On nous dit depuis le XIXe siècle que la raison est au service de l'ordre et de la répression, qu'elle caporalise le corps et l'esprit. On voit en elle l'incarnation du dogmatisme et de l'intolérance. Or ce sont l'irrationalisme et le relativisme contemporains qui ont fabriqué une mythologie de la Raison. Le meilleur moyen de casser ce mythe est de revenir aux grands rationalistes comme René Descartes, John Locke et Gottfried Wilhelm Leibniz, pour qui rationaliser est le propre de l'homme. Non seulement leur pensée est toujours d'actualité, mais ils sont l'antidote le plus parfait contre le désenchantement dont la raison a été la victime, et contre le relativisme contemporain.

De ces trois philosophes, celui qui paraît le plus loin de nous est Leibniz (1646-1716), qui croit à l'existence d'une vérité objective et absolue, incarnée dans l'entendement divin, mais extérieure à lui. Il pense qu'il existe un ensemble de mondes possibles que Dieu aurait pu choisir et qu'il a choisi le meilleur. Il s'en tient au principe de la raison suffisante : rien n'est sans raison. Son aîné Descartes (1596-1650) n'a pas été aussi loin. Pour lui, les vérités éternelles, celles de la logique et des mathématiques, sont créées par la volonté de Dieu. Il n'y a pas de possible en soi mais seulement par rapport à un esprit. À la différence de Leibniz, pour qui la raison doit obéir aux lois immuables de la logique, Descartes pense au contraire que la rationalité s'incarne dans le sujet humain qui découvre la vérité selon la règle d'évidence.

Leibniz lui demandait cependant : si le critère de l'évidence est l'intuition, comment peut-elle être à elle-même son propre critère ? Cette opposition entre les deux penseurs n'a rien d'obsolète. Certes, nous ne croyons plus en l'existence d'un infini positif, mais nous nous demandons toujours si la vérité mathématique est indépendante de sa démonstration. Nous nous interrogeons toujours sur la nature du possible (l'évolution biologique aurait-elle pu suivre d'autres voies ? la vie pourrait-elle exister ailleurs ?) et sur les limites de notre connaissance (nos théories physiques sont-elles nécessairement incomplètes ?). Nous avons perdu l'espoir de Leibniz de tout expliquer et, depuis Emmanuel Kant et sa Critique de la raison pure (1781-1787), nous appelons « dogmatique » une métaphysique qui croit à la possibilité de connaître la réalité en soi. Mais devons-nous pour cela renoncer à la notion même de « connaissance objective » ? La raison n'apparaît « dogmatique » que parce que le relativisme contemporain croit qu'il n'y a de vérité que selon diverses perspectives, qu'il confond l'égal droit de tous à accéder au vrai et à exprimer son opinion avec l'idée absurde que toutes les opinions se valent.

Le rationalisme classique soutient également que la connaissance ne se limite pas à l'expérience sensible et qu'il y a des notions implantées en nous par la nature et par Dieu (des idées « innées »). John Locke (1632-1704) fut le grand pourfendeur de cette doctrine au siècle des Lumières et le principal artisan de la victoire de l'empirisme, la thèse selon laquelle toute connaissance a sa source et sa justification dans l'expérience. Mais quand on lit le grand dialogue que mena avec lui Leibniz dans ses Nouveaux Essais sur l'entendement humain (1765), on voit que les choses sont moins simples. Locke s'oppose aux penseurs médiévaux quand il nie que les choses aient des natures ou des essences (par exemple que l'essence de l'or soit d'être un métal jaune). Les essences, selon lui, dépendent des manières dont nous classifions les choses. Il ne voit dans ce que les médiévaux appelaient la substance – le substrat ultime de toute chose – qu'un « je-ne-sais-quoi » inconnaissable. Mais il reste pourtant convaincu qu'il y a quelque chose à connaître de la réalité et son empirisme n'est pas sceptique – comme le sera celui de Hume.

L'empirisme de Locke va façonner, tout autant que la physique d'Isaac Newton, la science moderne. Mais nous n'avons pas aujourd'hui abandonné la doctrine des « idées innées » : les sciences cognitives et la psychologie du développement les ont remises à l'honneur. On s'est gaussé de Descartes et de sa physique a priori, mais personne n'a lieu de se moquer de l'idée selon laquelle l'être humain est doté d'un noyau de connaissance largement inné, et que les principes de la raison résistent aux vagues de l'expérience.

Enfin la raison, c'est l'attitude critique, qui forme l'héritage le plus constant des Lumières. Or rien de moins dogmatique que la maxime que partageaient Descartes, Locke et Leibniz : ne rien croire ni juger sans preuves et sans raisons suffisantes. Aujourd'hui, on nous demande de croire en confiance, aussi bien dans les affaires de la vie quotidienne que dans celles de la religion, comme si la croyance était soumise à notre volonté. Nous sommes devenus adeptes du pragmatisme : si une proposition vaut la peine d'être crue, il est légitime et même possible de vouloir la croire. Mais le pragmatisme est le meilleur allié de l'irrationalisme. Nos grands penseurs contemporains n'ont-ils pas proclamé qu'il fallait adopter une conception active de la croyance comme foi qui n'a pas besoin de preuves mais d'un engagement au service d'un idéal, d'un homme-Dieu qui trouvera sa transcendance ici-bas ? Cette conception ne demande pas de raisons de croire autres que pratiques et conçoit la foi comme un choix personnel et libre. Autant adopter la méthode de Monsieur Coué.

Après le désenchantement du monde par la science moderne, il faudrait réenchanter le monde pour nous réconcilier avec le Spirituel, Dieu en moins. Ce n'est plus la raison qui vient au secours de la foi, mais la foi qui vient au secours de la raison. La raison n'a ainsi pas de pire ennemie que cette foi pragmatique et molle. Pourtant, il ne serait jamais venu à l'idée ni de Descartes ni de Leibniz qu'il fallût croire en Dieu juste parce que c'est bon pour le moral. Et Locke, l'un des fondateurs de l'individualisme démocratique moderne, est le meilleur avocat de cet idéal rationaliste. Il demande à chacun de juger par lui-même, en se fiant à sa seule raison, et non pas dans les vapeurs de l'enthousiasme ou selon son agrément. Il défend, en philosophie politique, une thèse qui sera adoptée par les révolutionnaires américains : la délibération démocratique requiert que les sujets avancent leurs raisons et que chacun puisse en juger. Sans la reconnaissance du fait qu'on puisse avoir objectivement tort ou raison, et qu'on peut le montrer aux autres, pas de démocratie, mais simplement la tyrannie de l'opinion.

La raison doit donc descendre du banc des accusés et remonter sur son piédestal. Ses adversaires traditionnels – scepticisme, sophistique, romantisme et relativisme – ne le reconnaissent-ils pas implicitement puisqu'ils cherchent à se parer de ses attraits ? Henri Bergson et les existentialistes nous firent jadis le coup, en nous disant que l'intuition, l'élan vital et la liberté de choisir sans juger sont au service de la rationalité, alors même qu'ils en sont la négation. On nous demande à présent de nous en remettre à des sagesses débarrassées du savoir et des concepts, comme si la raison théorique devait céder le pas à la pratique. Aujourd'hui que nous avons perdu la religion, nous sommes mûrs pour la religion dans la pensée philosophique. Mais le meilleur moyen d'échapper à ce triste destin est de relire Descartes, Leibniz et Locke.

Pascal Engel

Texte initialement paru sur Le Point.fr, dans la série « Les maîtres de la raison », mardi 10 mai 2016.

Du même auteur, à paraître aux éditions Agone : Les Vices du savoir. Essai d’éthique intellectuelle.