Quand Philip Kindred Dick naît en 1928 à Chicago, il est accompagné d’une jumelle. Elle meurt peu de temps après. Il se demandera si ce n'est pas lui qui est mort... Il connut des amours coléreuses et exténuantes, les coups de foudre à répétitions, les divorces tristes. Il était fou de Linda Ronstadt, la chanteuse de country. Les femmes, dans ses récits, sont le plus souvent terrifiantes, belles, froides, manipulatrices à en mourir. On sait aussi, parce qu’il l'a beaucoup dit, qu’il eut une période drogues, LSD et amphétamines, mais tout est flou avec Dick, on ne sait jamais trop si on est dans la réalité ou dans une de ses histoires. La drogue, pendant combien de temps, quel effet ? Flou. Mais il y a ce livre somptueux et violent consacré aux effets de la drogue, Substance mort, dédié à tous ses amis morts. Californie, Californie, État du bonheur.

De lui, on connaît également les troubles, ses dépressions, ses silences, sa plongée parfois dans le cauchemar paranoïaque, ses illuminations mystiques. Mais tout est compliqué avec Dick : il y a de lui ainsi une très étonnante interview, menée, si on peut dire, par un journaliste de plus en plus perturbé. Dick lui explique brillamment comment d’un coup il s’est trouvé occupé par Dieu – Dieu prenant littéralement possession de lui (ce qui aboutira à l’extravagant, déraisonnablement, diaboliquement logique SIVA [1]) –, et, par cette présence en lui de Dieu, il a su soudain que son fils souffrait d’une malformation congénitale et devait être opéré d’urgence (ce qui fut confirmé par les faits). En revanche, ses animaux familiers eurent à souffrir du cancer parce que soumis à cette présence divine irradiant l’énergie. Etc.Ah. Le journaliste commençait lui aussi à ne pas se sentir trop bien, d’autant que Dick lui parlait avec l’aisance et l’affabilité d’un homme dans son bon sens. Puis Dick lui explique qu’après tout rien ne nous prouve qu’en ce moment même la Chine existe : peut-être n’existe-t-elle que lorsque nous y sommes, illusion ou réalité provisoire, sait-on, créée par un Dieu qui ne maintient ses productions que pour notre regard. Le journaliste s’en va, un peu barbouillé, mais repasse le lendemain chercher un objet oublié et négligemment lui demande, au fait, ce que vous racontiez hier, vous y croyez ou c’est un début de roman. Et Dick répond, il faudrait être fou pour croire des trucs pareils. L’ensemble de cette histoire est impeccablement dickien.

Dans son monde, tout est toujours en transformation mais n’arrive jamais qu’à la « vérité avant-dernière », il ne peut y avoir de vérité ultime. Feuilletage d'apparences. Le temps est inversé : on part de la vieillesse pour régresser jusqu’à la matrice, et tout s’efface progressivement, y compris la découverte scientifique qui a permis cette inversion. Ses héros sont nerveux, inquiets, mal adaptés - et souffrent de leur métier, ou de leur talent: la télépathie, c’est l’angoisse, d'ailleurs tous les pouvoirs « psy » sont fallacieux et destructeurs. Si notre psychisme peut être transformé par des drogues, si notre système nerveux peut être manipulé, qui nous dira ce qui est vrai ? Le réel glisse et se métamorphose et ricane.Exemple: un homme est payé pour faire la chasse aux robots. Les androïdes ressemblent tellement aux hommes sur tous les plans désormais que seules certaines réactions émotives peuvent les distinguer. Oui, mais il y a des hommes plus ou moins singuliers qui n’ont pas ces réactions censées élémentaires, les schizoïdes par exemple. Le chasseur d’androïdes, lui-même un peu schizo, n’a donc aucun moyen de savoir s’il n’est pas lui-même un androïde. Rien, n’est simple, tout se complique. Comme en plus on peut implanter de faux souvenirs à l’androïde… [2].

Simulacres est sans doute un des romans les plus excitants de Dick. Moins fou génial qu'Ubik, moins tordu que le Dieu venu du centaure, plus gaillard, extrêmement rigolard, et sans qu'on puisse vraiment le qualifier de limpide, quand même fréquentable par un amateur débutant. Dans Simulacres, il travaille ce qui l'a toujours hanté, et qu'il a su si bien conter qu'on s'en est trouvé contaminé : qu'est-ce que le pouvoir ? Le pouvoir de l'État, le pouvoir du chef, du père, de la société, le pouvoir-autorité et le pouvoir-puissance mentale ? Qu'en est-il de notre liberté ? de citoyen, et d'individu ? Pour Dick, c'est à l'évidence une hallucination partagée. Le monde est gouverné par un couple omnipotent et bon, une jeune femme et un vieillard, l'amour et la sagesse unis. Le peuple passe son temps à regarder ledit couple à la télé, et à subir des examens qui vérifient son niveau de savoir. Autant dire qu'il vit dans la crainte et la dépossession, mais avec tendresse, car c'est toujours pour les beaux yeux de la Première Dame que chacun accepte l'état des choses. L'ennui, c'est que ces deux « chefs », ces figures formidables de l'autorité parentale, ne sont que des simulacres : un robot et une actrice. Tout comme est fictive l'Histoire telle qu'on l'apprend, tout comme sont fictives les valeurs sur lesquelles repose cette société. Que l'amoureux de Dick qui, au beau temps des Reagan, n'aura pas pensé, avec une jubilation horrifiée, que c'étaient des simulacres, se désigne: on aura du mal à le croire. Que l'amoureux de Dick qui, aux temps perturbés de la guerre du Golfe, n'aura pas songé aux guerres télévisées, tout en montage et faux documents, qui balisent ses romans, lève la main – on veut bien lui prêter les classiques dickiens, parce qu'il est clair qu'il souffre de troubles de la mémoire. (Une vingtaine d'années plus tard, l'entrée officielle dans l'« ère de la post-vérité » avec l'élection de Trump est tout aussi dickienne.)

Dick est somptueux parce qu'il est pathogène : on perd toute naïveté à lire ses scénarios de désillusion. C'est secouant et irradiant. Une magnifique leçon de méfiance. Société du spectacle ? Oui, mais jusqu'au fond de la tête. Il montre les ombres à l'ouvrage, les maîtres au pouvoir, le fantasmes en action, montre leur emboîtement, jusqu'au bout, et on est mort de rire, et de peur.

Le Maître du haut-château raconte une histoire étonnante : la guerre a été gagnée par l'Axe, les Japonais sont au pouvoir ; mais ce n’est pas simplement un univers possible ; c’est ce qui a été décidé par le Yi-King, le livre des transformations, précisément. L’écrivain est Dieu et refait l’histoire. Le livre achevé, on peut se demander si on n'est pas dans la réalité truquée, et s’il ne faut pas accepter cette chance de révélation qu’est le roman.

L’objet même des livres de Dick est le questionnement de la réalité qui, au cours du texte, se défait se pulvérise, bouillonne, se brouille ; tout se mêle, devient poreux, la lecture même devient un descellement systématique de nos croyances et l’ensemble de nos repères fond ; les héros se révèlent pluriels, peu fiables, soudain absentés, ou carrément autres, le monde dans lequel ils se débattent est labile, fuyant, en proie à d’étranges métamorphoses, le temps est perpétuellement incertain et tout participe d’une nature fondamentalement contradictoire et oscillante. Le monde selon Dick est saisi d’hallucinations si fortes et cohérentes qu’il semble atteint de schizophrénie.

Le lire, c’est remettre en question sa propre santé de lecteur, car le fil conducteur, le rassurant « sens de la sortie » nous échappe, non par le miroitement d’une énigme (dont on sait qu’on finira bien par trouver le fin mot) mais par l’absence même de clef à découvrir. Les forces en acte relèvent de la grande dérive du désir, la science-fiction est alors ce qui permet de rendre obliquement perceptible l’absence d’unité d’un sujet, d’un objet, et le mythe même de cette unité. Dick est l’un des plus forts et des plus dangereux dans l' art de déboussoler : plus de Nord, il faut se laisser envahir par ses visions divagantes et structurées, leur laisser leur rayonnement sourd, et accepter que notre système de références et d’explication soit mis en déroute. Le réel n’en finit pas de coulisser, se tordre, s’évanouir : on passe d’un plan à l’autre, qu’est-ce qui est mental ? qu’est-ce qui est dehors ? Parfois un de ses héros croit être fou, il finit même par en être sûr, mais ce n’est pas lui, c’est qu’on lui a fait croire à un monde faux, et son retour au monde réel ne peut que s’accompagner de cette conviction alors indispensable que c’est lui le fou. Il faut être très très fou ou très très fort pour accepter l’idée que c’est le monde qui est fou. Et ça miroite, et ça diverge, et ça s’entortille.

« Délires divergents »: Dick se consacre au soupçon radical. Rien n’est sûr, et surtout pas l’évidence. Ça rappelle bien un peu quelqu’un de pas vraiment lié d’office à la science-fiction, un nommé Emmanuel Kant. Ça rappelle aussi tout ce courant des années 1960, hippie yippie, genre la réalité, c’est des états d’âme, comme dit un personnage du film Wolfen.

Mais Dick, c’est un visionnaire, un halluciné logique, drôle, précis, qui a une puissance de bouleversement telle qu’à l’arrivée, nous ne regardons plus notre monde de la même manière : qu’en est-il de notre perception ? qu’en est-il du sujet ? Dick est un intime des abîmes, un grand explorateur des troubles psychiques, un aventurier du possible. Avec, lui on n’est jamais dans l’invraisemblable mais dans la contagion de l’horreur, car il renoue avec les plus vieux et silencieux fantasmes. Et si c’était l’énergie nerveuse qui faisait le monde ? Que deviennent les mondes qui auraient pu être ? Qui nous dit qu’il n’y a pas d’exemplaires de nous dans des mondes parallèles ? Fantasmes de la toute-puissance, crainte de la manipulation, angoisse des doubles, le seul vrai grand-mystère est celui de notre esprit, celui du sujet qui dit « je ». Le sujet qui dit « je » est une illusion. Dick est un entrepreneur en démolitions. Fin de la limpidité du monde. Dick est vertigineux comme une spirale sans fin. Dick vient de mourir. Il y a de quoi se mettre en colère.

Évelyne Pieiller

Texte composé de trois articles initialement parus dans Révolution : « Le désir est rationnel », 10 juillet 1980 ; « Dick est mort », 10 mars 1982, p. 55 ; « L'ombres de maîtres », 21 juin 1991, p. 51.

Du même auteur, journaliste au Monde diplomatique (en charge des pages « Culture » depuis 2012), sur le même auteur : Dick, le zappeur de mondes, La Quinzaine Littéraire-Louis Vuitton, 2004.

Notes

[1] SIVA (pour « système intelligent vivant et agissant », 1980) est le premier tome de La Trilogie divine. [ndlr]

[2] Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (1968), mise en scène au cinéma sous le titre Blade Runner. [ndlr]