Après tout, dans la patrie des éditions Gallimard on peut entrer au panthéon des Lettres lorsqu’on a été nazi (Heidegger), fasciste (Jünger), antisémite (Céline), fasciste et antisémite (Blanchot, Pound), stalinien (Aragon) ou vichyste (Morand, Drieu) [1]. Mais jamais lorsqu’on a critiqué la presse avec un peu de vigueur ? Pourtant, au crédit de Kraus, celui-ci ne fut-il pas rangé par Musil, mentionne Bouveresse, aux côtés de Heidegger, parmi les « dictateurs dans l’ordre de l’esprit » ? Enfin, Kraus ayant été accusé d’avoir fait preuve d’une « complaisance coupable à l’égard du nazisme », cette faute aurait pu lui permettre de bénéficier du type d’asile politique que les ­lettres françaises accordent à ce genre de (grands) auteurs.

On pourrait le regretter ; mais ce qui est clair et plutôt rassurant, juge Bouveresse, est que, « si beaucoup de gens se sont trompés de façon peu excusable sur l’attitude de Kraus à l’égard du nazisme, les nazis ne se sont manifestement pas trompés, pour leur part, sur son cas ». Quand certains acceptaient des postes dans l’université (Heidegger) et quand d’autres, qui en occupaient dans l’armée d’occupation (Jünger), voyaient leurs livres compter parmi les best-sellers de l’espace culturel national-socialiste, ceux de Kraus étaient interdits, et, en octobre 1938, les SA ont démoli ses archives [2].

(Ruse de la raison historique, malgré sa rupture tonitruante avec la social-démocratie et tous ses amis de gauche – y compris communistes comme Brecht –, la postérité de Kraus penche à gauche, et même plutôt à l’extrême gauche. Pour ne parler que des plus connus de ceux dont on a rapproché les noms de celui de Kraus – d’Orwell à Chomsky en passant par la critique radicale des médias que représente Serge Halimi –, dans cette liste, le citoyen Bouveresse tient la position politique la plus centriste.)

La lecture la plus typiquement journalistique qui soit de Kraus est sans aucun doute celle qui consiste à prendre au pied de la lettre et comme un aveu la première phrase de la Troisième nuit de Walpurgis : « Je n’ai aucune idée sur Hitler. » Tout serait dit, même si suivent trois cents pages d’analyse du nazisme qui obligent à se redire, à la lecture de chaque page, qu’elles n’ont pas été écrites au plus tôt en 1944 mais bien de mai à ­octobre 1933, soit durant les mois qui ont suivi l’arrivée de Hitler au pouvoir en Allemagne.

Tout serait dit, bien que ce livre fasse la preuve que toutes les informations étaient disponibles et qu’elles suffisaient bien – pour ceux qui n’avaient pas perdu leur capacité à lire en même temps que « tout sens de la réalité, aussi bien naturelle que morale », comme dit Bouveresse – pour comprendre ce qui allait se passer, et en particulier l’extermination des Juifs d’Europe. Ce n’est pas le moindre des mérites de ce livre de Kraus que de démasquer un mensonge qui a servi d’alibi, notamment aux intellectuels les plus réputés et aux gens les plus cultivés qui, à l’époque, ne « pouvaient pas encore savoir ». Voilà qui explique peut-être le type de réception qu’on réserve à Kraus dans la patrie des éditions Bourgois, où l’on comprend (avec empathie) que, la démocratie libérale ayant eu si peu de satisfactions à proposer aux grands hommes, on puisse juger leur collaboration active avec les régimes fascistes pour de la vertu quand elle passe pour un crime chez les petits : « Sous cet angle, et tout bien considéré, considère Philippe Lacoue-Labarthe, cite Bouveresse, le mérite de Heidegger, incalculable aujourd’hui, aura été de ne céder que dix mois. » [3]

Heureusement, rappelle Bouveresse, un nombre nettement plus important « d’écrivains et de penseurs réellement grands dans leur ordre » – et qui n’avaient pas besoin d’être de gauche ni même démocrates – ne se sont jamais laissé séduire par le type de « révolution » qu’a proposé le programme national-socialiste.

Illustration de ce qu’il était possible de penser plutôt que céder, la Troisième nuit de Walpurgis réussit même à nous faire sourire :
« On voit depuis longtemps déjà que tout ce que l’Allemagne nouvelle mijote et expose n’est pas très appétissant : rien que l’action et la volonté, le sang et la terre ; chaque slogan est une grenade à main, tous ces regards d’auteurs qui ressemblent à leurs lecteurs, visages tous pareils, autant de succès de librairie ; optimisme affligeant d’une génération qui a entendu parler du “J’ai vu la mort en face” et se sent obligée à la répétition et au viol du reste de l’humanité. Grouillement d’individus prêts à l’emploi : hommes de plume, adorateurs de la santé, et maintenant ces hommes de main qui font dans la transcendance et proposent dans les universités et les revues de faire de la philosophie allemande une école préparatoire aux idées de Hitler. On trouve parmi eux le penseur Heidegger qui aligne ses fumeuses idées bleues sur les brunes et commence à reconnaître clairement que l’univers intellectuel d’un peuple est “le pouvoir de conserver fermement ses forces relevant de la terre et du sang comme pouvoir d’intime excitation et de vaste ébranlement de son être”.
» J’ai toujours su qu’un savetier de Bohême est plus proche du sens de la vie qu’un penseur néo-allemand. Pourquoi faudrait-il que le peuple soit excité et ébranlé par ses forces relevant de la terre et du sang ? Et comment une telle chose pourrait-elle lui être profitable ? Voilà qui est plus affaire de croyance que de démonstration. »

Si on peut constater que Bouveresse continue de faire siennes, entre autres critiques impitoyables par Kraus, en plus de celle des médias et des intellectuels, celles du progrès, de la société de consommation et de la société du spectacle – dont le philosophe dit qu’elle a été « souvent imitée par des gens qui la plupart du temps ne la connaissaient pas » et dont il ne croit pas qu’elle « ait jamais été égalée et encore moins surpassée » –, c’est dans les domaines des prises de positions politiques que le rationaliste résiste le plus ouvertement au démon du satiriste.

Les relations de Kraus avec le socialisme ressemblent autant à une amitié impossible qu’à une amitié déçue. On sait (précise Bouveresse) qu’il a « adhéré pendant un temps, de façon critique, au programme socialiste, sans jamais réussir à s’entendre réellement avec les partis et les appareils qui étaient censés le représenter ». Au début des années 1930, il a accepté qu’une association portant son nom et reprenant ses textes œuvre à l’intérieur de la social-démocratie autrichienne. Sur les critiques formulées par Kraus contre la politique de leur parti, les militants ont fait la déclaration suivante (qui ne manque pas d’allure, même si on ne pense pas à la production de leurs continuateurs français) : « Ce que Karl Kraus exige du parti coïncide avec l’esprit et le sens du programme du parti. Et si les choses se passaient comme elles le doivent, les travailleurs de tous les pays devraient être remplis de gratitude à son égard, parce qu’il leur montre le chemin qui conduit à un monde où “les frimeurs, que ce soit par la classe, par l’argent ou par la culture”, n’ont plus leur place. » Mais quand ses « amis de gauche » lui ont reproché son ralliement au régime de Dollfuß, vécu comme une trahison des idéaux socialistes, Kraus, rappelle Bouveresse, « ne s’est pas privé de rappeler que ceux qui l’avaient pris pour un radical de gauche ou même simplement pour un homme de gauche l’avaient fait sans lui demander son avis et à leurs risques et périls ».

Le domaine de prédilection de la satire étant la critique morale et sa qualité première l’outrance, on nous demande en général de ne pas nous étonner d’un manque d’efficacité (politique), voire de lucidité (politique), chez le satiriste et chez ceux qui s’aventurent en politique avec ses jugements (moraux). S’agissant du fait que Kraus donne l’impression de trouver « beaucoup moins redoutable » le pangermanisme ouvertement proclamé de certains idéologues que le « pangermanisme dissimulé et hypocrite d’un journal libéral comme la Neue Freie Presse », Bouveresse suggère que ce classement des dangers ne favorise pas « la sûreté du jugement politique et l’appréciation correcte du rapport des forces politiques et idéologiques ». Pourtant, encore une fois, sans aller chercher très loin dans la France contemporaine, on peut se demander qui fut le plus « redoutable » à l’époque où le PS au pouvoir « modernisait » la société française : le capitalisme ouvertement proclamé du Figaro ou le capitalisme « dissimulé et hypocrite d’un journal libéral comme » Le Monde ? Et plus tard (prémisses aux violences sociales, économiques, policières et juridiques de l'État macronien) : le fascisme ouvertement proclamé du Front national ou le fascisme (de moins en moins) « dissimulé et hypocrite » de l’UMP ?

Les limites de la provocation satirique seraient flagrantes chez Kraus lorsqu’il aurait, à l’égard des socialistes, « péché par excès d’intransigeance et manque de sens politique », en particulier, explique Bouveresse, lorsque ceux-ci, entre autres ajustements et compromissions, ont consenti à se réconcilier avec le préfet de police Schober, accueilli avec solennité, en 1930, dans la Maison des travailleurs pour la commémoration du souvenir du massacre de juillet 1927, à l’issue duquel Kraus avait fait placarder sur les murs de Vienne des affiches nommant le coupable sommé de démissionner – ce qui ne manquait pas de panache, ni, d’ailleurs, de sens politique. Que le préfet Schober ne soit pas un social-démocrate ne change rien aux yeux de Kraus ; il fera au contraire un parallèle avec son homologue social-démocrate à Berlin, Zörgiebel, qui, le 1er mai 1929, dans des circonstances comparables, avait donné la même réponse aux mobilisations ouvrières : la troupe. La seule supériorité de l’honorable criminel autrichien sur l’honorable criminel allemand, fit remarquer ironiquement Kraus, fait remarquer Bouveresse, est d’« avoir provoqué un nombre moins grand de morts ».

On pourrait aussi se demander si c’est au nom de l’efficacité des politiques de compromis envers les divers régimes autoritaires menées le plus souvent par les régimes sociaux-démocrates et républicains qu’on doit juger de l’inefficacité des « excès d’intransigeance » reprochés à Kraus par les professionnels de la politique. Qui reprochent également à ses attaques personnelles et personnalisées de n’être que l’expression de sa mauvaise humeur : ancien « disciple » du satiriste, le chancelier (social-démocrate) Bruno Kreisky « explique » le choix par Kraus de soutenir Dollfuß – au moment où l’Allemagne nazie était prête à absorber le monde germanique pour lancer sa croisade raciale – par le fait, rapporte Bouveresse, qu’il « avait purement et simplement un mauvais caractère politique, un ­mauvais caractère en général ».

On insiste donc souvent sur les limites de la critique « morale », par le satiriste, des dirigeants social-démocrates autrichiens, dont les sympathies pangermanistes leur ont valu d’être qualifiés d’« agents de la dementia nationalis » incapables de « reconnaître l’inconciliabilité du nationalisme et de la dignité humaine » : « Ne peuvent-ils donc pas nous tuer sans nous rendre auparavant stupides ? » exigeait Kraus, cite Bouveresse. L’une des cibles principales du polémiste fut le secrétaire d’État aux Affaires étrangères et social-démocrate Otto Bauer : non seulement celui-ci s’était activé, dès novembre 1918, à la réalisation de l’Anschluß, mais il fut l’un des promoteurs de l’idée (aussi stupide que criminelle aux yeux de Kraus, précise Bouveresse) qu’on puisse parier, au risque d’une nouvelle guerre mondiale, sur l’effondrement du régime hitlérien pour favoriser une révolution prolétarienne mondiale et le triomphe de la social-démocratie. Autrement dit une stratégie qui avait moins de chances de contrecarrer que d’accomplir le programme national-socialiste et l’avènement d’une guerre mondiale.

Une analyse qui n’est pas si loin de celles qu’ont formulées, dans l’entre-deux-guerres, des spartakistes, des anarchistes, des conseillistes et autres communistes antistaliniens – à qui on pourra reprocher d’avoir perdu mais ni d’avoir manqué de sens politique ni d’avoir eu tort [4].

À moins de réduire la politique à un jeu de prises de positions tactiques (dont la plupart d’entre nous sont d’ailleurs privés), est-il donc tout à fait sûr que les excès propres aux attaques morales et personnalisées du satiriste manquent de sens, sinon d’efficacité politiques ? Après tout, dans un monde politique (de plus en plus réduit à des « débats », désormais télévisés) où les arrangements ne sont pas plus dissimulés que les changements d’allégeance entre partis au pouvoir, voire passent pour le nec plus ultra de la démocratie (il n’est pas besoin de remonter plus loin que les débuts du quinquennat français en cours pour en trouver des exemples), alors que se succèdent en se bousculant les « hommes [et les femmes] de plume » prêt(e)s à justifier, poliment, tous les vrais compromis, les fausses ruptures et les fausses oppositions qui désespèrent le plus grand nombre confiné au rôle de spectateur quotidien et d’acteur à échéance électorale, le dernier rôle politique, en attendant le « réveil des masses », n’est-il pas tenu par le satiriste dans une société où le spectacle et la consommation ont pris toute la place ?

Si Bouveresse refuse une légion d’honneur aussi bien à l’initiative du ministère Lang (PS) que du ministère Pécresse (UMP), on peut se demander, lorsqu’il utilise sa notoriété pour soutenir publiquement la candidature de la personnalité socialiste du moment, s’il refuse de se plier aux diatribes (gauchistes) du démon de Kraus contre la social-démocratie ou s’il met en pratique, lui aussi, toutes proportions gardées, la politique du « moindre mal ».

Si l’immunité du philosophe de la connaissance aux penchants irrationalistes et au modèle tyrannique de Kraus ne fait pas de doute, non plus que sa résistance aux attaques portées par le satiriste contre la démocratie, l’intérêt pour ses outils trouve son sens dans la prise de conscience par le rationaliste des limites de l’Aufklärung. D’une part, à l’intérieur même de la tradition des Lumières, pour des raisons démocratiques – et même de radicalisme démocratique. Ce qui ne manque pas d’ironie s’agissant d’une leçon empruntée au très peu démocrate Kraus : c’est aussi contre les tentations élitistes de certains enthousiastes naïfs (le salut et la liberté des hommes naîtra de la lucidité acquise par la seule science et le seul exercice de la raison) que Bouveresse tient l’exercice de la satire pour un instrument de lutte efficace et l’ironie pour une méthode de connaissance indispensable. D’autre part, le monde intellectuel n’étant, aux yeux de Bouveresse, pas moins violent et injuste que les autres mondes sociaux, on ne peut y défendre l’honnêteté intellectuelle comme la justice sociale et économique sans accompagner l’exercice de la raison et les luttes pour un ordre social égalitaire par l’exercice d’une contre-­violence au moins équivalente à la violence de l’attaque dont sont ­l’objet ces valeurs inséparables aux yeux du démocrate armé.

Maintenant, si on peut juger, comme Bouveresse, que la satire apocalyptique complète utilement les armes de l’émancipation par la connaissance et l’argumentation rationnelles, on doit bien constater qu’elle n’a pas plus de « force intrinsèque » que n’en a l’idée vraie (pour parler comme Pierre Bourdieu citant Spinoza). Même lorsque le rationaliste équipé du « manuel de combattant contre la domination symbolique » fourni par Kraus se fixe les objectifs les plus modestes. Par exemple lorsqu’on se prend à rêver que la seule lecture des analyses de Kraus (comme elle produit le ravissement du sujet qui ne se complaît pas dans son impuissance malheureuse) continue de pétrifier, un demi-siècle plus tard, les descendants de ceux que Kraus a poursuivis de ses imprécations : ainsi, entre autres hommes de plume toujours prêts à servir d’hommes de main, Pierre Assouline, « couvert numéro dix » de l’académie Goncourt, a survécu à sa découverte de l’existence de Kraus – il est vrai qu’en bon journaliste littéraire il n’a lu que sa notice sur Wikipédia… [5]

On a vu les avantages que Bouveresse trouve dans son accueil fidèle du démon de Kraus. Mais que gagne ce dernier à prendre possession d’une personnalité aussi bien armée pour lui résister ? qui plus est un démocrate radical armé des armes de la raison ?

Certes, Kraus n’aurait certainement pas supporté d’être abrité par un autre « satiriste apocalyptique » – s’il avait existé… Mais pourquoi pas un mystique de la langue (de Renaud Camus à Marc-Édouard Nabe, très douteux mais auxquels nos Lettres pardonnent presque tout au nom du « style ») ? Ou encore, d’Alain Finkielkraut à Jean-Claude Michéa, le moins grincheux des néoconservateurs à la française ? Sinon, parmi nos « anti-Lumières », non moins antidémocrates que Kraus mais (d’Alain Badiou à Michel Foucault) si prisés dans les couloirs les plus courus de l’Univer­sité, au sein des grandes comme des petites maisons d’édition et dans les officines du patronat comme dans les salons les plus chic de la gauche intellectuelle ?

Qu’elle ait préféré un Aufklärer (certes sceptique) et un savant (certes peu sage) oblige à se demander si l’âme de Kraus ne serait pas (tout de même) moins intransigeante à l’état démoniaque qu’elle ne l’était emprisonnée dans son enveloppe charnelle. À moins que le satiriste ait fait, de son point de vue, le même constat que le rationaliste : leurs armes seraient complémentaires, leurs positions (minoritaires) plus proches et leurs combats plus communs, aujourd’hui, ici, qu’ils ne l’étaient à Vienne au siècle dernier. Les médias de masse, de plus en plus soumis aux puissances d’argent, n’ont-ils pas encore gagné en importance dans l’organisation sociale ? Les dirigeants de nos démocraties (vidées de toute substance démocratique) ne sont-ils pas moins que jamais capables de gouverner sans eux ? Les élites intellectuelles, dans leur grande majorité, ne sont-elles pas toujours plus ouvertement au service des classes dirigeantes et d’un ordre social inégalitaire ? La défense des droits humains n’a-t-elle pas perdu toute signification au point que les plus (démocratiquement) défendus soient ceux d’être bête, inculte et malhonnête ? Ne paye-t-on pas au prix fort de la pire aliénation les bienfaits attendus des progrès techniques ? Et la réalité elle-même ne dépasse-t-elle pas la satire au point que la satire n’a plus d’objet tandis que la raison éducatrice continue de faire la preuve éclatante de ses limites ?

La moindre des lucidités est de constater la disproportion des forces en lutte et l’absence de résultats pratiques comme de perspectives réelles d’amélioration, constate Bouveresse à propos de la situation Kraus – et donc de la sienne aussi. Mais ce constat n’a évidemment jamais été ­suffisant pour décourager un satiriste accompagné d’un rationaliste.

Thierry Discepolo

Dernière partie d'un texte paru dans un numéro de la revue Agone en 2012 (n° 48, p. 35-56), consacrée à Jacques Bouveresse : « La philosophie malgré eux ».

Du même auteur sur le même thème, lire « Kraus et les premiers jours de l'inhumanité ».

(J’ai fait le choix de ne prendre en compte, dans ce texte, à peu près que le « Kraus de Bouveresse », dans l’idée de mettre en pratique ce qu’on peut en faire sans faire appel à rien d’autre. Il est vrai que le matériau suffit bien : l’ensemble des textes actuellement disponibles que le second a consacrés au premier composerait un livre d’environ sept cents pages – où se trouve l’ensemble des références de leurs textes que j’ai cités. Sans oublier de mentionner le travail de Gerald Stieg, qui a maintenu vivante, notamment en France, la pensée du satiriste viennois : des Cahiers de L’Herne qui lui ont consacré (sous la direction d’Éliane Kaufholz) une livraison en 1975, en passant par un numéro spécial de la revue Austriaca en 1986, jusqu’au colloque « Actualité de Karl Kraus. Le centenaire de la Fackel » en 1999, où Jacques Bouveresse a donné une conférence qui est à l’origine de son livre sur Le Triomphe du journalisme, et où le programme de traduction de Kraus par les éditions Agone, auquel Gerald Stieg est associé, a largement puisé.)

Notes

[1] Sur l’asile politique des fascistes par les lettres françaises et le mépris corrélatif des auteurs de gauche, humanistes et démocrates, lire Évelyne Pieiller, « Céline mis à nu par ses continuateurs, même » et Thierry Discepolo, « À l’abri de la religion littéraire française. L’“affaire Millet” comme erreur d’ajustement d’un consensus hégémonique apolitique », dans le numéro n° 54 (2014) de la revue Agone, 2014 : « Les beaux quartiers de l’extrême droite » ; sur Jünger, lire, dans le même numéro, Michel Vanoosthuyse, « Ernst Jünger, itinéraire d’un fasciste clean : dernières publications, derniers masques », mais aussi « De l’intérêt de lire Jünger et ses aficionados », « L’homme aux fadaises de marbre canonisé : Ernst Jünger en Pléiade » et enfin : Fascisme et littérature pure. La fabrique d’Ernst Jünger, Agone, 2005.« 

[2] Lire Jacques Bouveresse, « “Et Satan conduit le bal...” : Kraus, Hitler et le nazisme », préface à Karl Kraus, Troisième nuit de Walpurgis, traduit de l’allemand par Pierre Deshusses, Agone, 2005, p. 25-179

[3] On sait maintenant que ces « dix mois » ont duré bien plus longtemps/////.

[4] Sur la proximité entre les critiques radicales par Kraus de la social-démocratie et celles de ses contemporains d’extrême gauche antistaliniens – sinon que ces derniers n’auraient évidemment jamais fait le choix d’un soutien, même « tactique », à Dollfuß –, lire par exemple l’analyse d’un communiste des conseils : « C’est à Hitler en effet, non à la social-démocratie, que de vieilles aspirations socialistes, telles que l’Anschluß de l’Autriche et le contrôle étatique de l’industrie et des banques, doivent d’être entrées dans les faits. […] Et d’une manière plus générale, il suffit de comparer ce que les socialistes disaient vouloir, et ne firent jamais, avec la politique pratiquée en Allemagne depuis 1933 pour s’apercevoir que Hitler a bel et bien réalisé le programme de la social-démocratie, mais en se passant de ses services. » (Paul Mattick, « Karl Kautsky de Marx à Hitler » [1939], Intégration capitaliste et rupture ouvrière, EDI, 1972 – merci à Charles Jacquier pour cette référence.)

[5] Pierre Assouline parle de sa découverte de Karl Kraus dans son blog du Monde.fr, « La lutte-des-classes-dans-l’édition pour les nuls », 30 septembre 2011.