur même de la vérité et des faits. À long terme, les seules armes sont l'apprentissage de l'examen et de la critique, et le respect de la vérité et du savoir, qui passent par l'éducation et la reconstruction de l'idéal scolaire et universitaire issu des Lumières. Il n'est pas évident, de ce point de ligne, dont on vante tant les mérites, soit salutaire : car il fait souvent perdre à l'élève et à l'étudiant la relation de critique qu'on a avec le professeur dans l'enseignement traditionnel. Il ne suffit pas de mettre le savoir en self-service, il faut aussi apprendre à apprendre. La formation du jugement est comme le combat contre la pauvreté : le moins qu'on puisse dire est que ce n'est pas gagné.

À cette insensibilisation croissante à la valeur de la vérité se conjuguent certaines caractéristiques psychologique propres à notre nature. Les humains ont peut-être le bon sens bien partagé dont parlait Descartes, mais ils ont aussi une grande part d'irrationalité et d'incapacité à raisonner logiquement ou sur la base des faits. Nous avons une tendance spontanée à croire de prime abord ce qu'on nous dit, à prendre tout témoignage pour argent comptant, c'est-à-dire comme vrai. Le doute, l'attitude d'examen et la recherche de preuves ne viennent qu'après. Nous avons aussi tendance à acquérir les croyances qui nous intéressent, en négligeant les informations qui ne sont pas pertinentes pour nous ou qui choquent nos convictions. Nous avons aussi une tendance à la certitude , c'est-à-dire à surestimer nos capacités de mémoire et de raisonnement – bref, à nous croire plus rationnels et plus intelligents que nous ne le sommes en fait.

Les logiciens ont dressé la liste des sophismes et paralogismes que nous commettons dans la vie quotidienne, et la psychologie sociale a montré expérimentalement que nous sommes victimes de biais cognitifs : nous évaluons mal la probabilité d'un fait observé parce que nous ignorons sa probabilité antécédente, nous avons tendance à n'acquérir que les croyances qui confirment nos croyances antérieures. Enfin, nos émotions et nos affects exercent une influence indéniable sur nos jugements, et nous avons tendance à prendre nos désirs pour des réalités.

Toutes ces causes concourent au renforcement des préjugés, à la faiblesse de notre vigilance vis-à-vis des faux positifs, et à la production d'opinions rarement mises en cause. On peut y résister, comme y insistèrent les hommes des Lumières, par l'examen des preuves et la critique des sources, mais force est de constater que l'exercice de la raison, qui seule peut conduire à la liberté véritable de jugement sur laquelle devrait s'appuyer une démocratie, reste rare et minoritaire. Pourtant, nous disposons de systèmes de contrôle des tricheurs et des menteurs. Quand nos intérêts sont en jeu, nous sommes plus vigilants. Je peux me laisser tromper par une fake news sur laquelle mes capacités de vérification sont faibles (comme sur les complots planétaires), mais pas si je dois, par exemple, vérifier la qualité des travaux en maçonnerie dans ma maison. Les humains sont meilleurs raisonneurs quand les fake news les concernent directement.

Selon une étude réalisée récemment par le MIT, sur un échantillon de 126 000 nouvelles tweetées par trois millions de personnes, les fake news auraient une capacité de propagation six fois supérieures aux informations « classiques ». Ce qui prouverait notre attrait pour les informations surprenantes ou négatives.

Ce résultat ne constitue pas vraiment un scoop, hormis ce qu'il montre du rôle joué par le contexte contemporain de diffusion massive des données à l'ère des médias et d'Internet. Les philosophes ont depuis longtemps parlé depuis longtemps parlé d'un « principe de crédulité » d'après lequel nous croyons spontanément au témoignage d'autrui. Et les auteurs anciens, comme Plutarque, ou Appulée dans L’Âne d'or, fustigeaient déjà la curiosité humaine, qui nous pousse à regarder par la fenêtre ce que fait le voisin. Plus récemment, plusieurs travaux sur les rumeurs (comme celui d'Edgar Morin sur celle d'Orléans, en 1969, selon laquelle les commerçants juifs en habillement kidnappaient des jeunes filles dans des cabines d'essayage pour faire la traite des blanches) ont montré que les nouvelles fausses mais surprenantes, et portant sur des sujets qui attisent les désirs, les craintes ou les émotions humaines, se propagent plus vite que les informations ordinaires, routinières et attendues, et que la rumeur peut bénéficier d'un contexte social et historique (par exemple, la Grande Peur de 1789 était une fake news, propagée dans les campagnes après la famine).

On croit donc, résumé, ce qu'on désire croire, ce qu'on s'attend à croire, ce qu'on a peur de croire et ce qu'on juge « intéressant », en même temps que notre esprit humain a aussi tendance à croire les informations susceptibles d'être vraies et pertinentes pour les besoins du moment - et cela vaut mieux pour lui car, sans cela, l'espèce n'aurait pas pu survivre. Lorsque le système cognitif humain devient saturé d'informations, donc de vérités potentielles, il aurait tendance à filtrer celles qui sont « intéressantes », qui éveillent sa curiosité. Mais si l'étude du MIT est correcte, on serait disposé à retenir, et à diffuser des informations fausses. Il y a deux cas : soit ce sont des informations qu'on croit vraies mais qui sont en réalité fausses ; soit ce sont des informations qu'on présume ou même qu'on sait fausses. Le second cas, s'il est avéré, signifie qu'on aime les mensonges, ou du moins qu'on aime se raconter, ou raconter aux autres, des histoires. Là aussi, c'est assez banal. Toute la différence vient de l'effet massif produit par la saturation de la diffusion d'information par Internet.

Tous les grands systèmes de pensée, et surtout les religions, ont commencé par des fake news assez incroyables mais qui ont marché - si on vous dit qu'un homme de Nazareth est revenu des morts, que croirez-vous ? Gardons-nous donc de regretter les grands systèmes religieux ou sociaux, et leur capacité à nous fermer à nombre de discours, dont certains sont potentiellement trompeuses. La seule possibilité d'échapper à l'ère des fake news est d'avoir des individus critiques, auxquels ont donne des moyens de survie rationnelle. L'individu démocratique est à la fois le mal et le remède. La seule arme qui reste est encore la vérité. Aussi faible soit-elle, elle coupe encore comme un rasoir.

Pascal Engel

Extrait de deux entretiens parus sur le site Atlantico, le 30 décembre 2016, « Vous pensez être capable de détecter des "fake news"... ne soyez pas si sûrs » ; et le 11 mars 2018, « Lutte contre les fake news ou contre les discriminations, même combat ? Pourquoi tant de combats politiques contemporains ignorent encore les fondamentaux de la nature humaine ».

Du même auteur, à paraître aux éditions Agone : Les Vices du savoir. Essai d’éthique intellectuelle.

Notes

[1] Harry G. Frankfurt, On Bullshit (2005), trad fr. De l'art de dire des conneries (2017).