« Voilà encore une bande de nunuches et de cuculs-la-praline qui redécouvrent l’eau qui mouille et le feu qui brûle. À force de vivre entre eux, une existence artificielle, dans un monde devenu factice, ils et elles ont complètement perdu la notion la plus élémentaire des lois de la physique sociale. À force de mélanger tout avec n’importe quoi, dans le domaine symbolique surtout et à des fins essentiellement distinctives et concurrentielles, tous ces bobos ont fini par croire que la société entière était comme une seule et vaste classe moyenne, une espèce d’énorme émulsion dans laquelle les grasses molécules d’huile et les minces molécules de vinaigre, après un mixage rapide, semblaient fondues les unes dans les autres.

» Mais pas plus que la vinaigrette elle-même où, à la longue, chaque ingrédient reprend ses propriétés initiales, la société de classes ne peut se mélanger vraiment. On a beau se gargariser d’un républicanisme de façade, l’homogénéisation des conditions sociales ne peut aller bien loin, au-delà des effets de mode, ou de communication, parce que les classes sociales ne sont pas miscibles. Elles ne peuvent exister que dans un rapport d’exclusion mutuelle puisque c’est l’exploitation des unes qui fait la force des autres. C’est pourquoi, dans notre système, décennie après décennie, les inégalités se creusent et les profits enflent. Et les smicards ou les chômeurs ne se mettent pas en ménage avec les riches héritières, pas plus que les énarques n’épousent les caissières ni les grands chirurgiens les aides-soignantes, non plus que les familles ouvrières ne pratiquent beaucoup les sports d’hiver ou le golf, etc.

» Et ça fait des lustres, des générations et des siècles que la France est fracturée, que les classes populaires, les classes dites inférieures parce que regardées de très haut, sont obligées de se battre comme des forcenées, d’abord pour arracher la moindre amélioration de leur condition, ensuite pour empêcher que chacune de ces améliorations ne leur soit à son tour arrachée par la force des lois. Car, dès que les oligarchies en place cessent de trembler devant les masses en colère, elles se hâtent de récupérer par le vote parlementaire ce qu’elles ont dû céder sous la pression des luttes et de “la rue”.

» Seuls les incultes, et il y en a de plus en plus parmi nos diplômés – mesdames et messieurs les enseignants, chers collègues, que leur avez-vous donc fait apprendre ? –, seuls ceux qui ne veulent décidément pas savoir peuvent encore, en ce début de XXIe siècle, ignorer qu’il n’y a plus, si tant est qu’il y en ait jamais eu, de société de classes pacifiée, harmonieuse et juste ; que les caricatures “démocratiques” qui en tiennent lieu, sont plus que jamais des chaudrons en ébullition où la lutte séculaire des classes se poursuit sous les formes locales les plus inattendues, rendues plus agressives et radicales par le désespoir, l’exaspération et le ressentiment après des décennies d’attentes trahies, de déception et d’impuissance, face au verrouillage de tous les recours démocratiques et à la répression larvée ou brutale.

» Alors, dans nos médias institutionnels transformés en bastions du philistinisme, on entend des voix déplorer la montée des “violences populistes” : “J’entends de la haine”, dit d’un ton navré un politologue expert des mouvements sociaux ; “Ils ne veulent plus du dialogue républicain”, s’indigne une syndicaliste CFDT ; “Pensez-vous que cela va impacter la campagne de Macron pour les européennes ?”, s’inquiète un journaliste obsédé par les résultats de LREM, et ça bavasse comme ça, dans cette veine-là, pendant des heures, sept jours sur sept, en continu. C’est ça, l’Info.

» Ah, mes pauvres simplets, vous sentez monter “la haine”, quelle surprenante découverte ! Mais dans quel pays vivez-vous donc ? Bien sûr qu’elle monte, la haine. Ça fait même un sacré bout de temps qu’elle monte, ici comme partout. Et maintenant, vous l’entendez gronder sous vos fenêtres ! Bien sûr qu’à cette heure la colère qui n’a jamais cessé de bouillir dans le chaudron menace de faire péter le couvercle ! Ce n’est pas faute de vous avoir laissé le temps de voir venir l’explosion ! Que n’avez-vous, vous et vos amis, au fil de vos mandats, de vos fonctions, de vos responsabilités, prêté plus d’attention à tous les signes annonciateurs de l’éruption. Au lieu de quoi vous n’avez cessé de peser sur le couvercle, d’étouffer les demandes légitimes de soutien, de considération, de modération, bref l’aspiration à plus de justice d’un peuple méprisé et décrété par vos soins invisible et inaudible.

» Ceux qui, avec moi (oui, je suis fier d’en avoir toujours été), criaient à l’injustice – à la démesure, à l’inconscience, au secours contre l’iniquité de vos "réformes", contre votre confiscation du pouvoir, votre complaisance pour les puissants, votre dédain pour les petites gens – étaient déconsidérés, moqués, ringardisés, livrés à la dérision de vos larbins médiatiques et autres chantres petits-bourgeois de la frénésie moderniste. Il n’était pas nécessaire d’être diplômé de Science-Po pour savoir qu’on allait dans le mur. Il suffisait d’avoir gardé un peu de ce bon sens plébéien qui a tant manqué à notre époque hystérique et qui semble refaire timidement surface. Et de se souvenir d’un vieux dicton populaire (populiste ?) : “Tant va la cruche à l’eau, qu’à la fin elle se brise.”

» Eh bien, foi de Bergeret, il me semble que la mondialisation est en train de briser la cruche capitaliste ! Heureusement qu’elle monte, la haine, de temps à autre. C’est terrible, mais vous et votre système néo-féodal, vous faites tout pour la mériter. Un peuple qui vous hait est un peuple dont on ne doit pas encore désespérer tout à fait car il est en passe de recouvrer sa dignité avec sa raison ! »

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en mars 2019.

Du même auteur, dernier livre paru, Pour une socioanalyse du journalisme, (Agone, coll. « Cent mille signes », 2017).