La prolétarisation massive des années 1950 et surtout 1960, qui a permis la croissance industrielle au cours de cette période, s’est accompagnée d’un mouvement d’exode rural (en partie dû à la mécanisation agricole) et d’une augmentation de la population active. Les villes sont depuis lors marquées par l’expansion des quartiers pauvres de travailleurs, bidonvilles ou quartiers du même genre. Les habitants y ont toujours manqué de confort. Avant même le 25 Avril, cet étalage de la pauvreté aux yeux de tous, souvent en plein centre-ville, avait un impact politique. L’historien Miguel Pérez en dresse un tableau édifiant : « D’après diverses sources, à peine 40 % des logements du pays disposent de l’eau courante et du tout-à-l’égout, tandis que dans les banlieues de Lisbonne et Setúbal, les bidonvilles prolifèrent, dépourvus des équipements les plus élémentaires. La précarité de ces bidonvilles fut cruellement mise à nu au moment des inondations du 25 novembre 1967, qui provoquèrent la mort de centaines d’habitants. À Porto, les îlots ouvriers constituaient l’exemple par excellence de logement précaire, un type d’habitat traditionnel des familles les plus humbles qui existait depuis les premiers temps de l’industrialisation de la ville [1]. » Toutes les sources indiquent qu’en 1974 au moins un quart de la population vit dans un parc immobilier délabré, tandis que les ouvriers et les couches moyennes habitent dans des quartiers marqués par le manque de confort : les routes sont rarement goudronnées, le tout-à-l’égout est déficient, les services de base, tels que les pharmacies, manquent.

Un nouveau marché encadré par la loi se développe autour de ces terrains à partir de 1965, qui se caractérise par l’appropriation et la surévaluation privées. Jusque-là, la plus-value réalisée sur la valorisation d’un sol agricole, rural ou non constructible qui devenait constructible devait être reversée à l’État. À la suite des importants déplacements de populations de la campagne à la ville, le gouvernement de Salazar ouvre la voie à un nouveau commerce – inhabituel pour l’Europe, où l’État encaisse généralement ces bénéfices – et encourage la captation privée des plus-values lorsqu’un terrain devient constructible. Cette plus-value fait flamber les prix du logement. Ce sont donc moins les coûts de construction que la rente foncière qui augmente de façon significative. C’est la raison pour laquelle le chercheur Pedro Bingre do Amaral affirme que les promoteurs immobiliers jouent un rôle central dans la société portugaise d’aujourd’hui. « Si l’on considère que depuis 1970 le Portugal a vécu au moins quatre décennies d’expansion urbaine – plus de 60 % du parc immobilier portugais a moins de quarante ans – et que les terrains à bâtir n’ont pratiquement jamais cessé d’être mis en valeur entre 1965 et 2005, on comprend mieux le rôle de premier plan que jouent les promoteurs de parcelles privées dans la gestion du territoire national au cours des quarante-cinq dernières années [2]. »

En 1974-1975, la spéculation autour de la propriété et des « sous-locations » suscite la colère et des protestations populaires car le droit de vivre dans un espace décent est un besoin élémentaire. Le 17 mai 1975, de gigantesques manifestations ont lieu à Lisbonne et à Porto et rassemblent des milliers de personnes dont les revendications concernent le logement. La manifestation de Porto est considérée comme l’une des plus grandes de toute la période. On lit sur les pancartes des mots d’ordre contre les sous-locations où s’entassent plusieurs familles dans des appartements sans hygiène, contre l’autoconstruction et le travail gratuit qui lui est associé, ou encore en faveur de la baisse des loyers.

Les occupations de logements et la constitution de commissions de quartier commencent aussitôt après le 25 Avril. Le relevé exhaustif du nombre de logements qui ont été occupés pendant ces deux années reste à établir, tout comme le nombre de logements dont l’État a réussi à faire expulser les occupants « illégaux », ou encore des occupations ayant fait l’objet d’un accord avec les commissions de quartier.

Les occupations ont d’abord lieu dans plusieurs quartiers de logements sociaux, où l’attribution des logements, en nombre insuffisant pour répondre à la demande, fait l’objet de corruption. Les maisons inoccupées sont attribuées à des familles, ainsi qu’à des équipements culturels, des garderies et des bureaux pour les partis, les commissions de travailleurs ou les commissions de quartier. Trois jours après le 25 Avril, les habitants de Boavista, à Lisbonne, occupent les logements sociaux et refusent d’en sortir, en dépit des exhortations du MFA [3]. À Porto, le phénomène commence dans le quartier de São João de Deus, où se tient, dès le 27 avril 1974, une assemblée générale. À Ajuda (Lisbonne), le quartier de la Fundação Salazar est rebaptisé 2 de Maio, pour la date de l’occupation, le 2 mai 1974. Dans la seule capitale, au cours des dix premiers jours suivant le coup d’État, entre quinze et vingt mille logements sociaux sont occupés. Des centaines d’occupations de logements vont suivre, accompagnées par un mouvement urbain de nature sociale et politique. À Nova Oeiras, quartier de la banlieue de Lisbonne, la population estime être dépourvue de garderies, celles qui existent pratiquant des tarifs de l’ordre de 1 500 escudos par mois, absolument incompatibles avec le salaire moyen d’un travailleur. Ils décident alors d’occuper une maison inhabitée. « Nous avons commencé notre lutte pour créer cette garderie afin de servir le peuple. […] En deux jours seulement, vingt-trois enfants, âgés d’un mois à six ans, étaient inscrits » (Esquerda Socialista, 1er avril 1975). À Chelas, un autre quartier de la capitale, un habitant, jeune, moustachu, probablement l’un de ces militants révolutionnaires très impliqués dans les luttes sociales urbaines, explique aux caméras du journal télévisé comment s’est déroulée l’occupation :

L’occupation a commencé samedi dernier, vers dix-neuf heures. Nous sommes entrés dans les bâtiments et avons enfoncé deux, trois portes, […] que nous nous sommes engagés à payer. Deux immeubles de sept étages et trois appartements sur chaque palier ont été occupés, ce qui représente des logements pour vingt-trois familles. Les remises et l’appartement de la concierge ont aussi été occupés car le besoin de logements est tel que rien ne nous a échappé [rires]. À partir de ce moment-là, nous avons informé le Copcon [4] ; ils nous ont assuré qu’ils n’interviendraient pas ; nous savons que le constructeur de l’immeuble s’était adressé à eux, mais le Copcon n’est pas intervenu. Le propriétaire s’est rendu sur place dimanche avec la police, nous avons discuté, mais nous ne sommes arrivés à aucun accord [5].

À partir du milieu de l’année 1975, les occupations se généralisent aux petites et moyennes propriétés vacantes dans tout le pays. Les loyers, maintenus élevés dans le cas des logements inhabités, sont remis en question : les habitants cherchent à imposer des limites en accord avec le salaire moyen des travailleurs. Chip Dows et ses coauteurs rapportent ce témoignage d’un habitant de la vague d’occupations de février 1975 : « Les types ont occupé l’immeuble et le quartier a discuté de façon organisée pour savoir quelles étaient les familles qui allaient y habiter. Deux critères ont été pris en compte : en avoir vraiment besoin et ne pas avoir peur, parce qu’il y avait des familles qui en avaient besoin, mais qui refusaient de prendre des risques [6]. » Le mouvement des occupations, qui a lieu sur l’ensemble du territoire national, fait soudain baisser la valeur de la propriété foncière. La conséquence immédiate est la hausse des salaires réels des travailleurs. En effet, même s’il est difficile de mesurer précisément l’avantage qu’en retirent les locataires travailleurs puisque les chiffres officiels dissocient la rémunération du travail (le salaire au sens étroit) et celle du capital (et donc le produit de la rente immobilière que représentent les loyers), il n’en reste pas moins que la chute de la valeur des loyers se traduit par une augmentation de la rémunération globale du travail dans le cadre du PIB, à l’échelle nationale, dès lors que le revenu disponible des travailleurs locataires augmente. À Setúbal, une campagne se généralise à partir de mai 1975 pour imposer la limite de loyer à 500 escudos par pièce (à l’époque, le salaire minimum était de 4 400 escudos). Cette lutte est menée par plus de mille cinq cents familles et elle aboutit à la formation d’un conseil de quartier qui inscrit dans son agenda un programme remettant en cause la propriété privée. Le 1er septembre 1975, le conseil de quartier de Setúbal approuve l’une des revendications les plus radicales des luttes concernant le logement, dans la mesure où elle menace la loi sur les terrains de 1965. La proposition approuvée consiste à nationaliser ou municipaliser les terrains urbains et à nationaliser les grandes et moyennes entreprises de bâtiment sans indemniser les propriétaires, à éliminer tous les nouveaux permis pour les constructions de luxe, à développer sans délai la construction de logements sociaux et enfin à socialiser immédiatement les logements loués par des propriétaires privés et les résidences secondaires.

Généralement, une commission de quartier se forme lors d’une réunion ou d’une assemblée générale d’habitants, souvent sous l’impulsion de ceux qui sont les plus engagés ou les plus proches d’organisations de gauche. Suite à cette première réunion, une commission est élue qui approuve un cahier de revendications rassemblant les revendications jugées les plus urgentes : droit au logement (pour que les habitants puissent rester dans leur quartier), infrastructures, crèches et garderies, installations sanitaires élémentaires. Les commissions sont organisées à l’échelle du quartier – et non nécessairement de la circonscription administrative, telle que la freguesia, le plus petit échelon de collectivité territoriale au Portugal. Elles deviennent alors le cadre où s’expriment différentes formes de solidarité ou de conflit, autour de la vie en commun en dehors des lieux de travail. Progressivement, les revendications matérielles évoluent vers une remise en question politique des choix du gouvernement concernant le logement et la propriété. À partir de la seconde moitié de l’année 1975, d’importants secteurs vont s’opposer à l’État lui-même.

À mesure que les commissions de quartier prolifèrent, elles se politisent. En mars 1975, Lisbonne compte cinquante-sept commissions de quartier, mobilisant des milliers d’habitants. Entre mars et juillet, soixante-six nouvelles commissions de quartier surgissent dans la capitale. En même temps qu’elles se développent à travers le pays, les commissions se coordonnent. Notons qu’elles sont les premiers organismes de double pouvoir à se coordonner, avant même les commissions de travailleurs. Entre janvier et mars, dans le contexte de la multiplication des occupations et de la crise croissante de l’État, surgissent les premiers organismes de coordination des commissions de quartier, les principaux étant la Commission centrale des commissions de quartier des communes de Porto, l’Intercommission des quartiers pauvres et des bidonvilles de Lisbonne, incluant dix-huit commissions de quartier, et l’Intercommission des bidonvilles à Setúbal. Au printemps 1975, une nouvelle organisation voit le jour : les Commissions révolutionnaires autonomes d’habitants et d’occupants (Cramo).

De son côté, le gouvernement est alors incapable de résoudre le problème du logement en construisant des appartements sociaux, compte tenu du temps et des ressources que cela exigerait. Le problème de l’habitat ne peut donc être résolu que par le recours à la propriété inhabitée ou neuve et disponible. Les travailleurs le comprennent, non pas parce qu’ils ont conscience de la signification de la loi sur les terrains de 1965 ou du rôle de la rente dans le fonctionnement intrinsèque du processus d’accumulation capitaliste, mais simplement parce qu’ils constatent l’existence de tant de personnes sans logement et tant de logements sans personnes. La force et l’optimisme, pour ceux qui ont vécu trop longtemps dans des bidonvilles, ne permettent pas d’attendre. Et en effet, ils n’attendent pas.

Raquel Varela

Extrait dUn peuple en révolution. Portugal 1974-1975, ouvrage de Raquel Varela traduit du portugais par Hélène Melo, Agone, 2018, p. 189-196.

Notes

[1] Miguel Pérez, « Comissões de moradores », Dicionário Histórico do 25 de Abril, Porto, Figueirinhas, 2016.

[2] Pedro Bingre do Amaral, « Análise das relações da políticia de solos com o Sistema económico », Préparation de la nouvelle loi sur le sol, document technique DGOT-DU 5/2011, Direction générale de l’Aménagement du territoire et du Développement urbain, 2011.

[3] Mouvement des capitaines, plus tard appelé Mouvement des forces armées (MFA), qui mena le coup d'État du 25 avril 1974. [nde]

[4] Commandement opérationnel du continent, organe créé par le MFA, chargé du maintien de l'ordre public.

[5] Noticiário Nacional (journal télévisé national), 9 septembre 1975, archives de la RTP.

[6] Chip Dows, Fernando Nunes da Silva, Helena Gonçalves et Isabel Seabra, Os Moradores à Conquista da Cidade, Lisbonne, Armazém das Letras, 1978.