Il est assez facile de minimiser le problème posé par la prolifération des fake news. Après tout, la propagation de fausses informations, les théories du complot, le bourrage de crâne et les rumeurs ont toujours fait partie de la propagande politique. Ces phénomènes ne sont-ils pas des corollaires de l’extension de la démocratie, qui est le règne de l’opinion ? On aime aussi à rappeler, souvent en citant Hannah Arendt, que la posture de ceux qui parlent de « post-vérité » comme s’il y avait eu un régime antérieur où la vérité était respectée, trahit une mécompréhension des relations entre politique et vérité : la politique a sans doute besoin de vérité, mais celle-ci n’est pas essentielle, car elle relève de l’action et des choses humaines, qui sont fragiles et incertaines par nature, et non de la connaissance, à laquelle seule la science peut à la rigueur aspirer. Et d’ailleurs, comme disait Pilate, qu’est-ce que la vérité ? Toutes ces réactions déflationnistes vis-à-vis du phénomène des fake news me semblent ignorer l’ampleur et la gravité du phénomène. À mon sens, il a trois niveaux de gravité, par ordre ascendant.

Le premier niveau, le plus aisément repérable, est que les fake news sont des informations fausses, le plus souvent produites intentionnellement, donc des mensonges diffusés à une échelle inédite, qui sont l’équivalent, pour l’information, de la pollution des océans ou de l’atmosphère. Ce qui est nouveau est que cette masse de mensonges vise à tromper, non plus, comme autrefois, les gouvernements et les armées ennemies, mais l’ensemble de l’opinion publique, devenue elle-même une arme pour les belligérants de la cyberguerre. Cela menace l’exercice de la démocratie qui ne peut pas vivre sans un minimum de vérité et sans un certain seuil de confiance.

La liberté d’opinion est un vain mot s’il n’est pas possible de contrôler si les opinions sont vraies ou fausses et si le débat ne peut s’appuyer sur des faits. Mais paradoxalement ce déficit de vérité menace aussi les dictatures. Car celles-ci ont un besoin vital du mensonge. Dans les régimes totalitaires, le mensonge est partout, mais tout le monde peut le constater. Il y a bien dans les fake news une dimension totalitaire – par exemple, quand Trump affirme, contre l’évidence, qu’il y avait à son investiture une foule encore plus dense que celle vue pour Obama. Mais dans la plupart des fake news, on ne sait plus ce qui est vrai et ce qui est faux, et toute l’information est destinée à occuper cette zone grise où l’on n’a pas de preuve du contraire, si bien que chacun choisit son interprétation favorite. Comment le mensonge peut-il encore opérer ?

En ce sens les fake news sont bien plus que des mensonges : elles sont par-delà le vrai et le faux, et elles deviennent aussi incontrôlées que les ordinateurs des films de Kubrick ou les personnages de Matrix. Comme le montre l’épisode des manipulations russes sur les élections américaines, les facteurs deviennent si opaques que le vrai, le faux, le mensonge et la sincérité se mêlent. Les déclarations hilarantes de Trump au sujet de Poutine dans cette affaire sont emblématiques : « Chaque fois qu’il me voit, il me dit : “Je n’ai pas fait ça” et je le crois vraiment quand il me le dit. »

Seuls des sociologues post-modernes pourraient se réjouir de cette fictionnalisation généralisée, qui affecte les médias, la politique (comme storytelling) et la littérature (de plus en plus de reportages se veulent romancés, et bien des romans se veulent des reportages historiques, sans parler des livres de philosophie ou de science populaire auxquels on demande de nous détendre par des histoires amusantes). Ce brouillage généralisé, ainsi que la persistance des mensonges, même une fois révélés, rendent les entreprises de fact checking aussi dérisoires que les avertissements de santé publique sur les paquets de cigarette ou que les appels à l’ordre au sein d’une foule en panique.

Le second niveau de gravité ne tient pas à la fausseté des informations mais aux conditions de leur production. On ne demande pas uniquement aux informations d’être vraies mais aussi d’être fiables, c’est-à-dire avant tout produites par des raisonnements corrects et sur la base de données vérifiables. On pourrait penser que, si les fake news étaient reçues par des entendements sains et capables de critique, elles ne passeraient pas la barre. Mais la psychologie sociale contemporaine, l’anthropologie et les sciences cognitives, et tout simplement l’expérience quotidienne et l’histoire ne cessent de nous montrer que les humains prennent leurs désirs pour des réalités, sont disposés à accepter pour argent comptant les sophismes et les paralogismes les plus grossiers, sont incapables de raisonner sur les données statistiques les plus élémentaires et se laissent guider par leurs émotions et leurs intérêts. Pire, nous disent les psychologues évolutionnistes, le système cognitif des humains a été sélectionné pour cela. Si nous sommes si crédules, si prompts à accepter des faux raisonnements, c’est parce que nous ne savons pas raisonner, au sens belge du mot « savoir » : nous ne pouvons pas le faire, au sens où nous aurions une faculté de raison universelle capable de nous orienter dans la pensée.

Les défenseurs des Lumières et les pourfendeurs de l’obscurantisme croient que notre capacité d’argumenter nous vient d’une instance rationnelle capable d’évaluer si nos raisonnements sont corrects et objectivement valides. Mais il n’y a, nous disent ces psychologues, aucune instance de ce genre – ce qu’on appelle « Raison ». Il n’y a que des modules de l’esprit qui font plus ou moins bien leur boulot (le plus souvent bien, sans quoi l’espèce n’aurait pas survécu), et nous ne raisonnons, comme les enfants, que parce que cela nous arrange : nous préférons les bonbons à la raison. Celle-ci n’est qu’une rationalisation après coup de processus le plus souvent inconscients que nous ne contrôlons pas et qui n’ont rien de logique. Les faits, même si on nous les met sous le nez, ne nous feront pas changer d’avis. Voilà Calliclès vengé contre Socrate [1]. Rien d’étonnant à ce que nous nous laissions constamment empapaouter par les fake news. La seule démocratie dont nous soyons capables est celle des crédules.

Le troisième niveau de gravité – et le plus sérieux – du phénomène des fake news ne tient ni à leur distribution ni à leurs modes de production mais à l’éthique de l’information et du savoir. La diffusion industrielle de fausses nouvelles et leur acceptation quasi mécanique dans les réseaux sociaux ne révèlent pas seulement l’existence de mécanismes puissants, qui font à présent partie intégrante de la vie sociale et politique contemporaine, mais aussi le règne sans partage de ce qu’on pourrait appeler une mauvaise foi généralisée et une indifférence à la vérité qui prend le nom – à présent entré dans l’usage depuis le célèbre essai de Harry Frankfurt De l’art de dire des conneries –, de bullshit , dont le terme approprié en français est « foutaise ».

Produire de la foutaise informationnelle, communicationnelle, voire politique, ce n’est pas mentir (même si la foutaise repose sur le mensonge), car les menteurs classiques respectent la norme du vrai : sans le présupposé général de toute communication qu’on affirme quelque chose parce qu’on le croit vrai ou qu’on le sait le menteur ne pourrait agir. Il en est de même du plagiaire et du faussaire. Le bullshiter, en revanche n’en a cure : il se fout de croire ou de savoir si ce qu’il dit est vrai. Dans une large mesure même, il se moque aussi de savoir si les gens qui l’écoutent le croient ou avalent ses bobards. Le principal est pour lui d‘occuper le terrain, de gagner des parts de marché et de cerveaux. Là aussi il n’y a pas que Trump et les autres tribuns populistes qui ont fait de la foutaise le mode normal de communication. C’est vrai aussi de l’art et de la culture, qui reproduisent les techniques désormais classiques du kitsch : produire sciemment du laid en faisant semblant de le produire à la manière du beau. Mais le bullshiter ne fait même pas semblant de produire du vrai, il nous dit explicitement, de manière parfaitement éhontée et cynique, que la vérité n’a aucune importance.

Comment réagir ? Pas, nous disent les pessimistes cognitifs évolutionnistes, en cédant à la panique rationnelle (et morale) consistant à s’horrifier au nom des Lumières de voir le sommeil de la Raison engendrer des monstres d’un type nouveau. Pas, nous disent les Réalistes de la démocratie, en se prosternant devant la Vérité comme si celle-ci pouvait être pure de toute scorie idéologique ou comme si la politique se faisait sur une agora de bisounours respectueux des valeurs intellectuelles et morales. La démocratie, nous disent encore ces machiavéliens, vit de l’opinion, y compris fausse, et du dissensus, et le pouvoir politique, même quand il est légitime, a souvent, pour s’imposer, besoin du mensonge et de la ruse. Le pluralisme, voire la guerre des vérités, est sa règle, et se laisser obnubiler par le Vrai et la Connaissance, c’est mécomprendre la nature du pluralisme démocratique et du libéralisme – qui supposent que les règles de justice ne peuvent se fonder sur l’affirmation de la vérité, sauf à revenir à une forme de théologie politique, à avoir la nostalgie des philosophes-rois ou, pire, le désir d’une épistémocratie d’experts.

Selon les pessimistes cognitifs, la posture rationaliste et intellectualiste – qui demande traditionnellement qu’on recoure à la réflexion et à la critique contre l’empire des croyances spontanées – n’est même pas possible, car la réflexion peut aussi nous tromper. Même ceux qui ont appris de la logique et des statistiques cèdent aux erreurs et aux biais irrationnels. Nous sommes même moins bons pour raisonner quand nous cherchons à être logiques. Cela ne signifie cependant pas que nous soyons dépourvus de toute rationalité. Quand nous raisonnons dans des conditions concrètes, quand nous sommes soumis à des adversaires qui nous opposent leurs arguments et que nous sommes vigilants face à la possibilité de nous tromper, nous sommes meilleurs. Quand nous argumentons pour défendre notre bifteck et que les autres argumentent en retour pour défendre le leur, nous coopérons, et ainsi se forme une raison sociale, substitut de la raison abstraite des Lumières, qui n’était qu’une illusion.

La faiblesse et la paresse de la raison, nous disent toujours ces pessimistes, est finalement une bonne chose car l’interaction sociale fonctionne bien même en l’absence d’une instance supérieure qui régulerait nos raisonnements de la manière dont un agent de police le fait pour le trafic. Mais ce fatalisme naturaliste – nous sommes comme ça, et cela marche assez bien – peut-il vraiment nous aider quand il s’agit de résister à l’empire du faux et des sophismes ? Peut-on espérer que les fake news s’élimineront d’elles-mêmes à travers une vigilance collective accrue ? On peut en douter. Si l’on n’a pas les moyens de savoir en quoi des raisonnements sont corrects, à partir de quel étalon on peut déterminer ce qui est vrai ou faux, il y a tout lieu de penser que la dictature du faux l’emportera. Il n’est pas vrai qu’il n’y ait pas de standards objectifs ni qu’on ne puisse résister aux sophismes. De même qu’on peut acquérir des méthodes d’autodéfense face aux agressions physiques, on peut acquérir des méthodes d’autodéfense intellectuelle face aux agressions intellectuelles. Il y a des maîtres de logique comme il y a des maîtres d’escrime ou de karaté, et la réforme du jugement est possible, d’abord au niveau individuel, et, peut-on espérer, au niveau collectif. Il y a des camps pour apprentis ninja, pourquoi pas pour apprentis logiciens ? Au romantisme naturaliste ou positiviste, on pourra toujours opposer le scepticisme rationaliste.

Les machiavéliens ont également tendance à surjouer la fragilité du vrai. Ils ont raison de dire que la vérité n’est en effet jamais pure, jamais nue et tremblante au fond de son puits. Mais le fait qu’elle soit l’objet d’appropriations idéologiques de toutes sortes n’implique en rien qu’elle n’existe pas et qu’elle ne joue qu’un rôle secondaire dans la régulation aussi bien que dans les fondements de la démocratie.

La traque au mensonge et à la foutaise est malaisée, mais si l’on ne dispose pas de la possibilité de vérifier et d’avoir un minimum de confiance dans des sources d’information, nous reviendrons en effet à une loi de la jungle épistémique. L’arrogance de ceux qui dominent les systèmes d’information l’emporterait alors sur l’honnêteté un peu bêtasse des faibles d’esprit qui respectent encore au moins un peu la vérité et les valeurs de l’esprit.

Allons faire, pour nous détendre, un tour au Louvre. On s’y arrêtera, au second étage, devant le tableau de Jacques Stella, Minerve et les Muses (1640). Elles sont toutes là, prêtes à parer nos informations de fictions poétiques, à peindre nos sentiments à notre goût, à mimer des tragédies pour nous effrayer, à nous jouer la comédie ou à nous faire danser au son du flutiau et du tambourin. Aussi séduisantes soient-elles, elles ne sont pas sans rapport avec les fake news. Mais Minerve veille. Elle vient, sur la droite du tableau, leur rendre visite, et les surveiller discrètement.

Pascal Engel

Texte initialement paru le 1er mars 2018 sur le site AOC.

Du même auteur, à paraître aux éditions Agone : Les Vices du savoir. Essai d’éthique intellectuelle.

Notes

[1] En référence au Gorgias, de Platon, où Calliclès est poussé à se contredire pour ne pas admettre les conséquences logiques de sa conception du bonheur que lui révèle Socrate. [ndlr]