Ce Hugo scolaire n’est guère actualisé, et lorsque Nicolas Sarkozy s’y réfère, c’est de façon autobiographique. Pour s’adresser aux marins, il cite le poème Oceano Nox dans une envolée passéiste et à vocation émotionnelle : « Je me souviens du spectacle d’une mer déchaînée sur la passerelle d’un chalutier au Guilvinec. Je me souviens de ce poème de Victor Hugo que l’on apprenait de mon temps à l’école et qui me serrait le cœur d’émotion. Il finissait ainsi : “Ô flots, que vous savez de lugubres histoires ! Flots profonds redoutés des mères à genoux”. » {Lorient, 03.04.07}

Hugo apparaît également au cours d’une énumération qui l’inclut dans l’habituel peloton de tête des grands écrivains français, évocation qui sert ici à stigmatiser « la pensée unique » qui serait responsable, à la fois et pêle-mêle, des mésusages de la télévision, du manque de respect à l’égard des enseignants, et des pratiques enseignantes elles-mêmes, qui empêchent l’accès de tous à la culture. Cette antienne est d’ailleurs la reprise, mot pour mot, d’un discours à l’autre. Et le propos est convenu, comme lorsque Nicolas Sarkozy parle, à Angers {01/12/06} d’« une école qui, avec Victor Hugo, sait que chaque enfant qu’on enseigne est un homme qu’on gagne ». Dans cette région où l’enseignement catholique reste fort, il n’a certainement pas voulu faire allusion à ce que sous-entend cet extrait d’un poème des Quatre Vents de l’esprit (1881).

Hugo insiste en réalité autant sur la nécessité de l’instruction que sur celle d’une école laïque : « Petits séminaires, le néant enseigné. Faire un prêtre, c’est vider un homme », écrit-il par ailleurs (Philosophie prose, Océan). On se rappelle que le grand discours sur la liberté de l’enseignement prononcé par Hugo est celui où il s’élève contre la loi Falloux, le 15 janvier 1850, qui donnait alors une grande latitude aux ordres religieux pour ouvrir leurs propres établissements d’enseignement et accordait une place déterminante à la hiérarchie catholique dans le contrôle des établissements scolaires et des programme : « Instruire, c’est construire. Je me défie de ce que vous [le parti clérical] construisez. Je ne veux pas vous confier l’enseignement de la jeunesse, l’âme des enfants, le développement des intelligences neuves qui s’ouvrent à la vie, l’esprit des générations nouvelles, c’est-à-dire l’avenir de la France, parce que vous la confier, ce serait vous la livrer. »

Mais il faut surtout s’arrêter sur deux discours de Nicolas Sarkozy où un autre Hugo apparaît, un Hugo politique, l’Hugo en exil, celui des années d’opposition au second Empire : « Elle [la République] a soixante ans, le visage d’un proscrit qui s’appelle Victor Hugo, lorsqu’au commencement des Misérables il écrit : “Tant qu’il y aura sur la Terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles.” » Nicolas Sarkozy dépasse ici la simple référence aux Misérables.

Et lorsqu'il convoque à nouveau cet Hugo politique, dans son discours à la rencontre « Femmes et égalité des chances » – « La justice, le progrès, la solidarité, la fraternité, c’est ce qui fait l’honneur de la politique. C’est Victor Schoelcher qui abolit l’esclavage. C’est Victor Hugo qui préfère l’exil à l’absence de liberté » –, est-ce vraiment le proscrit qui ressurgit ? Comme bon nombre de personnages convoqués, Hugo est présenté comme une victime, au mieux celui qui dit « Non », un défenseur de l’école et des libertés au sens le plus vague, plutôt que le résistant à un pouvoir personnel et autoritaire, celui de Napoléon Le Petit.

Occulté par l’école de la IIIe République, cet Hugo militant et résistant a été redécouvert dans les années 1930 par la plume des intellectuels antifascistes français et allemands. Des extraits des Châtiments et de L’Année terrible sont édités clandestinement en France en 1941. Depuis l’exil, Hugo dénonçait aussi la richesse et la corruption impériales, l’injustice sociale, les inégalités devant l’appareil judiciaire. S’il cite abondamment Les Misérables, publiés en 1862, Nicolas Sarkozy serait certainement bien en peine de citer le texte qui en est la matrice, le Discours sur la misère, qu’Hugo a prononcé à l’Assemblée le 8 juillet 1849 : « Détruire la misère ! Oui, cela est possible ! Les législateurs et les gouvernants doivent y songer sans cesse ; car, en pareille matière, tant que le possible n’est pas le fait, le devoir n’est pas rempli. […] Et, tenez, s’il faut dire toute ma pensée, je voudrais qu’il sortît de cette assemblée […] une grande et solennelle enquête sur la situation vraie des classes laborieuses et souffrantes en France. […] Voici donc ces faits : il y a dans Paris, dans ces faubourgs de Paris que le vent de l’émeute soulevait naguère si aisément, il y a des rues, des maisons, des cloaques où des familles, des familles entières, vivent pêle-mêle, hommes, femmes, jeunes filles, enfants, n’ayant pour lits, n’ayant pour couvertures, j’ai presque dit pour vêtements, que des monceaux infects de chiffons en fermentation, […] espèce de fumier des villes où des créatures humaines s’enfouissent toutes vivantes pour échapper au froid de l’hiver. […] Vous n’avez rien fait tant qu’il y a au-dessous de vous une partie du peuple qui désespère ! Vous n’avez rien fait tant que ceux qui sont dans la force de l’âge et qui travaillent peuvent être sans pain ! tant que ceux qui sont vieux et ont travaillé peuvent être sans asile ! »

Comme on le voit, Les Misérables n’ont pas été écrits pour pleurer sur les victimes du « sort », c’est à une véritable philosophie sociale et à un programme d’actions qu’Hugo invitait ses lecteurs.

Sylvie Aprile

Extrait de Comment Nicolas Sarkozy écrit l’histoire de France, Agone, 2008 – les mentions entre accolades font références aux discours de Nicolas Sarkozy.

De la même auteure, lire notamment La Révolution inachevée. 1815-1870 (Belin, 2010) ; et, chez Agone, son édition de Karl Marx et Friedrich Engels Les Grands Hommes de l’exil (2105).